Chapitre 5

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Le port était toujours bondé de nobles, de voleurs ou de pêcheurs, peu importe l’heure de la journée comme de la nuit. Laverna remarqua aussitôt les voleurs à la quête de trésors. Leurs mains allaient d’une poche à une autre, mais leurs gestes variaient. Certains étaient rapides et silencieux, d’autres lents, et malicieux.

Elle aperçut Ylio à quelques mètres de là, les yeux posés sur elle. Elle retint un simple sourire qui la trahirait. Elle passa la langue sur ses lèvres. Jasper passa si près d’elle qu’elle posa une main sur ses propres poches vides. Un regard moqueur teinta le visage du voleur. Jasper travaillait en équipe. Hal son frère jumeau devait traîner à quelques mètres. Elle connaissait leur petit jeu. Ils étaient doués et peut-être bien plus futés qu’elle. Elle ignora le jeune homme et serra le morceau de papier contre elle.

Elle remarqua rapidement l’embarcation. Le navire était énorme. Trois mâts s’élevaient vers le ciel. Laverna leva les sourcils. Elle n’était jamais montée sur l’un de ces navires et son estomac en grondait déjà. Elle prit une longue inspiration et suivit un cortège de nobles. Selon Ylio, personne ne pouvait la reconnaitre.

Un garde haussa un sourcil à sa rencontre. L’avait-il déjà croisée ? Elle en doutait. Elle ne volait jamais les gardes. C’était l’une de ses règles d’or. Ils ne devaient pas connaître son visage. La vie sur l’île était déjà assez désagréable sans devoir la passer à échapper aux gardes pour avoir tenté de les voler stupidement. De plus, peu d’entre eux portaient d’objets précieux.

Elle le salua d’un sourire chaleureux.

— Je suis Ipolite DeRome. Je rentre chez moi, finit-elle par dire d’une voix tranchante de conviction.

Le garde plissa les yeux et tendit les mains. Laverna lui présenta aussitôt le morceau de parchemin qu’elle gardait contre elle.

Le garde le prit sans broncher et lut en silence. Laverna sentit son cœur battre à une vitesse folle. Tout semblait ralentir à mesure que le garde lisait. Elle tourna légèrement la tête, mais Ylio avait déjà disparu. Elle reporta son regard sur le garde. Elle se sentait épiée de tous les côtés. Et s’ils la reconnaissaient ?

C’est impossible, se rassura-t-elle.

— Madame, salua élégamment le garde, je suis désolé, mais les formalités sont les formalités.

Le garde se courba légèrement.

Quelque chose explosa dans son esprit et l’espoir s’engloutit dans ses veines. Elle allait y arriver. Tout semblait ridiculement simple.

Elle répondit au sourire de l’homme et récupéra son papier d’une main confiante.

— Merci.

Il s’effaça pour la laisser passer. Elle leva le pied pour le poser sur la planche qui reliait le port au bateau. Quelque chose fit trembler sa jambe. Elle allait goûter aux richesses des nouveaux dieux.

Un sourire presque cruel étirait ses lèvres. Liamos n’était peut-être pas si fou.

Le voyage fut long et presque ennuyeux. Le navire ne faisait que bouger dans tous les sens et les nouveaux dieux présents ne cessaient de venir lui parler à la moindre occasion. Elle commençait vraiment à sentir l’agacement s’emparer d’elle. Sa perruque commençait à la démanger férocement. Et la chaleur la faisait transpirer. Jamais, elle ne remontrait sur un navire de sa vie.

Le voyage ne durait qu’une demi-journée, une vieille dame lui avait expliqué que les marins utilisaient le pouvoir des dieux pour les faire avancer plus vite. Ils toucheraient la terre du roi d’ici quelques heures.

Laverna soupira en abandonnant un autre jeune nouveau dieu à la recherche d’une femme convenable. Elle s’était contentée de lui voler la montre qui pendait de son manteau bleu, elle avait hâte de la donner à Ylio, il en tirerait peut-être quatre repas si Liamos en avait l’humeur.

Le pont était presque vide, chacun des passagers était reclus dans les cabines pour se reposer ou manger, mais Laverna était bien trop excitée pour dormir ou manger. Elle avait simplement hâte de parcourir les rues gorgées d’or et voler tout ce qu’elle désirait. Elle posa une main sur le bois qui ornait le bateau. Le soleil déclinait déjà. Elle posa ses deux mains sur le bord du navire et inspira l’air marin. Le ciel semblait bien plus bleu ici et l’air ne sentait pas le moisi ou la putréfaction. Le calme régnait en maitre, une chose que Laverna avait du mal à apprécier. Elle préférait le bruit et la foule. Elle soupira et resta les yeux fixés sur le soleil qui commençait à prendre une teinte rougeâtre.

— Nous serons au port royal d’ici quelques minutes, annonça une voix derrière elle.

Elle se mordit l’intérieur de la joue. Il ne la laisserait donc pas tranquille ? Elle prit une longue inspiration et se tourna pour lui faire face. Ses cheveux blancs tombaient sur son front. Ses traits symétriques la surprenaient chaque fois.

Elle répondit naturellement à son sourire.

— J’ai hâte, avoua-t-elle d’une voix douce, ce qui n’était pas un mensonge.

Il répondit à son sourire, charmé.

— Je pourrais vous conduire chez vous, dit-il en marquant une pause, presque gêné, si vous le voulez bien.

Son sourire s’élargit laissant apercevoir une rangée de dents blanches. Il fit un pas en avant sans la quitter une seule fois des yeux.

Elle joua son rôle à la perfection et fit un pas également en avant et posa sa main sur son bras.

— Je suis au regret de décliner votre offre, répondit-elle, faussement déçue. Je dois rendre visite à la cousine du roi.

Les yeux du jeune homme se remplirent d’une brillance joyeuse.

— Je dois également rendre visite à de vieux amis de guerre au palais ! s’exclama-t-il.

Laverna avala de travers et toussa malgré elle. Elle feint l’exclamation à son tour.

— Alors je pense que nous pouvions nous entendre, ajouta-t-elle d’une voix douce.

Le jeune homme lui offrit son plus beau sourire et lui tendit son bras. Laverna y posa sa main par politesse. Elle le suivit vers l’avant du bateau. Peut-être qu’il lui serait bien plus utile. Il l’emmènerait au palais et là, le jeu pourrait enfin commencer.

Le reste du voyage passa rapidement. Son esprit était concentré sur le palais. Rentrer ne serait pas facile. Elle ne l’avait jamais vu. Elle allait en terre inconnue. Et trouver le prince ne serait pas une partie de plaisir. Elle toucha inconsciemment son dos, Ylio avait eu l’idée de lui fixer son sabre au dos. L’épaisseur de la robe cachait la silhouette du fourreau et une partie de ses cheveux le manche. Elle n’était pas sûre que ce soit une bonne idée. Le fourreau lui faisait un mal de chien et elle était certaine que le sabre était visible. Elle devait se tenir droite, et ses gestes étaient lents ou impossibles pour certains.

Elle suivit sans broncher le jeune homme qui faisait l’éloge de sa vie et de toutes les choses dont il était fier. Les batailles qu’il avait menées avec son ami, le roi. Laverna l’écoutait à peine.

Puis, les terres se découpèrent enfin de l’infini de l’océan. Elle resta bouche-bée. Le palais s’étendait presque jusqu’au ciel. Elle n’avait jamais vu un palais de sa vie. Les tours d’ivoire n’étaient pas une légende, et elle était certaine les statues ancrées dans la pierre étaient faites en or. Les larges fenêtres reflétaient le coucher du soleil. C’était un plaisir pour les yeux.

L’immense bâtisse était l’ancien palais de leurs dieux. Et les nouveaux dieux n’étaient pas peu fiers, c’était un vrai trésor pour eux. Elle n’osait même pas imaginer les autres trésors que les dieux leur avaient laissés. Les terres se dessinèrent plus précisément et elle pensa que les marins avaient augmenté la vitesse. Les larges côtes se dressaient devant elle comme une menace. Elle les ignora et se dressa à son tour. Un sourire radieux étira ses lèvres. Elle touchait la richesse du bout des doigts.

Le vent souffla rapidement et heurta les voiles. Le commandant aboya des ordres et les marins ralentirent aussitôt.

— Les dieux ne semblent pas être de notre côté, se moqua-t-il.

Laverna ricana. Ils devaient sans doute sentir sa présence. L’adrénaline ne fit qu’affubler dans ses veines. Elle avait hâte de semer la colère de son peuple et de se remplir les poches. Ils se souviendraient toujours d’elle. La façon dont elle avait dupé les nouveaux dieux.

Le navire finit par accoster à bon port, la foule se pressa de descendre dans un calme presque légendaire pour Laverna. Elle suivit le jeune homme à travers la foule sans discuter. Il ne la lâcha pas d’une semelle, ce qui l’amusait. Les hommes d’ici étaient pires que ceux sur l’île. Il s’arrêta devant une voiture. Deux chevaux d’un noir stupéfiant y étaient attachés. Elle haussa un sourcil. Il devait être bien plus être important qu’elle ne l’avait imaginé.

Il lui tendit le bras et elle se hissa avec mal dans la voiture. Son sabre commençait à devenir un supplice pour son dos. Elle jurera de frapper Ylio pour cette mauvaise idée. Elle se redressa pour maintenir le fourreau droit. Il s’assit aussitôt à ses côtés sans se lasser de son sourire radieux.

Elle l’ignora et souleva le rideau transparent pour jeter un coup d’œil dehors. La ville n’était pas différente des labyrinthes et des ruelles que chez elle. Mais ici, tout semblait propre et aucune odeur douteuse ne venait chatouiller ses narines. Les maisons étaient toutes propres et les fleurs de l’île ornaient chaque parterre de fenêtres ou les murs. Elle fut surprise de constater qu’ils arrivaient à faire pousser cette fleur hideuse chez eux. Les toits étaient d’un rouge sanglant. Elle se doutait qu’ils devaient être moins glissants que les leurs. Leurs maisons sur l’île se détérioraient rapidement, en effet, les pluies étaient puissantes et semblaient égales à la colère de leurs dieux. Il arrivait souvent que l’océan gagne du terrain et détruise quelques bâtisses de temps à autre, et personne n’avait les moyens ou le courage de reconstruire.

Ici, tous semblaient différents, bien plus beaux et bien plus riches. Elle salivait déjà sur les boutiques majestueuses de robes, de bijoux, ou salon de thé. Les rumeurs étaient vraies. Elle doutait pouvoir voler dans l’une d’elles, mais les poches des passants l’aideraient à acheter n’importe quel trésor.

— Je vois que la ville vous plaît, s’amusa-t-il.

Laverna quitta la ville des yeux et laissa le rideau tomber.

— J’ai toujours aimé la ville, répondit-elle, tous ces gens et ces boutiques.

— Il y a assez de trésors pour vous combler ?

Son sourire s’élargit.

— Il n’y a jamais assez de trésors pour me combler.

Il éclata d’un rire franc.

— Vous êtes comme toutes les autres.

— Déçu ?

Il haussa les épaules et la voiture s’arrêta. Laverna fronça les sourcils et jeta un coup d’œil. Les derniers rayons du soleil n’étaient plus visibles. Ils étaient arrivés au palais. Un garde ouvrit la porte. Le jeune homme descendit en premier et tendit sa main à Laverna qui la prit aussitôt. Elle était chaude et sûre. Il ne quitta pas un seul instant son regard. Elle prit une longue inspiration presque déstabilisée par cette confiance. Elle posa son pied sur le sol et leva la tête pour regarder le palais. Il était aussi majestueux d’en bas. Une grande porte en or s’étendait devant eux. Deux gardes étaient disposés. Devant les portes du palais, elle avait l’impression d’être minuscule.

— Je dois y aller, lança-t-elle avec un sourire charmeur, je dois d’abord faire une boutique. À bientôt, peut-être.

Il ne la quitta pas un instant du regard et elle disparut dans la foule. Elle s’arrêta près d’un bosquet et prit une longue inspiration. Elle retint un cri de joie. Elle y était arrivée. Elle se tenait devant le palais du roi et touchait un rêve interdit du bout des doigts. Elle s’autorisa à agrandir son sourire et embrasser la foule de son regard de braise. Ils marchaient tous lentement et d’une démarche sereine sans se douter qu’une de leurs ennemies était parmi eux, prête à les plumer. Elle deviendrait une vraie légende, une légende pleine aux as.

Elle replaça ses cheveux derrière ses oreilles et partit du sens inverse. Elle tira sur le jupon et ce dernier se détacha aussitôt. Elle le lança dans un parterre de fleurs et laissa ses jambes profiter de la fraicheur à travers son pantalon.

Elle passa la langue sur sa lèvre inférieure. Le jeu commençait.

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