Chapitre 46

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— Jamais je n’aurais pensé que tu aies cette âme de héros, lança Laverna alors que le soleil se couchait devant eux.

La limite de l’océan se chargeait déjà de rouge alors que des étoiles timides commençaient à apparaitre dans le ciel. Laverna posa sa tête sur ses genoux alors qu’elle repoussait son verre.

Ylio lui sourit avant de s’allonger sur la couverture qu’il avait ramenée.

— Moi non plus, dit-il d’un ton moqueur.

Ils savaient bien qu’ils mentaient. Ylio était toujours le premier à sauver la situation et à aider les voleurs qui se faisaient courser après. Ils donnaient toujours sa part de nourriture à ceux n’ayant pas réussi à travailler pour recevoir la moindre récompense. Et ça n’étonnait pas Laverna de le voir chef de rébellion.

Lorsqu’il lui avait dit que tous les bâtards vivaient dans ce labyrinthe de maisons fleuries, elle n’y avait pas cru, mais en regardant par la fenêtre elle ne l’avait pas remis en question. Des chevelures grises flottaient partout. Il lui avait expliqué que les fleurs du marché du pauvre étaient chargées par quelque chose de divin qui plaisait au pouvoir des dieux. C’était d’ailleurs pourquoi elle était populaire chez eux. Elle les aidait à sentir leur pouvoir et les rendre plus forts.

Ylio avait été le premier à vouloir se rebeller. Liamos poussait un peu plus chaque jour leur entrainement qui consistait à se concentrer sur quelque chose qu’il appelait le pouvoir. Laverna lui avait ri au nez, mais il lui avait expliqué que c’était comme tirer sur une corde invisible. Certains perdaient connaissance, d’autres ne se relevaient pas. Cette corde invisible semblait s’accrocher à leur vie.

Il lui avait expliqué que lorsque le roi avait ordonné que l’île soit de nouveau en vie, Liamos est passé à la vitesse supérieure. Et Éris était déjà là, elle avait déjà réussi à embrumer l’esprit de Liamos. Il était certain qu’elle lui avait jeté un ensorcèlement parce qu’il n’était plus le même et semblait bien plus idiot. Éris était une belle femme qui cachait sa monstruosité. Elle tuait tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec elle ou les torturait, selon son humeur. Elle ne cessait de raconter que son père lui avait ordonné de faire en sorte que l’évènement le plus cruel arrive. La chute des nouveaux dieux. Et depuis, elle les entrainait pour ce seul objectif.

— Je me demande toujours comment elle s’y est prise pour enrôler les nouveaux dieux, songea-t-il.

Laverna repensa aussitôt à Éva et Vulcain.

— Je pense qu’elle n’avait pas à insister et elle a dû leur promettre quelque chose qu’ils n’ont pas pu refuser.

— Liamos m’a raconté que c’était les conseillers du roi qui l’avait contactée. Que ces derniers étaient prêts à tout ! Et Liamos n’a pas hésité à les dépouiller à son tour. Il est facile à soudoyer avec un peu d’or, dès qu’ils ont parlé d’or, il était déjà à signer le papier.

Laverna grimaça. Elle était exactement pareille. Mercure n’avait qu’à secouer un sachet d’or devant elle et elle répondait présente.

Elle finit par se lasser de l’océan pour s’allonger à son tour.

— J’ai revu Héra, dit-elle avec un faible sourire.

Elle sentit le regard d’Ylio sur elle.

— Elle semble heureuse.

Elle repensa à Héra. Elle l’avait aidée jusqu’au bout. Elle espérait qu’elle allait bien et que personne ne la soupçonnait. Elle ne voulait pas la revoir ici par sa faute. Sa place n’était pas ici, mais au palais avec Diagon. Elle imagina facilement Héra se marier et avoir une famille. Elle était heureuse pour elle.

Elle eut un sourire en repensant aux quatre cents coups qu’elles avaient faits ici. Aux choses qu’elles avaient volées et à tous ses rires. Elle était heureuse pour elle.

Elle se tourna vers Ylio. Il regardait les étoiles, le visage tiré par l’inquiétude.

— Tout va bien se passer, dit-elle.

Il se tourna vers elle. Une partie de son visage fut inondé par les rares rayons du soleil. Même d’ici son pouvoir divin venait le chatouiller et le mettre sur un piédestal que personne ne pouvait égaler, pas même Mercure.

Elle eut un sourire alors qu’il souriait déjà, balayant l’inquiétude.

— On a passé notre vie à dépouiller cette île, et demain nous allons y mettre le feu, je pense que nous n’aurions accès à aucun paradis.

Elle s’esclaffa et s’approcha de lui pour se lover dans ses bras, comme elle avait voulu le faire depuis des heures. Il la serra dans ses bras et déposa un baiser sur le haut de crâne.

— Je suis heureux que tu sois rentrée, souffla-t-il. Tu m’as manqué, ton rire et ta présence entière m’ont manqué. C’est dur de vivre sans toi, se moqua-t-il.

Elle eut un sourire et se laissa bercer par les battements rapides de son cœur.

— Tu m’as aussi manqué, dit-elle, si j’avais su que tu pouvais passer l’océan, on s’y serait enfui.

Elle l’entendit rire légèrement.

— On pourrait peut-être l’envisager plus tard.

— Et l’on pourrait vivre dans l’une des ruines des dieux, rêva-t-elle.

Elle se réveilla dans la même position le lendemain matin. Ils n’avaient pas bougé de toute la nuit, bien trop occupé à rêver de leur future vie en effaçant déjà leur passé. Elle finit par se redresser et s’étirer. Le soleil était déjà levé et le vent marin soufflait déjà d’une lenteur étonnante pour un début de marée. Elle prit une longue inspiration et passa une main sur son visage pour repousser toute fatigue.

Elle baissa les yeux sur Ylio, il dormait encore paisiblement.

Elle le laissa dans son sommeil et quitta doucement la mer pour rejoindre la ville. Elle resta un instant à regarder l’île se réveiller. Elle n’était plus l’île qu’elle aimait chérir. Cette île qu’elle avait sous les yeux était un petit royaume façonné des mains des nouveaux dieux. Elle soupira. C’était grâce à elle ou à cause d’elle. Elle avait demandé à Mercure de faire le nécessaire contre de maigres informations sur Liamos. Jamais, elle n’aurait su qu’il tiendrait parole et qu’il redonnerait un souffle d’air à cette île. Elle était certaine que l’île n’avait jamais été aussi propre et aussi vivante qu’aujourd’hui.

L’odeur nauséabonde avait laissé place à une odeur de nourriture et de fruits mûrs. Le vent passait librement entre les labyrinthes de maisons et le soleil brulant couchait ses rayons sur les tuiles rouge vif. Les marchands s’activaient à monter leurs étales pleines de nourriture ou de tissus. Elle se surprit à poser son dévolu sur une robe dorée. Elle baissa les yeux sur sa propre tenue. Elle portait toujours sa tunique royale. Elle savait qu’elle devait faire tache, ici, dans cette tenue. Si elle croisait l’ancienne Laverna, cette dernière lui en voudrait de partir pour le royaume de Mercure. Elle lui dirait de rester, quitte à mourir de faim.

Elle se détestait d’avoir suivi son ego. Plus, elle repensait à Mercure, plus son estomac se nouait et la honte grimpait. Elle ne pouvait effacer ce qui s’était passé au palais, ni même ce qui s’était passé dans cette clairière. Elle avait aimé se pavaner au palais, sentir sa richesse sous ses doigts et goûter à quelque chose qu’elle ne pouvait pas nommer. Mais il y avait Mercure, et elle ne pouvait ignorer le fait qu’elle avait des sentiments à son égard. Elle avait aimé danser avec lui et l’embrasser. Comment avait-elle pu tomber dans ses bras aussi facilement ?

— Laverna ?

Elle sursauta prise sur le fait. Elle posa sa main libre sur son sabre alors que Térac se démenait avec son bâton pour la rejoindre. Elle le laissa s’approcher péniblement, un mince filet de sueur coulait sur sa tempe. Il s’arrêta contre l’une des façades de la maison, presque essoufflée.

— Je t’ai cherché un bon moment, dit-il en essayant de respirer normalement.

Sa respiration était sifflante et déraillait.

Térac devait bien être le seul humain capable de détruire sa vie avec les cigarettes et l’alcool qui servait à tout le monde. Ses cheveux bruns tombaient en boucles fines et décoiffés comme à son habitude.

— Qu’est-ce que tu veux ? lança-t-elle sur ses gardes.

Il leva sa main libre pour lui montrer qu’il venait en paix, mais Laverna resta sur ses gardes et garda sa main sur le manche de son sabre.

— Je veux seulement t’aider, dit-il en passant sa main dans ses cheveux. Tu dois savoir qu’Ylio t’a dit la vérité.

— Tu penses réellement que je vais te croire ?

— Non, dit-il en riant, mais je sais que tu sais que tout ça te dépasse. Alors tu dois savoir une chose importante. Ce n’est pas la première fois qu’Éris vient rendre visite à Liamos, la dernière fois c’était il y a dix-sept ans.

Il mina ses paroles en la regardant de haut en bas.

Laverna secoua la tête et finit par éclater de rire.

— Mais pour qui me prends-tu ? lui demanda-t-elle en sentant la colère et le dégout l’envahir.

— Pour ce que tu es Laverna, se moqua-t-il. Tu peux me faire confiance, je côtoie Liamos depuis qu’il envisage de devenir le roi de cette foutue poubelle. Je l’ai vu dupé le premier, le tuer, tout ça en restant les bras croisés. Mais j’ai également vu la punition des dieux s’abattre sur lui et la discorde en faire son jouet.

— Mais les dieux sont supposés être morts, et Éris est la déesse de la discorde. Pourquoi n’est-elle pas morte ?

Il haussa les épaules.

— Peut-être parce que l’île est le meilleur moyen de garder en vie une telle destructrice, Laverna. Tu n’y as pas pensé ? Cette île est maudite jusqu’à l’ongle, je suppose qu’Éris est sans doute revenue par la noirceur que fait naitre cette île.

Laverna leva les yeux au ciel comme si son raisonnement était idiot, même si une part d’elle ne pouvait pas le nier. Même elle ne s’aventurait pas dans certaines zones. Elle jeta un coup d’œil discret sur le sommet de la montagne ensoleillé. Elle secoua la tête pour balayer les pensées peu productives.

— Alors quoi ? Je suis la fille de Liamos et de la déesse de la discorde ?

Il hocha la tête. Son corps entier frissonna.

— Tu peux me croire, Laverna. Sinon Liamos t’aurait tué depuis longtemps. Tu es une peste et une voleuse de mérite qui aime chercher les ennuis. Une chance pour nous que tu n’as pas atteint la noirceur de ta mère.

Elle leva les yeux au ciel. Elle n’arrivait pas à croire en cette histoire. Mais elle savait que Térac lui donnerait des informations sur Éris et Liamos.

— Et après quoi ?

— Liamos a laissé Éris repartir après avoir eu ce qu’il voulait. Mais elle est revenue cinq ans plus tard, main dans la main avec toi. Liamos était en colère. Puisque tu avais l’air d’une gamine humaine, elle voulait qu’il t’élève, elle t’avait déjà appris ce qu’elle voulait. Liamos a accepté, mais une fois qu’elle était partie il t’a lâchement abandonné, te laissant à ton sort. Avec un peu de chance, tu mourrais de faim dans un coin. Mais c’est sans compter ta force mentale et Ylio. On vous a recueilli tous les deux dans un orphelinat et tu as grandi en devenant une voleuse pleine de mérite.

Laverna tenta de se souvenir d’un souvenir lui disant qu’il disait la vérité. Mais le souvenir qui pouvait remonter aussi loin, c’était celui où elle lançait du sable à Ylio dans les yeux, rien de plus. Elle ne se souvenait pas d’avoir été élevée par Éris, et encore moins par la déesse de la discorde. Elle croisa les bras sur sa poitrine.

— Et ensuite ?

Térac semblait ne pas s’accommoder sur le fait qu’elle ne le croyait pas. Il changea de position et reprit d’une voix calme. Elle pouvait reconnaitre cette voix de loin. Il faisait partie des habitants qui venaient raconter des histoires aux enfants orphelins. Il était le meilleur pour inventer des histoires de héros légendaires se battant contre des monstres terrifiants, et de belles jeunes princesses à sauver.

— Ensuite, tu es partie rejoindre le large pour aller voler la couronne de Mercure. Mais comme ton ambition et la soif d’or, tu n’as pu dire non aux avances de Mercure. Je me trompe ?

Son silence parla pour lui-même.

— Mais Éris est revenue, en colère contre Liamos. Mais sa colère fut vite remplacée par de l’admiration. Liamos avait fini par lui dire ce qu’il prévoyait de faire, et la déesse de la discorde aima aussitôt ses projets. Il ferma les yeux. Je pense même que les plans audacieux de Liamos ont fait grandir ses pouvoirs et d’autant plus quand il lui a dit que les conseillers étaient de mèche. Éris est devenue hors de contrôle, et elle tenait Liamos sous sa coupe.

Laverna se gratta le sourcil et leva les yeux sur le ciel. Pouvait-elle bien y croire à tout ça ? Les dieux étaient éteints depuis des lustres, emportés par la vieillesse ou le temps. Tout ce qu’elle savait c’est qu’ils étaient tous morts sûrement à siroter un verre dans leur paradis sans souci. Alors pourquoi Éris serait-elle encore en vie ? Elle devait avouer que la déduction de Térac debout. Il y avait toujours de la noirceur sur cette île et les ambitions monstrueuses telles que celles de Liamos devaient l’alimenter pour des siècles futurs.

Elle soupira, mais lui posa la question malgré elle.

— Alors, Liamos se sert des bâtards ?

Térac hocha la tête et prit appui sur son bâton pour s’approcher d’elle et lui répondre dans un murmure.

— Tu peux croire. Liamos a fondu des kilos d’or et approvisionné les bâtards avec l’aide d’Éris. Elle ne cesse de lui murmurer à l’oreille. Elle prévoit de se servir des fleurs pour influencer ses pouvoirs sur les bâtards, qui finiront morts de surdose. Quand tous les bâtards seront morts et le royaume du roi bancal. Elle se servira des humains pour les utiliser de la même façon. Puis Liamos posera le pied sur la terre des nouveaux dieux et il regardera le monde qu’il déteste sombrer. Et après ça, plus personne n’entendra parler des nouveaux dieux. Et Liamos marchera sur les terres noircies pour couper la tête du roi.

Laverna avala difficilement sa salive et ferma les yeux.

— Tu es libre de me croire, Laverna. Tu n’as pas à le croire, mais il faut que tu sach…

Laverna recula d’un pas, alors qu’Éris se tenait devant le corps inerte de Térac. Elle baissa les yeux sur le cou de Térac, le crac faisait encore écho dans ses oreilles. Elle recula d’un pas et manqua de glisser sous l’herbe encore humide de la rosée du matin. Elle sentit son corps se tendre.

Éris eut un petit rire et posa les yeux à son tour sur le cadavre du bras droit de Liamos.

— Je savais qu’il poserait des problèmes cet idiot.

Laverna retrouva possession de son corps et leva les yeux sur Éris. Elle portait à ce qui représentait une armure de l’ancien temps. Ses cheveux d’un blond semblaient s’assécher sous ses yeux et prendre la couleur du noir. Ses mèches se terminaient dans un mince filet de fumée noir volant autour de la déesse. Les yeux de la déesse semblaient prendre une lueur jaunâtre puis dorée. Quelque chose flottait derrière son dos, que Laverna prit pour des ailes.

Maintenant, elle était certaine qu’elle était la déesse de la discorde, il n’y avait plus aucun doute.

— Je ne suis pas ta mère, dit-elle d’une voix semblable à de la fumée. Et ta mère n’est plus sur cette île depuis des lustres. Quelque chose en toi me disait que tu deviendrais quelqu’un de prometteur, mais je pense que je me suis trompée. Bien que tu sois douée pour dérober les objets des gens.

Elle fourra sa main dans son dos et en sortit un long poignard. La lame était noire et semblait aspirer toute la lumière autour d’elle alors que son long manche en argent reflétait la lumière du soleil.

Éris leva le poignard devant elle.

— Je déteste quand tout n’est pas à sa place, mais toi Laverna, tu resteras à ta place.

Laverna sentit son corps se détendre et ses paupières devenir lourdes.

— Tu restas une traitresse et avide de pouvoir.

Elle cligna des paupières pour se défaire de ce sommeil forcé.

— Tu resteras Laverna, l’ambitieuse, voleuse, traitre, et qui ne perd jamais la tête face à l’or.

Laverna hocha la tête, et sentit ses lèvres se retrousser d’un sourire mauvais.

— Une traitresse.

Éris hocha la tête et ses yeux semblaient presque briller malgré sa nature sombre. Ses ailes derrière semblaient battre de plaisirs. Son sourire devint cruel à mesure qu’elle parlait.

— Va Laverna, murmura-t-elle, et créer le chaos comme tu sais si bien faire.

Laverna répondit au sourire cruel de la déesse.

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