Les souvenirs

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Ainsi vidée, la pièce s'avérait encore plus sinistre qu'il ne le craignait. Des odeurs de renfermé et de maladie imprégnaient encore les lieux, pourtant aérés avec soin depuis des jours. Mais l'agonie de sa mère semblait avoir imprégné chaque parcelle de la chambre. Mortimer ne croyait pas aux fantômes, pourtant, il se sentait observé, éprouvait la présence de la défunte.

Sa mère avait bien préparé les choses. Du moins, jusqu'à un certain point. Sa dernière modification testamentaire avait été confirmée avant son diagnostic de sénilité la mettant sous curatelle. Et cette dernière modification réalisait l'un des pires cauchemars de Mortimer, une vieille terreur d'enfance.

Ah ça, il s'en souvenait, du placard dont il héritait et de son contenu. Un énorme meuble à l'ancienne, dont les lambrissures abîmées par le temps laissaient place à la paréidolie avec la même efficacité que les nuages. Elle se campait face au lit de la défunte, vidé et dépouillé de ses draps depuis. Surtout, le placard se tenait contre un mur, contre lequel, de l'autre côté, avait dormi le jeune Mortimer. Il ne s'était pas passé une nuit, sans qu'il n'entende le vieux bois grincer, gémir... murmurer. Il ne s'était pas passé une nuit, sans que l'enfant ne songe aux visages multiples, difformes, changeants qui profitaient du sommeil des adultes pour susurrer entre eux.

Leurs conversations demeuraient des mystères, mais il y avait pire encore. Les grincements. Epouvanté, l'enfant d'alors en avait toujours été convaincu, ces grincements étaient dus à un monstre. Un monstre lourd, trop lourd pour le plancher d'un placard normal. Les voix se taisaient toujours à son arrivée, pour reprendre ensuite, de façon plus ténue, mais s'insinuant avec aisance jusqu'aux os glacés du jeune garçon.

Désormais adulte, en plein jour, il faisait face à ce placard, origine de tous ses cauchemars. Pourtant il voyait toujours les visages. Son regard s'égara sur ce bois qui lui paraissait changeant. Une sueur glacée lui coula dans la nuque, quand il crut reconnaître le visage de sa mère près de la poignée du meuble. Non pas sa mère telle que les dernières fois où il l'avait vue ; mais jeune, bien plus jeune. Quand son père avait acheté le placard, vers l'année de ses dix ans. Ce visage de petite fille à l'air effrayé, avec le grain de beauté caractéristique sur la pomette.

Pris de tremblements, Mortimer jaillit de la maison et appela l'ami qui devait arriver avec le camion. Pas de signal, évidemment. Putain de rase-campagne. Putain de zone blanche. Putain de placard qui venait de le chasser de la maison familiale.

Désireux de se remettre les idées en place, l'homme s'installa dans sa voiture et baissa la vitre. Le cœur battant encore la chamade, il alluma la radio, se concentra sur l'émission musicale, les calembours enjoués des présentateurs, l'odeur de son sapin mentholé, des mille et un pollens dans l'air, sur les caresses de ce soleil non filtré par la pollution.

Le présent prit son temps pour s'implanter dans son esprit. Pour y ramener le calme, surtout. Il était adulte, bon sang. Qu'il voie le visage de sa mère enfant sur le placard était une coïncidence, la fatigue, la peur et le deuil devaient expliquer le phénomène. Que le placard conserve une telle emprise sur lui aussi, devait s'expliquer de façon rationnelle. La perte de sa mère devait remuer beaucoup de choses en lui, dont des peurs enfantines. Voilà tout. N'importe quel gamin en aurait eu peur, de ce placard, de toute façon. Avec ses portes qui s'ouvraient d'elles-mêmes les nuits de cauchemars, ses grincements ricanants lors de sorties en quête de réconfort dans la chambre parentale les nuits d'orage. Ses détails changeants. Son plancher qui se gondolait pour retrouver sa droiture dix minutes plus tard, valant nombre de brimades et d'accusations d'affabulations. Ses présences multiples, suintant à travers le mur.

Se rendant compte que son angoisse s'accroissait, Mortimer se grilla une clope dans la voiture. Ce n'était sûrement pas ça qui l'aiderait à arrêter. Le mouvement, l'odeur familiers lui permirent de remettre les pieds sur terre. Il en profita pour surveiller son téléphone, et jura.

Son ami lui avait laissé plusieurs messages, le prévenant qu'il avait eu un accident avec le camion. Aucune blessure à déplorer, mais le véhicule était foutu. Ça allait leur coûter une blinde... et surtout, Mortimer se trouvait seul en pleine cambrousse, dans la maison où ses parents étaient décédés l'un après l'autre et où grinçait toujours le placard. Depuis le début il ne la sentait pas, cette affaire !

Restait qu'il se trouvait coincé. Sans guide, avec sa vue déclinante il ne pouvait plus conduire de nuit, et le soleil se couchait. S'il se souvenait bien, l'hôtel le plus proche et dans ses moyens se situait à presqu'une heure de route. Dire qu'ils étaient censés passer en coup de vent...

Il dormirait dans la voiture. Hors de question qu'il touche le lit où sa mère avait agonisé des semaines durant, seule, ni dans sa chambre d'enfant curieusement restaurée. C'était quelque chose qui en avait marqué plus d'un. L'année précédent sa mort, sa mère avait refait la décoration de la maison comme à l'époque où elle était jeune mère. Tout correspondait aux souvenirs de la famille concernant cette époque.

Foutu pour foutu, condamné à avoir faim ce soir, Mortimer enchaîna cigarettes, bières et encas prévus pour remercier son ami de l'aide offerte.

Une rumeur le sortit de sa torpeur. Pétrifié par les galimatias, il tendit l'oreille. Pour la première fois de sa vie, il comprit... un mot. Un ordre. Une menace.

Viens.

Malgré sa terreur, son horreur, ses pieds agirent à l'encontre de son esprit tétanisé. Contre son gré, son corps gourd se dirigea jusqu'au pas de la porte. Les murmures l'appelèrent encore. Après ses pieds, ses mains levèrent l'obstacle, la protection de l'entrée en un tour de clef. Les yeux fous, Mortimer se vit contraint de monter les escaliers. Dans un effort surhumain, il parvint, l'espace d'un instant, à stopper sa marche forcée devant son ancienne chambre, ultime pièce devant laquelle passer avant d'accéder à celle de sa mère.

Le grincement. Celui-là même de son enfance. Il l'entendit, reconnaissable entre tous, unique, emprunt d'une menace inconnue et indicible. Ce bruit scella son destin, acheva de l'amener jusqu'au placard. Il le trouva les portes béantes, étirées comme une gueule vorace. Comme toujours, la barre pour le dressing incurvée par le poids des ans le traversait... mais derrière, ce n'était plus le fond noir habituel. La noirceur tenait d'une toute autre nature...

La marche forcée amena Mortimer jusqu'au bord affamé du meuble. Ce qu'il y vit l'acheva d'horreur.

***

Le faits divers fit grands bruits dans cette commune où rien ne se passait. Le cadavre momifié d'un fils endeuillé avait été découvert, dans ce qui s'avéra être la reconsitution de sa chambre d'enfant. Nul ne sut qui de lui ou de sa mère atteinte de diverses maladies neuro-dégénératives avait bien pu orchestrer cette mise en scène malsaine.

Ce que tous les témoins se gardèrent de mentionner, pensant halluciner ou préférant ne pas y prêter attention, est que quiconque approchait du vieux placard dans la chambre de la défunte pouvaient jurer y voir des visages torturés évoluer sur les lambris. Deux squatteurs parlèrent bien de murmures dans la nuit, de grincements étranges, mais nul ne les prit au sérieux.

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