Projet bradbarré juillet en avril : La caverne
Ils se tenaient tous les cinq devant la déchirure dans la roche. Loin de la civilisation, à presqu'une demi-journée du village le plus proche. Comment leur employeuse avait bien pu avoir vent de cet emplacement demeurerait un mystère. Elle payait rubis sur l'ongle et ne leur avait pas menti la dernière fois. Sans compter la bonne réputation qu'elle leur construisait doucement.
- Mademoiselle, Messieurs, je vous laisse explorer ces ruines !
Le quatuor de mercenaires la salua, les croyants priant le Créateur de sortir avant la nuit. Selon les légendes locales, un blasphémateur aurait été frappé par le courroux divin et errerait sans espoir de trouver le repos un jour. D'aucuns parlaient d'un puissant apostat, d'autres d'un démon emprisonné. Dans un cas comme dans l'autre, une entité aussi ancienne que puissante et malfaisante dévorait quiconque tentait d'investir les lieux.
Un élément corroborait cette légende : aucun animal ne semblait avoir trouvé d'abri dans cette faille pourtant idéale au premier abord. Bien isolée, protégée des intempéries, des loups auraient pu y installer leur tanière, trop petite pour laisser passer un ours.
Les employés s'intéressèrent aux odeurs. Outre les mûres appétissantes près du tunnel, nulle senteur de cadavre ne venait faisander l'air. Cela ne sentait même pas le renfermé. Seulement la terre humide.
- Adanna, murmura Owald, tu détectes quelque chose ?
La mage apostate se concentra. Son petit nez en trompette se plissa, puis elle secoua ses boucles brunes et graisseuses.
- Il y a bien quelque chose plus loin... Mais je penche plus pour un objet que quelque chose de conscient.
- À croire que les informateurs de Mathilde ont encore visé juste, releva Odon, l'archer du groupe.
Les quatre mercenaires poursuivirent leur avancée prudente. Bien vite, ils durent ralentir considérablement leur rythme. Outre des stalactites aussi gênantes qu'humides, le tapis de mousse toujours plus épais et glissant leur promettait entorses et révélation de leur position aux éventuels dangers en présence. Le retour promettait.
Vaguement éclairés d'une lanterne rendue peu utile à cause des ombres du terrain au plafond bas, ils glissèrent plus qu'ils ne rampèrent un bon moment, suffisamment pour perdre la notion du temps.
Essoufflés par la lourdeur de l'air, ils purent enfin se relever sur un sol rocailleux et gluant. Ils purent s'étirer avec soulagement, s'assurer de ne rien avoir perdu avant de reprendre leur exploration. Quelques mètres plus loin, un vaste réseau de tunnels les fit hésiter.
Une bonne dizaine de possibilités s'offraient à eux, partant dans tous les sens. Adanna se concentra un instant, avant de pointer du doigt la seule ouverture face à eux. Dans cette direction se trouvait l'objet désiré par leur employeuse, et potentiellement l'origine des légendes. Owald sortit la craie et marqua le chemin. L'espace d'un instant, l'apostate regretta de n'appartenir à aucun Cercle de mages et de devoir craindre les Templiers. Leur expertise aurait pu se révéler précieuse. Tout allait reposer sur elle. Une erreur, une étourderie, et ils périraient tous.
Une main rassurante lui tapota le dos. Sarel devait sentir ses doutes. Tous les quatre avaient déjà bravé bien des dangers, il n'y avait aucune raison que cela change cette fois-ci. Elle le remercia d'un sourire.
Plus loin, courbés en deux, ils débouchèrent sur de nouvelles occasions de s'égarer. De nouveau, leur mage trouva la bonne direction et leur porteur de bouclier laissa une trace de leur passage.
Cette routine perdura assez longtemps pour que la faim se fasse entendre, pour que les jambes se raidissent, et surtout que les dos rendent nostalgique de la surface. Ce labyrinthe naturel devait s'étendre à la manière d'une gigantesque toile d'araignées.
De temps à autres, la toux de Sarel les dissuada de s'engager dans certains tunnels, potentiellement toxiques. La fragilité du demi-elfe devenait un véritable atout.
Au terme d'une éternité humide, poisseuse, sombre et exigüe, il s'arrêtèrent, abasourdis. Outre leur notion du temps, leurs estimations quant à leur position avaient été oubliées depuis belle lurette. Néanmoins, Odon n'en doutait pas :
- Ce tunnel a été taillé par des humains. Récemment.
Nul ne remit son expertise en question. Perplexes, ils avancèrent. Bien vite, la faible lueur de la lanterne leur confirma les faits : la mystérieuse caverne avait été taillée. Des supports pour les torches ponctuèrent régulièrement la galerie. Par le Créateur et les Faux Dieux !
Le groupe redoubla de prudence. À force d'avancer, ils entendirent distinctement des gémissements, accompagnés de cliquetis. L'origine des bruits divergeait toutefois de la source de magie qu'Adanna sentait toujours plus proche.
Sans même se concerter, ils se dirigèrent vers les bruits. Tous savaient qu'Odon et Owald voudraient s'assurer qu'aucun danger ne les menacerait. Adanna et Sarel s'inquiétaient de probables prisonniers.
D'irréguliers et arrondis, les couloirs devinrent bien vite rectangulaires et lisses. Plus aucune hésitation possible. Owald et Sarel dégainèrent en silence, Odon sortit son arc et une flèche, Adanna prépara en silence ses sorts.
Pour la première fois depuis ce qui leur parut des lustres, ils croisèrent une porte. Massive. Sarel s'accroupit devant et la crocheta après ce qui leur parut à tous une éternité. Il s'épongea le front, reprit son arme et laissa Owald passer en premier. L'obstacle franchit sans un son, ils découvrirent un amoncellement de caisses. Odon blêmit. Il murmura :
- Des tévintides...
- Ici ? Tu es sûr ? s'étonna Owald à mi-voix.
L'archer acquiesça. Sur les caisses, le petit symbole de dragon stylisé en témoignait. Que pouvaient bien fabriquer ces infâmes nordistes si loin au Sud ? Après une respiration tremblante, l'homme au regard d'aigle indiqua la porte qu'ils venaient de traverser du menton.
- Si on peut aider nos compatriotes, rétorqua Owald d'un ton ferme, nous nous devons de le faire.
- Maudit soit ton patriotisme... Et Adanna, Sarel, tu penses à eux ?
- ... Odon n'a pas tort, murmura la mage.
- On ferait mieux de sortir, cacher Adanna et prévenir les Templiers, ajouta Sarel.
- Sans preuve, ils ne nous croiront pas.
- Alors prenons une preuve et filons.
- Sarel, les Templiers oublient régulièrement d'être idiots. Ils poseront trop de questions.
- Alors prévenons...
- Quoi que l'on fasse, Adanna sera en danger si on parle. Il est question de Tévinter, ça remontera aux autorités religieuses quoi que l'on fasse, et ils se douteront que nous avons été aidés par un apostat... Et il est hors de question que l'on parte sans en savoir plus. Faites ce que vous voulez, j'avance.
Sur ces mots, Owald repartit. Les autres le suivirent après s'être échangé un regard désabusé.
Quelques portes plus loin, outre les sons étouffés, l'ombre d'une odeur par trop familière les fit frémir. Une sueur particulière, mélange âcre de terreur, de désespoir et de crasse. La misère stationnait derrière. Les quatre prirent le temps de rassembler leur courage. Ensemble.
De nouveau, Sarel s'agenouilla devant la serrure, les lèvres pincées. Le mécanisme, lourd, complexe, lui résista une éternité. L'odeur lui faisait remonter la bile. Tout son corps réclamait la fuite. Mais l'homme qui lui avait permis de chasser ces remugles de sa propre peau souhaitait entrer. Au fond, il lui devait bien cela. Au moins, la fragrance ferreuse manquait à l'appel. Pour l'instant.
Le mécanisme tinta enfin. Derrière, l'estomac d'Odon gargouilla. Depuis combien de temps s'étaient-ils éloignés de la surface ? Difficile à dire. Sarel lui-même éprouvait une sensation de faim, de fébrilité et de sommeil.
Owald prit le relais, entra le premier. L'odeur les frappa tous. La lanterne éclaira avec des ombres grotesques une vingtaine de personnes, de tout âges. Bâillonnés, pieds et poings liés. Owald s'approcha d'un homme d'une trentaine d'années, s'accroupit et le libéra de son bâillon. Ce dernier balbutia :
- Fu... Fuyez ! Tant qu'vous pouvez !
La manière dont il roulait des yeux de terreur convainquit le trio resté en retrait. Sentant que leur chef allait s'entêter, Sarel et Odon vinrent l'attraper par les coudes. En parallèle, Adanna se posta dans l'embrasure, stressée. Cela ressemblait furieusement à du trafic d'esclaves. Leur employeuse, Mathilde, pourrait toujours se charger de prévenir les gardes du village le plus proche... S'ils s'en sortaient vivants. De plus, Sarel allait certainement insister pour trouver l'objet enchanté tout proche.
L'apostate fronça les sourcils, avant de comprendre. Doux Créateur, la source de magie approchait !
- On doit partir.
- Mais...
- Owald, on ne pourra rien faire en restant ici, insista la mage. Mathilde pourra faire remonter sans nous mouiller, mais pour l'amour d'Andrasté, partons ! C'est déjà une chance incroyable de ne pas encore avoir eu de problème !
Un hoquet désespéré lui échappa. Des hommes en armes approchaient, tranquillement. Bien trop pour leur quatuor. Elle se signa. C'était terminé. À moins d'un miracle...
Dans son esprit défilèrent les quelques sorts à sa disposition. Rien de transcendant. Au mieux pourrait-elle invoquer des plaques de verglas. Et prier.
Comprenant la situation, l'archer et le second épéiste soulevèrent leur décideur et le trainèrent de force vers la sortie. Ce dernier protesta, se débatit.
Ils prirent la direction opposée à celle de leurs adversaires, prenant le risque de finir dans des culs-de-sacs. Mais au moins l'espoir demeurait permis.
Owald reprit leur tête sans mot dire, la mine sinistre. Bien qu'il comprenne, il allait leur en vouloir longtemps de ne pas avoir fait plus.
Derrière, leurs poursuivants accélérèrent le pas. Adanna n'aimait pas cela. Ils connaissaient les lieux, agissaient en vainqueurs. Alors elle insista pour que les hommes en armure devant elle courent. Elle aussi fatiguait. Mais tout valait mieux que de tomber aux mains des tévintides. Qui savait quelles atrocités les attendaient ?
Ses craintes se confirmèrent. Un cul-de-sac. Owald et Sarel formèrent la première ligne, épées brandies. Odon encocha une flèche sans y croire un instant, tout comme elle. Condamnés.
Une source de lumière verte approcha. Adanna déglutit de travers, jetant l'effroi sur ses compagnons. Cette information seule lui suffisait pour connaître le gouffre la séparant du mage qui approchait.
De premiers hommes en armure prirent position dans le couloir. Un genou à terre, ils les visèrent avec de petites arbalètes. Six. Derrière eux, un soleil miniature vert pâle flottait près du plafond, éclairant la scène, chassant toutes les ombres.
Un vieillard chaudement vêtu, dans un style étranger à Férelden, approcha, les mains dans le dos. Il détailla le groupe en silence. Il savait très bien ne pas avoir besoin de se battre. Il se racla la gorge, tandis que le quatuor attendait la sentence.
Condamnés.
- Posez vos armes. Sans discuter.
Un moment de flottement.
- Maintenant, croassa l'ancien de sa voix enrouée.
En silence, Odon obtempéra. Devant, Sarel et Owald tentèrent le tout pour le tout. À peine cinq pas les séparaient de la première ligne. Ils chargèrent. Les carreaux se plantèrent dans leurs mains et leurs pieds.
À peine gémirent-ils de douleur, que le mage face à eux les réduisit au silence, d'un geste. Le temps d'un battement de cils, la lumière verte prit une teinte ensanglantée. Ses hommes, sans mot dire, séparèrent les épéistes de leurs armes, tandis qu'Adanna et Odon se laissaient entraver.
L'apostate, les larmes aux yeux, vit l'aîné s'approcher d'elle, désagrablement intrigué. Il lui attrapa le menton d'une main gantée, curieux. Il murmura quelque chose dans son idiome du Nord, avant de s'assurer une dernière fois que ses hommes maîtrisaient la situation. Satisfait, il se détourna.
- Qu'allez-vous nous faire ? gémit Sarel.
- Oh. Ni vous vendre, ni vous torturer. Mmmh... Comment dit-on, dans votre langue ?
- Expérimenter, Magister.
- Ah. Merci. Expérimenter. Vous contribuerez à résoudre un fléau face auquel nous sommes impuissants depuis trop longtemps. Et trop de lois brident la recherche.
- ... Sur quoi...
- Vous le saurez bien assez tôt.
Quand Owald voulut insister, le violent coup qu'il se prit le sonna. Sarel sanglota. Odon pria. Quant à Adanna, la terreur lui coupa les jambes, les hommes de main la traînèrent jusqu'à la salle qu'ils venaient de quitter, rejoignant les autres condamnés.
Aucun d'entre eux ne revit la lumière du jour.
Fin

Annotations
Versions