Le temps d'une cigarette .

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Il sortit de chez lui, observant la ville du haut des marches , ce spectacle de lumières vacillantes, chacune parant la maison d’un être, chaque éclat témoignant d’une vie présente dans un foyer.

Il prit quelques secondes pour savourer ce silence — ce moment rare où le cerveau ne perçoit rien : ni le bourdonnement des machines, ni le grondement des voitures, ni même le murmure des télévisions.

Il se fit la réflexion que, de nos jours, le silence était devenu un interdit subtil, un message discret signifiant que nous n’avions rien d’intéressant ou de pertinent à dire.

Il apprit encore quelques instants ce phénomène, caressant du bout de l’esprit la douceur de la vie.

Descendant les escaliers, il se fit la même réflexion qu’à chaque fois : « Mais qui a construit ces escaliers ? Comment ? » Une question qu’aucun savoir — pas même celui de ChatGPT — ne saurait vraiment trancher.

Sa main quitta la rambarde métallique, froide sous ses doigts. Et, comme si sa pensée y était liée, il cessa de songer à l’escalier.

De nouveau, il observa la ville, baignée d’une lumière chaude et rassurante. Un message silencieux : « Tu n’es pas seul. Nous sommes là. »

Il traversa sa petite cour, pestant intérieurement contre sa voisine qui avait encore laissé traîner ses sacs devant chez elle. Ce n’était qu’un détail, incapable de vraiment briser la tranquillité de la soirée, mais il se permit un commentaire acide qu’il enfouit aussitôt en lui.

Son regard glissa vers la vitre du voisin. Une lumière tamisée, et un doux parfum de nourriture s’en échappait. Quel gourmet, cet homme ! À l’opposé de la voisine, il appréciait son voisin de palier — un idéaliste énergique, animé d’une obsession pour les champignons dont il avait fait son sujet d’études, puis son métier.

Bien que l’odeur du repas en préparation dansait dans ses narines — les saveurs imaginaires baignant son esprit d’images indicibles —, cela ne brisait pas le calme silencieux qu’il savourait.

Sortant brusquement de sa rêverie, il manqua de tomber en se retournant, et chercha ses cigarettes dans son manteau. Première tentative : sa main plongea dans la poche, farfouillant parmi les clés et les papiers , papiers qu’il s’était juré mille fois de jeter.

Son esprit soupira avant même ses lèvres. Contemplant l’escalier — qui lui semblait désormais la montagne éternelle de Sisyphe —, il replongea une seconde fois dans ses poches, avec plus d’âpreté.

Enfin, ses doigts froids rencontrèrent la petite boîte cartonnée contenant ces délices cancérigènes.

Pas qu’il aimait particulièrement fumer. Mais comme une mauvaise habitude, il n’avait jamais vraiment essayé de s’en défaire. L’odeur du tabac enrobé de papier n’avait rien de désagréable — il l’appréciait même parfois, rien que pour la sentir.

Évidemment, son cerveau n’était pas dupe. Il se « détendait » — bien que le mot ne fût pas exact — avec ces petites friandises mortelles.

Avec le temps, il avait érigé cette petite pause en véritable rituel — toujours après le repas, avant un film. Il n’aimait pas particulièrement les routines, pourtant. Il variait parfois les plaisirs post-cigarette : un film, puis un jeu, un livre… ou simplement songer dans le salon, observant le bulbe de lumière qui brûlait pour lui offrir la « vie » de son foyer.

Il traversa le petit îlot de terre au bout de sa cour, esquivant soigneusement les crottes du chien de la voisine — celles qu’elle avait promis de ramasser, mais qui s’amoncelaient en réalité comme des mines sur un champ de bataille. Évidemment, sortir le téléphone et allumer le flash aurait été trop facile. Il aimait se défier à les éviter sans regarder.

Il arriva devant son banc en rotin blanc, fidèle compagnon ayant survécu à bien des caprices de la météo. Les morceaux piquants sous ses fesses, l’assise douteuse lui transmettaient pourtant le silencieux message de sa fatigue.

Il ne s’asseyait jamais entièrement dessus, des fois que la pluie ait mouillé l’assise. Ce petit côté princesse qui le faisait craindre la glaciale trahison tapie dans les contours blancs du rotin.

Machinalement, il alluma son téléphone, dévoilant un de ses fonds d’écran chinés sur Pinterest. Pourtant, il se contenta de le regarder s’éteindre — comme si l’envie de scroller sur les réseaux sociaux n’avait jamais été conviée à ce rituel sacré de silence méditatif.

Il laissa le téléphone s’éteindre de nouveau et le posa à côté de lui. Il sortit une cigarette du paquet, respira discrètement l’arôme de ses feuilles de tabac enroulées par machine.

Il saisit ensuite son briquet — une marque bien connue, qui avait la réputation de tout faire, même des bateaux —, et enclencha la roue comme s’il lançait une partie au casino, espérant que la flamme lui révélerait un gain sublime.

Le seul gain qu’il obtint fut d’allumer l’embout de sa cigarette. Victoire s’il en fut : ce petit frisson suffisait à lui offrir une impression de chaleur autour de lui. Inspirant une bouffée, il se figura locomotive à pleine vitesse, puis tenta pour la millième fois d’imiter ce magicien célèbre d’une saga d’anneaux — avec le succès habituel.

Ces petits rituels l’aidaient à vider son esprit, comme un auteur se coupe de son œuvre précédente. Il aimait garder un côté enfantin dans cette vie d’adulte — cela le rassurait quant au fait que l’espoir existait encore.

Pourtant, enfant, il détestait le silence. Il lui semblait précéder toujours une tragédie ou un événement néfaste ; il avait donc appris à le craindre. Il croyait aussi que le « clac » dans l’entrée — qu’il comprendrait plus tard être celui du tableau électrique — était le stylo d’un fantôme signant de gros contrats.

Il savourait d’avoir encore la chance de détenir consciemment ces souvenirs, prenant plaisir à chaque fois à y repenser, comme on revient sur de vieux épisodes d’une série qu’on chérit malgré la médiocrité de l’écriture.

Tout cela n’était rendu possible que par le silence qu’il avait appris à apprécier. Le silence est une occasion — aujourd’hui devenue rare — de pouvoir penser, réfléchir, se questionner, se souvenir.

Il inspira une dernière bouffée de sa cigarette, les doigts tremblants de froid, puis frotta l’embout fini contre l’herbe pour l’éteindre. Il remonta en direction de sa montagne — redevenue un escalier —, savourant d’avoir pu, même le temps de quelques minutes, être avec soi-même.

Tel est la magie du silence.

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