Scène 5 - En route

4 minutes de lecture

Avec les dents, Clarice arracha le sachet qui entourait ses deux barres de Snickers. Elle demanda :

— T’en veux un ?

— Non merci, répondit Christopher.

Elle hocha la tête et engloutit la friandise, les yeux toujours concentrés sur la route. Elle était au volant d’un véhicule banalisé. Christopher siégeait à ses côtés, l’estomac bien trop noué pour avaler quoi que ce soit. C’était la première fois qu’il allait sur le terrain.

Juste après l’échange qu’elle avait eu avec lui, Clarice s’était renseignée, juste au cas-où, sur la technologie utilisée par Google dans son projet « Google Earth VR ». Une recherche internet qui s’était révélée surprenante.

Google possédait bien une technologie capable de voir au-delà des murs. En France, ils avaient déposé leur découverte auprès de l'INPI. Ils appelaient ça des scanners 3D à RM. Un fonctionnement proche de celui de l’IRM, basé sur les propriétés des noyaux atomiques. En effet, placés dans un champ magnétique, les noyaux émettent des signaux détectables. Le scanner 3D relève ces signaux et les assemble pour réaliser un nuage de points. Chaque point est un atome, chaque atome est détecté, positionné et déterminé, car il émet une impulsion de radiofréquence particulière.

Clarice n’y entendait pas grand-chose, mais elle savait qu’une IRM lui avait détecté un cancer de la rate. Si la science avait été capable de voir à travers son ventre, et accessoirement de lui sauver la vie, elle pouvait bien voir à travers les murs.

Elle avait aussitôt averti sa hiérarchie qui n’avait pas été aussi emballée qu’elle. On ne savait pas si Sarah Mouet s’était servie de son scanner pendant l’attaque. Les enquêteurs sur place considéraient que ce n’était pas le cas : le matériel ayant été retrouvé rangé. De plus, on ne connaissait pas la portée de l’appareil, ni sa véritable résolution, ni l’utilisation légale qu’on pouvait avoir de ses « données ». Enfin, le terroriste n’avait quitté sa cagoule que quelques secondes, alors…

— Mais ça ne coûte rien de regarder ce qu’a enregistré son scanner ? avait insisté Clarice. On regarde les photos et on est fixé.

On lui avait alors expliqué que ce n’était pas si simple. Les données contenues dans un scanner 3D ne pouvaient être lues que par un équipement spécial, un équipement qui ne se trouvait que dans les bureaux de Google France, au cœur du neuvième arrondissement.

Elle avait alors demandé à s’en charger. De toute façon, elle ne pouvait plus avancer tant que les analyses du portrait-robot étaient en cours. Cela lui laissait la nuit et l’aube pour mener cette petite croisade sur les terres des GAFAM.

— Toi ? dit-elle. Tu fais attention à ta ligne ?

Il ne la démentit pas. Il valait mieux qu’elle le pense coquet plutôt qu’elle ne sache la vérité : le stress lui interdisait d’avaler quoi que ce soit. Il ne s’était pas du tout attendu à ce que Clarice lui demande de l’accompagner. Il n’avait pas eu le temps d’enfiler une tenue adaptée ni de prendre un café, mais avait-il réellement besoin d’un café dans son état ?

— Tu as raison, poursuivit Clarice. Mon oncologue me dit tout le temps que je dois éviter les sucreries. Enfin… il insiste plus sur le tabac en général, mais je voudrais bien l’y voir. Avec tous ces fumeurs au bureau…

— Je croyais que ton cancer était en rémission ? s’inquiéta Christopher.

— Il l’est. Je suis même guérie à ce qui se dit. Mais il paraît que les cancers, c’est comme le naturel : chassez-le, il revient au galop.

— Ne dit pas ça… Personne ne peut prédire l’avenir.

— Hum… à propos d’avenir, j’ai trouvé où je vais partir à la retraite. J’ai mes billets pour le Royaume-Unis.

— Tu as fait ton choix ?

— Oui. Le Québec et le Sri Lanka sont trop loin. Je veux pouvoir rentrer ici facilement, ne pas rater un anniversaire de ma fille.

— Tu es sûr de vouloir partir ?

— Ouais. Ce cancer m’aura au moins fait comprendre un truc : la vie est courte. Je ne veux pas qu’on me trouve une nouvelle tumeur dans dix ans et me rendre compte que je n’ai rien fait de ma vie. Je veux découvrir d’autres pays… et d’autres hommes aussi.

Des petites rides se dessinèrent au coin de son œil quand elle lui adressa un clin d’œil loquace. Christopher repensa aux rumeurs qui circulaient à propos de la sexualité débridée de Clarice Langlais. Elle ne faisait rien pour les démentir. Ce qu’on pensait d’elle lui était égal. Pourtant, quand on la connaissait réellement, on savait qu’elle ne couchait jamais avec les hommes mariés, et qu’elle rêvait plutôt d’une relation stable.

Elle ne voulait pas vieillir seule.

Ils garèrent la voiture sur une place handicapé à quelques mètres des bureaux de Google France. C’était la nouvelle lune, le ciel sans étoiles de Paris s’étalait comme une mer d’encre imperturbable, d’une effrayante profondeur.

Clarice sonna à la porte.

— Il est trop tôt, dit Christopher en sautant sur place pour se réchauffer. Ça ne sera pas ouvert.

— C’est pas vrai, ironisa Clarice. J’avais pas du tout pensé à ça !

En réalité, elle avait appelé le directeur de Google France une heure plus tôt, Monsieur Brice Richard, pour qu’il vienne leur ouvrir les portes. Elle lui avait dit qu’il avait intérêt à arriver avant elle, sinon elle n’hésiterait pas à se rendre chez lui pour le tirer de son lit en pyjama.

Elle sonna une deuxième fois.

— Il devrait déjà être là, s’inquiéta-t-elle.

Au bout d’une douzaine de tentatives, ils se demandèrent si, finalement, le directeur de Google France ne leur avait pas posé un lapin. Christopher vit sa collègue s’impatienter et, au moment où elle allait perdre son sang-froid, la porte s’ouvrit.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Berceuse Violente ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0