Les enfants volés  2/2

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Papa n’a pas voulu m’emmener sur la Place de Mai, il a dit que je le gênerais dans son travail, et j’ai commencé par bouder. J’ai refusé une promenade avec Maman et Alphonse et je suis restée dans le patio de « la Princesse Insolente », à écouter chanter les perruches avec monsieur Delgado. À un moment, le gérant a dû rentrer pour faire ses comptes, et m’a confiée à la surveillance des oiseaux. Je n’ai pas réfléchi longtemps avant de décider de rejoindre la place : je connais le chemin par cœur, et puis tant pis si Papa râle, il n’avait qu’à me laisser l’accompagner !

— Qui es-tu, petite fille aux jolies taches de rousseur ?

Une vieille dame s’est assise près de moi sans que je l’entende arriver, toute concentrée que j’étais à contempler les foulards blancs peints au sol sur la surface rouge du parvis. Elle a des yeux d’un brun intense et je réalise tout de suite qu’il s’agit d’une des Grands-mères, au carré blanc qu’elle porte sur la tête et duquel sortent des boucles argentées. La chance ne pouvait pas me sourire davantage ! Elle se prénomme Marisa, et elle fait beaucoup d’efforts d’articulation pour être sûre que je la comprenne.

— Où sont tes parents ? Une petite fille de ton âge ne devrait pas se promener toute seule dans les rues de cette ville.

Je suis un peu gênée de la question, mais heureusement, j’aperçois Papa en train de préparer son appareil photo.

— Mon père n’est pas loin, dis-je en le désignant du menton. Mais je voulais vous rencontrer, vous, les Grands-mères de la Place de Mai. J’ai beaucoup de choses à vous demander. Personne ne sait me dire ce que vous faites...

Elle me regarde avec tendresse et je vois ses yeux bruns s’embrumer.

— Ce n’est pas facile à expliquer, surtout à une petite fille, mais je suis touchée que notre combat t’intéresse. Par où commencer... As-tu déjà entendu parler de la dictature militaire qu’a subie l’Argentine ? Pas sûr, tes parents n’étaient sans doute même pas nés... Peut- être connais-tu de nom les « Desaparecidos » ?

Devant mes yeux écarquillés, Marisa hésite, mais comme j’insiste pour savoir, elle se met à me raconter. Elle précise d’abord qu’un coup d’État est une prise du pouvoir par la force, sans élections, que la dictature de 1976 a restreint les libertés et que les nouveaux dirigeants d’alors ont infligé beaucoup de maltraitances au peuple argentin. Elle me parle ensuite de « guerre sale », de milliers de gens innocents, torturés et assassinés, et je fais tout de suite le lien avec les visages de mon oracle.

Pendant tout l’échange que j’ai avec la vieille dame, mon objet magique ne cesse d’ailleurs de vibrer dans ma poche, mais je l’ignore, tant je me concentre pour la comprendre et ne pas perdre un mot de toutes les choses terribles qu’elle me raconte. Puis elle doit s’interrompre et rejoindre ses amies qui l’attendent pour entamer la ronde, et lorsqu’elle se lève et pose sa main sur ma tête, je note dans ses yeux une douceur et une tristesse infinies.

Assise sur mon banc, j’ai passé l’heure suivante à regarder Papa prendre des dizaines de photos des Grands-mères de la Place de Mai, à la fois choquée et émue des révélations de Marisa, avec le sentiment d’être brutalement entrée dans le monde des adultes. Papa ne m’a même pas disputée pour être sortie sans autorisation : il m’a vu dialoguer avec Marisa, a dit que j’étais une petite fille ouverte et curieuse et qu’il faisait confiance à mon discernement. Je lui ai alors raconté mon échange avec la vieille dame et il s’est montré fier de ma maturité et de ma faculté à comprendre les choses des grands.


Pour le troisième jeudi consécutif, je me rends sur la Place de Mai, où je viens de retrouver mon amie Marisa. Mes parents m’accompagnent, mais ils me laissent bavarder seule avec elle, et avec les autres Grands-mères, ce qui me permet de leur poser toutes les questions que j’ai dans la tête. Marisa est très patiente, et vraiment touchée par mon intérêt. Elle ne me prend pas pour un bébé, et ne tente pas d’éluder mes demandes, même les plus directes.

À force d’attention, je crois commencer à comprendre ce qu’elle et ses amies ont vécu : bien sûr, tout cela reste théorique pour moi — le coup d’État, la dictature, la guerre sale — mais je ressens la souffrance dans leurs mots, et je la vois dans les images projetées par mon kaléidoscope, même si je ne peux pas leur en parler. Marisa me raconte surtout les disparitions à présent, celles des Argentins qui refusaient le régime militaire et ses contraintes, souvent des jeunes gens qui défendaient la liberté. Elle m’explique également les rondes, ces sortes de danses qu’elles exécutent entre elles sur la Place de Mai depuis 1977, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme pour remonter le temps, espérant ainsi être écoutées.

Et surtout, elle me parle des enfants volés.

Car les Grands-mères de la Place de Mai se battent depuis plus de quarante ans pour retrouver leurs petits-enfants, des bébés enlevés à leurs propres enfants, eux-mêmes torturés et tués. Des bébés confiés à d’autres, à des proches du pouvoir, des petits qui ont grandi sans connaître leurs origines, élevés par des assassins ou des bourreaux, et persuadés, en plus, que ces derniers sont leurs parents ! Tout cela me semble d’une cruauté terrible. Bien sûr, ces enfants sont grands aujourd’hui, ce sont des adultes de l’âge de mes parents, mais il n’empêche qu’ils ont été pris à leurs familles, et qu’ils vivent depuis toujours dans le mensonge. Marisa a évoqué cinq cents enfants enlevés, et si plus de cent vingt ont été retrouvés grâce à l’action des Grands-mères, il reste tant de choses à faire !

Depuis que je parle avec Marisa, mon kaléidoscope est réactif comme jamais. Il vibre en continu, et m’expose la valse des visages d’enfants apeurés, d’hommes et de femmes en souffrance qui m’ont tant effrayée la première fois. Je n’ai plus aujourd’hui ce mouvement de recul, et malgré l’inquiétude que suscitent encore en moi ces expressions de terreur, je suis désormais capable d’affronter ces regards perdus. Ainsi, après avoir longtemps cherché à déchiffrer ce que mon objet magique voulait me dire, ce soir je crois que j’ai compris.

Au milieu des figures grimaçantes qui tournent en boucle dans mon kaléidoscope et dans ma tête depuis des semaines, deux visages se sont enfin détachés. Ils ont remplacé tous les autres, se répondant à l’infini, alors un frisson a parcouru mon corps, et mon cœur s’est serré. Parmi ces expressions de tristesse et de désespoir, je viens en effet de reconnaître deux personnes : Marisa, la gentille Grand-mère de la Place de Mai et, plus surprenant sans doute, sous les traits d’un petit garçon en pleurs, puis d’un jeune homme devenu adulte... monsieur Delgado, notre logeur ! Je ne sais pas exactement ce que l’association de ces deux visages signifie, mais je sens, dans tous les cas, que ces deux-là doivent se rencontrer.


Je ne suis pas sûre de croire en Dieu, mais si par hasard il existe, il est dans mon kaléidoscope. Comment expliquer autrement ce pouvoir que j’ai entre les mains, cette faculté qui m’a été donnée de contribuer, un peu, à changer le monde? Car le miracle qui vient de se produire est vertigineux ! J’ai en effet, grâce à mon objet magique, permis aux Grands-mères de la Place de Mai d’identifier l’un des enfants volés qu’elles cherchent depuis plus de quarante ans ! J’ai aidé une famille à se retrouver, apporté la paix à une grand-mère malheureuse, et rétabli une vérité enfouie. Et, par-dessus tout, j’ai réuni deux êtres que j’aime beaucoup, qui vivaient tout près l’un de l’autre depuis toujours, sans même le savoir !

Après le flux d’images reçues, et forte de mon intuition, j’ai demandé à monsieur Delgado de m’accompagner jusqu’à la place, et je lui ai présenté mon amie Marisa, dont je lui avais parlé avec insistance. Il a suffi d’un regard pour que le courant passe entre eux, et je me suis éloignée doucement, les laissant discuter. Je n’ai aucune idée de ce qu’ils se sont dit, ni comment ils en sont arrivés à envisager un test de filiation, mais le fait est qu’aujourd’hui, Juan Delgado a découvert qu’il est un enfant volé de la dictature militaire, qu’on lui ment depuis toujours, et que Marisa est sa grand-mère ! Bien sûr, cette révélation n’est pas sans conséquence, et il va à présent devoir vivre avec cette vérité. Je sais qu’il a l’intention de se battre pour comprendre ce qu’ont subi ses vrais parents, et si son combat ne fait que commencer, mon travail à moi est terminé.

Nous quittons demain « la Princesse Insolente », je serrerai alors une dernière fois monsieur Delgado et Marisa dans mes bras, heureuse qu’à défaut de changer le passé, j’aie pu à ma façon contribuer un peu à modifier leur avenir.

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