Chapitre 3

6 minutes de lecture

Anthoea se tenait contre l’un des murs de sa chambre, immobile, les fesses par terre, attendant simplement de se remettre du choc. Glenn. Quatre-vingt-dix-neuf possibilités et il avait fallu que ça tombe sur l’une des rares personnes avec qui même une discussion civilisée ne l’intéressait pas. Glenn… Comment quelqu’un qui pouvait être pratiquement tout son contraire avait pu en arriver à ce même choix ? Comment quelqu’un d’aussi rigide pouvait être intéressé par la sexualité à deux ? Une voix douce retentit une nouvelle fois dans la pièce, répétant l’annonce qui avait déjà eu lieu trois fois.

« Afin de débuter le programme, merci de vous rendre à l’étage 70. »

70. Le dernier étage. La pointe de la tour. C’était assez logique, en cas de contamination, c’était là qu’on les isolerait dans tous les cas, loin de la masse de la population logée dans les profondeurs souterraines. Un isolement avec Glenn, voilà de quoi faire naître des cauchemars ! Anthoea baissa la tête… en temps normal, son premier réflexe aurait été d’appeler Marguerite pour avoir son soutien, mais là ! Là, Marguerite risquait de rire tant sa déconvenue était grande… Peut-être qu’Anthoea en aurait ri aussi avec un peu plus de recul.

« Afin de débuter le programme, merci de vous rendre à l’étage 70. »

- Oui ! Oui ! J’ai compris…

Néanmoins, aucun geste pour se relever ne fut fait. C’était le moment de décider. Il y avait deux possibilités. La première, se rendre à l’étage 70 en espérant que Glenn en fasse autant et débuter le programme comme s’il n’y avait aucun problème. C’était faux, mais rien n’empêchait de faire semblant. La seconde, demander l’annulation du programme… Et puis attendre, attendre que Glenn trouve quelqu’un d’autre, puis relancer sa propre demande et attendre à nouveau. En fixant ses mains abimées par des heures et des heures passées à sculpter des matières différentes, Anthoea se fit la réflexion que ce serait vraiment une forme d’échec à ses yeux.

Alors tout en tremblant, ses pieds le conduisirent jusqu’à la colonne principale. La porte qui était toujours restée close s’ouvrit dans un bruit étrange. Une odeur de renfermée lui piqua le nez. C’était la première fois que ses yeux observaient l’intérieur de ce petit espace et l’afflux de nouveauté lui fit néanmoins tourner la tête. Que c’était étrange… Quitter son domaine, sa maison pour s’engager vers un étage inconnu. L’ascenseur se referma dès qu’Anthoea fut dedans et s’élança vers la pointe de la tour dans un couinement interminable. Sentir le sol qui bougeait était choquant, Anthoea se cramponna à l’une des barres de fixations en tremblant et l’instant d’après, l’ascenseur s’ouvrit sur une immense pièce vide.

Au loin, à plusieurs dizaines de mètres, des fenêtres ouvraient sur le monde extérieur. Une silhouette sombre s’en découpait. C’était Glenn. Mais Anthoea ne put détacher son regard de l’extérieur. Le soleil brillait haut et fort. Il était aveuglant et il n’avait pas cette lumière blanchâtre des ampoules de la Tour. Il les baignait dans une lueur jaunâtre étrange qui donnait à la scène quelque chose d’irréel. Dehors, il n’y avait plus qu’un océan de sable. Anthoea regarda ses pieds pour se détacher de la vision d’horreur, de cette vision qui leur rappelait sans cesse l’absence la plus totale d’espoir. Pour la première fois de sa vie, une personne se trouvait physiquement là. Alors, essayant de se concentrer là-dessus, Anthoea sonda ses propres ressentis.

La peur n’était pas là. Il y avait de l’excitation, de l’impatience, de la joie, … Du bout des yeux, Anthoea se laissa aller à dévorer l’attitude de Glenn. Son corps importait peu, puisqu’il changerait sans doute avant la fin de la journée, par contre ses épaules tendues et sa contemplation muette, voilà qui était bien plus digne d’intérêt. Glenn qui n’avait aucune forme de fibre artistique à sa connaissance et qui savait se faire horriblement désagréable à l’occasion, n’en déplaise à toutes ces personnes qui l’adoraient, était immobile, pris dans une espèce de mélancolie qui rendait son corps plus beau qu’il ne l’était en réalité.

- Salut…

Glenn sursauta et se retourna vivement. Un sourire franc apparut sur son visage avant que l’aveu ne lui échappe :

- Je pensais que tu annulerais.
- J’ai hésité.
- Moi aussi… mais j’ai attendu très longtemps… et puis, tu es vachement mieux que Fliora.

Glenn fit semblant de frissonner. Anthoea ne lui rendit pas son sourire, c’était exactement tout qui lui déplaisait chez l’autre. Cette manière de dénigrer, de juger, de rabaisser sans en avoir l’air, c’était insupportable. Anthoea finit par répondre froidement :

- J’en dirais bien autant…
- Mais tu ne trouves pas pire que moi hein ?

Anthoea recula un peu, mal à l’aise.

- T’inquiètes pas. Je peux comprendre. Nous n’étions pas nos premiers choix. Ce n’est pas grave. Je veux vraiment suivre ce programme et si tu es là, c’est que toi aussi. C’est tout ce qui compte.

Glenn avait l’air tellement à l’aise avec son rejet que s’en était perturbant, mais sa voix ne vacilla pas en reprenant :

- Ça ne te fait pas trop bizarre ? Je pensais qu’il y aurait plus de différences par rapport aux hologrammes. Je pensais voir la différence en faites.
- Les hologrammes sont parfaits, fit remarquer Anthoea, soulignant l’évidence.
- Oui… A un détail près. On ne peut pas les toucher.

Haussant d’une épaule Glenn l’observait avec une forme d’avidité et d’impatience évidente, mais ses mains restèrent sagement à leurs places. Anthoea n’aurait pas apprécié un contact direct. Vraiment pas.

- Est-ce que tu veux commencer par aménager un peu cet endroit ? J’aimerai aller assez loin dans le programme… Ça suppose de rester ici un bon moment. Je suppose qu’on pourrait essayer de valider un autre programme. Tu sais, un de ces trucs bizarres sur les cohabitations d’habitats.

Anthoea acquiesça doucement, sans oser lâcher un mot. Oui, cette cohabitation était nécessaire et des tonnes de programmes pourraient être validés. Ça n’avait pas beaucoup d’intérêt en dehors du challenge et du souvenir… Se souvenir, des années après, de ce qui avait été fait alors. Certaines personnes aimaient « collectionner » ainsi. Anthoea n’avait jamais compris exactement l’intérêt, mais ce n’était pas une surprise que Glenn fasse ce genre de choses.

- Je ne sais pas exactement de quoi nous aurons besoin pour le programme…
- Rien de bien concret avant un bon moment. Il suffit qu’on se fasse un endroit confortable.

Anthoea acquiesça lentement, puis tapota le sol pour en faire sortir une plaque d’interaction.

- Obturateur de fenêtre ?

Glenn sursauta et se tourna vers les immenses baies vitrées.

- Oh… Tu habites en dessous ? J’oublie tout le temps que beaucoup n’aime pas la vue… Tu voudras bien me laisser un espace… Un couloir où je pourrais voir l’extérieur ?

Anthoea l’observa silencieusement, sans comprendre. Peut-être que sa connaissance de Glenn était en réalité très imparfaite. Si on lui avait dit que cet individu aimait contempler la vue extérieure, jamais Anthoea ne l’aurait cru. Tout en amenant l’étage à se remodeler suivant leurs exigences propres, son esprit vadrouillait. L’idée que Glenn faisait comme si de rien n’était le perturbait, c’était comme si ce n’était pas la première fois que deux personnes se trouvaient dans la même pièce depuis bien longtemps, depuis leurs naissances respectives en réalité. Au bout d’un certain temps, Anthoea se demanda si ce n’était pas juste une façon de l’aider, de lui laisser de l’espace et de l’occuper en même temps. Alors ses doigts arrêtèrent de pianoter fébrilement et son regard se posa vraiment sur Glenn.

Le corps qu’il arborait était le même depuis plusieurs années à sa connaissance. Des cheveux noirs mi-long encadré son visage à la peau excessivement claire. Ses traits étaient particulièrement doux. Anthoea n’avait jamais prêté spécialement attention au reste de son physique mais cette fois-ci, ses yeux détaillèrent son torse plat, sans poitrine apparente ou sans poitrine importante. Impossible de savoir ce que cachait son pantalon par contre. La discrétion n’était pas son fort, Glenn remarqua son attention et lui offrit un sourire doux.

- Le programme nous demandera de changer de corps…
- Tu étais stable ?
- Oui. Oui… Tu peux le dire. Je n’ai jamais changé.
- Jamais ?
- Non. J’ai mon corps de naissance.
- Mais… pourquoi ?

Glenn haussa d’une épaule et se prit à sourire à nouveau, plus tristement peut-être en demandant :

- Pourquoi pas ?
- Tout le monde change.
- Oui, j’ai remarqué, mais ça ne m’a pas paru être une raison suffisante.

Avec un sourire, qui se voulait charmeur, Glenn ajouta :

- Mais pour toi, je changerais de corps cent fois…
- Arrêtes ça.
- Quoi ?
- De faire semblant de m’apprécier. On sait que ce n’est pas le cas.

Glenn grimaça devant le ton si froid et leva les mains dans un geste d’apaisement.

- Je veux juste que ça se passe bien… Je tiens vraiment à suivre ce programme.
- Je préfère encore la franchise et jusqu’à présent, tu n’en as jamais manqué.

Anthoea l’observa qui encaissait le coup avec un sourire, se frottant la tête avant de dire, presque en riant « Outch ». Ce faux naturel ne fit que l’agacer davantage.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hendysen ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0