La dernière routine
Mardi, 4h00
Six heures avant la révolte
Je me levai.
J’avais mal.
Une douleur lourde, installée, comme si chaque muscle gardait la mémoire des coups reçus. J’avalai quelque chose sans vraiment y penser, puis enfilai mes baskets à la hâte. Dehors, l’air était froid, humide, collant à la peau. Je courus vers le stade central. Chaque foulée réveillait la brûlure, mais je serrai les dents.
Arrivé au stade, je présentai ma carte. Bip.
On m'ordonna d’aller vers la salle de musculation et non vers la piste. Ce matin, ce serait rameur pendant deux heures. Pas de chance. Le rameur, c’est assis, ça bouge, ça frotte. J’allais déguster.
Raph était déjà là. Je lui adressai un sourire, celui qui voulait dire bonjour, mon amour, sans attirer l’attention. Il me le rendit, les yeux brillants.
Le coach me lança un short et un t-shirt. Je me changeai en vitesse, puis m’installai sur le rameur à côté de Raph. La douleur irradia dès que mon poids s’appuya sur la selle. Je serrai les dents. Rien à voir avec ce qui t’attend, pensai-je.
Un garçon s’assit sur le rameur à ma gauche : 120-9713. À force d’être appelés par nos numéros, on finissait par les connaître par cœur. Je savais aussi qu’il s’appelait Jules.
Les autres garçons arrivèrent peu à peu.
À 5 h 30 précises, la séance commença.
La première poussée me déchira.
— Putain… que j’ai mal.
Raph me regarda.
— Je t’aime, murmura-t-il, assez bas pour que moi seul l’entende.
— Je t’adore, lui répondis-je doucement.
On faisait attention à ne pas trop parler ; la dernière fois, le coach nous avait repris parce qu'on bavardait.
À ma gauche, Jules discutait avec le garçon assis de l’autre côté de lui. Il parlait de son week-end de cohésion. Il y était retourné le week-end dernier parce qu’il n’avait pas validé dix jours plus tôt, à cause de mecs trop lents au footing. Et ce week-end-là non plus n’avait pas été validé, pour la même raison. Il devrait donc y retourner encore le week-end prochain.
Cette conversation attira mon attention. Je me tournai vers lui, intrigué.
— T’étais dans quelle cohorte ?
— Samedi, 8 h 30. La semaine d’avant, 6 h 30.
6 h 30. La cohorte de Sam.
— Et vous l’avez pas validé ?
— Nan. On y retourne. Et franchement, avec les boulets qui courent comme des escargots, on est pas près de s’en sortir.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Y a un mec qui a pété un câble, d’ailleurs. Quand il a appris que le week-end était toujours pas validé et qu’il faudrait revenir encore, il s’est mis à chialer. Après, il pouvait plus bouger. Complètement tétanisé.
— Et après ? demandai-je, inquiet.
— Ils lui ont dit de marcher. Mais le mec restait planté là, genre bloqué. Alors ils ont dit que c’était de l’insubordination. Bam : une semaine de camp disciplinaire. Franchement, il faisait pas exprès, il était juste en vrac.
— Il était comment, ce gars ? demandai-je, paniqué.
Jules haussa les épaules.
— Brun, mince… genre vidé. Il est resté planté là, sans rien dire. Ils l’ont embarqué direct.
Putain… Sam. Ça pouvait être que lui.
— Il s’appelait comment ? Sam ?
— Tu sais, ils nous appellent par nos numéros, et on est cinquante gars… alors je suis pas sûr à cent pour cent. Mais ouais, je crois bien que c’était Sam.
À ce moment-là, le coach se planta devant nous.
— Vous ramez et vous fermez vos gueules.
Putain. Je l’avais oublié, celui-là.
Au bout de deux heures, la séance prit fin. Nous allâmes aux douches.
Nous nous déshabillâmes.
Les marques sur mes fesses étaient visibles. Le frottement répété du rameur avait encore aggravé la douleur. Raph les regarda en silence, avec un mélange de colère, de tristesse et de tendresse.
— Putain… le mec qui t’a fait ça… j’ai envie de l’exploser.
Je ne dis rien.
Nous prîmes notre douche, tous les dix.
Puis nous nous rhabillâmes et sortîmes du stade.
Raph me fit un clin d’œil.
— Bonne chance pour tout à l’heure.
— Bonne chance à toi aussi, répondis-je.
Dans quelques heures, tout basculerait.

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