1. La vieille librairie

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C’était enfin l’été et la fin du lycée. À la rentrée scolaire, j’allais attaquer la dernière ligne droite avant la prochaine étape : la terminale et le bac. En attendant, je ne souhaitais pas me tourner les pouces. De toute façon mes parents n’avaient pas les moyens de nous emmener en vacances. C’est donc dans l’idée de me trouver un petit boulot que je déambulais dans la principale rue commerçante.

Au détour d’une alcôve, je tombai sur une vieille librairie qui m’avait intrigué. Je suis né et j’ai grandi ici. Je me suis baladé dans ces rues un nombre incalculable de fois. Et pourtant, je ne l’avais jamais remarquée. Honnêtement, j’ai cru l’espace d’un instant que c’était un bâtiment à l’abandon tellement la devanture était délabrée. Le bois était usé, craqué, un des carreaux de la vitrine était fêlé, et les ouvrages exposés étaient restés bien longtemps au soleil. Néanmoins, le panneau proposant une offre d’emploi témoignait que le magasin était ouvert.

Recherche assistant(e) H/F. Pas de qualification requise autre que la politesse, l’ouverture d’esprit et l’envie de voyager.

L’envie de voyager ? me demandai-je.

À part jouer le larbin pour trimballer des cartons, je ne comprenais pas trop ce que l’annonce entendait par là. Je remarquai celui que je pensai être le gérant derrière la porte en verre. De loin, il s’agissait d’un vieux monsieur qui aurait dû partir en retraite depuis bien longtemps vu son apparence.

Je ne saurais dire si j’avais réellement réfléchi à ce petit boulot. Pourtant, en entrant dans la boutique, je m’imaginais déjà en train de ranger ses étagères, épousseter ses antiques bouquins, et l’aider à servir des clients. La clochette annonça mon arrivée.

— Bonjour, jeune homme, m’envoya le gérant derrière son comptoir.

Il semblait affairé à réparer un ouvrage certainement plus âgé que lui. Sa voix ne faisait pas « vieux », j’ai eu l’impression d’être salué par un de mes profs quarantenaires. Alors que son apparence lui donnait quatre-vingt-dix ans au moins.

— Bonjour monsieur. J’ai vu votre annonce. Quelle est la nature du travail ? Est-ce qu’un lycéen comme moi en recherche d’un job d’été vous conviendrait ? bredouillai-je

Le gérant âgé leva le nez de son livre. Je sursautai en découvrant ses yeux grossis par la loupe binoculaire qu’il portait. Avec son visage rond, on aurait dit un batracien.

— Il s’agira principalement de m’aider à organiser, nettoyer le magasin. Vous serez rémunéré au SMIC local et pourrez consulter tous les ouvrages de votre choix. 

Local ? m’interrogeai-je.

Gling gling

— Oh ! excusez-moi, jeune homme, un client arrive.

D’instinct, je me retournai et me figeai devant l’apparence de la… Chose qui entra. Je ne trouvai pas d’autre qualificatif, car celle-ci n’était pas humaine, ni même terrienne. Derrière moi se dressait une créature de ma taille, mais comme constituée d’une espèce de gélatine verte transparente. Son corps était couvert d’écailles composant une armure, ou un habit. Elle se mouvait sur des tentacules qui gigotaient d’une façon grotesque et perturbante, avec des bruits déplaisants.

Un second choc se produisit lorsque je posai mon regard sur le gérant. Il ne s’agissait plus du vieux monsieur, mais d’un individu du même type. Il portait des vêtements identiques, mais sa peau formait une gelée transparente violacée d’une allure vaguement anthropomorphe. Je me retins de hurler et restai stupéfié. Je ne savais pas si ce que je ressentais était de la terreur ou de l’émerveillement.

Le gérant et le client semblaient discuter. Enfin, c’est ce que je crus comprendre à l’écoute de ces bruits qui ne ressemblaient pas à des paroles. C’était un orchestre de cliquetis organiques comme des aliments dans une poêle en train de rissoler dans l’huile, combiné à un son de mastication avec la bouche ouverte. Le tout en accéléré. L’attitude conviviale du patron me donna le sentiment qu’ils rigolaient ensemble. Était-ce là un client régulier ? Cette chose hideuse dont l’homme avait pris l’aspect ? Ou bien était-ce sa véritable forme ?

Soudain, le regard, croyais-je, du gérant se posa sur moi. Je pensais qu’il m’adressait une consigne, une requête, un ordre peut-être. Il s’exprimait dans la même langue que l’être gélatineux et mes oreilles n’entendirent qu’un bruit d’eau s’écoulant à travers une complexe canalisation.

Je ne sus par quel miracle mon cerveau comprit. J’avais saisi la demande du gérant.

Peux-tu aller, s’il te plaît, chercher sur l’étagère au fond du magasin le livre à la couverture bleue pour notre ami ?

Je m’exécutai et apportai l’ouvrage. Je ne pus déchiffrer le titre. C’était écrit avec un genre d’alphabet qui ressemblait à de la bouillie. Je le tendis à ce que je supposais être les bras du client. Il me délesta du bouquin. Mon oreille perçut le son d’une personne vomissant dans un caniveau. Mais mon cerveau l’interpréta en « merci ».

Le visiteur paya, probablement, puis s’en alla avec un air satisfait. J’étais si stupéfait que je n’avais pas remarqué le décor urbain qui se trouvait derrière les vitrines. C’était différent. Un ciel rouge, des bâtiments à l’architecture délirante, et ces créatures dehors en plein shopping.

Lorsque le client franchit la porte, je me retournai vers le patron. Je devais être passé pour une andouille et cela se voyait certainement sur mon visage. Il avait retrouvé son apparence humaine. L’extérieur redevint familier.

Le vieux gérant me regarda avec le même sourire qu’un grand-père adresserait à son petit-fils et me demanda :

— Alors, toujours intéressé par le poste ?

J’hésitais, puis répondis :

— … Oui !

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