2. C’est vraiment une librairie ?

4 minutes de lecture

Ça y est, j’ai signé cet après-midi mon premier contrat de travail. Je ne pensais pas avoir bien compris ce qui s’était passé ce matin. Avais-je rêvé la vision de ces créatures bizarres ou bien ce vieux libraire était-il bien plus qu’on ne pourrait l’imaginer ? Ce doit être ce qui m’a motivé à accepter ce CDD, rémunéré à l’heure au SMIC. Soit une fortune pour le lycéen que j’étais. Même si je n’avais toujours pas compris cette notion de SMIC local. Il me semblait avoir appris en cours d’éco-droit que le salaire minimum était décidé à l’échelle nationale et indexé sur l’inflation.

Les contreparties étaient plutôt intrigantes, mais j’ignorais si c’était mon inexpérience qui parlait ou bien une autre bizarrerie de cet établissement. Le patron, ce vieux libraire dont je n’avais pas pensé à lui demander son nom, ne paraissait pas très exigeant. Il requérait la présence aux horaires d’ouverture du magasin, d’être poli avec les clients et serviable. La seule contrainte qui me semblait particulière était la clause numéro 7 du contrat :

L’employé ne peut quitter l’établissement sans l’avoir expressément demandé au gérant.

Cela me semblait un peu excessif. Mais n’ayant encore jamais eu d’emploi, peut-être que ce genre de condition était courante dans les contrats de travail.

Je passais une partie de l’après-midi à aider le libraire à trier ses ouvrages. Bon sang qu’ils m’avaient l’air d’un compliqué ! Je reconnais ne pas être un grand adepte de la lecture. Mais rien que le titre de ces livres me faisait mal au crâne :

Les mécanismes de l’intrication quantique et de l’entropie culinaire

L’ingénierie dimensionnelle au service de l’architecture d’intérieur — niveau débutant

Traité de l’étude du génome des espèces base silicone carbonique du secteur Paramique IV

J’ouvrai par curiosité celui au sujet de « l’ingénierie dimensionnelle ». Je n’avais jamais entendu parler de cette discipline, mais peut-être était-ce aussi parce que je n’étais pas en cursus scientifique. Feuilletant l’ouvrage, mon cerveau déclencha la sonnette d’alarme. Il crut voir des équations sur seize pages écrites en anciens hiéroglyphes égyptiens.

Qui peut bien acheter ce genre de bouquin ? pensai-je.

— Tu me sembles troublé, ça ne va pas Nicolas ? me demanda soudainement le libraire.

— Non, non, ça va, monsieur. Je trouvais juste vos livres un peu compliqués, bredouillai-je en rigolant nerveusement.

Je posai les ouvrages sur la table à l’endroit voulu par le patron.

— Je n’ai pas fait attention tout à l’heure, mais le… client… pour qui j’ai été chercher un manuel, c’était quoi ? questionnai-je curieux.

— C’était un recueil de poèmes écrits par l’Empereur ⊈Ŀ⊫༻⋨߷ il y a de ça quatre mille trois cents années terrestres, me répondit-il.

Je pense que mon cerveau avait une nouvelle fois planté à l’entente de cet improbable ensemble de sons. Il me fallut quelques secondes pour retrouver mes esprits.

— Pardon je me suis mal exprimé. Le client, c’était qui ? Ou… quoi ? retentai-je.

— Ah, tu parles de ༆᚛꫞⧛ ? Un Blobénusien de Merediane VII, une charmante planète avec une étoile naine rouge. C’est un professeur de langue pour l’équivalent du lycée dans leur parcours scolaire, me répondit-il en toute quiétude.

— Attendez, vous voulez-dire que c’était un extraterrestre ?! m’exclamai-je avec les yeux écarquillés.

— Techniquement, c’était nous les extraterrestres à ce moment-là. Enfin, les extrameredianais pour être exact. D’ailleurs il est un peu maladroit de ma part de le présenter comme un professeur. Les Blobénusiens ont soixante-seize genres différents dans leur espèce. J’avoue que j’ai parfois du mal à m’y retrouver malgré l’habitude de les côtoyer.

À peine eus-je le temps de traiter cette affluence d’étrangetés que la clochette annonça l’arrivée d’un client dans la boutique. Inquiet à l’idée de refaire une rencontre du troisième type, voire plus, je me retournai doucement en direction de ce qui pourrait bien avoir franchi la porte. Pendant quelques secondes, un bruit de violentes décharges électriques agressa mes oreilles. Un grésillement strident aux vibrations multiples.

Bonjour, résonna dans ma tête.

— B-B-Bonjour, balbutiai-je à la vue d’une nouvelle forme de créature étrange.

Sa silhouette était vaguement humaine, mais couverte de bandages ou lambeaux de tissus. Derrière ceux-ci, je distinguai comme une tornade de poussière avec des éclairs intermittents. La curieuse entité m’envoya un signe amical de ce que je supposai être sa main.

Cet autre client s’adressa au libraire. Celui-ci avait, à nouveau, changé d’apparence pour se conformer avec celle de notre visiteur. Ce dernier s’approcha du comptoir et entama une discussion. Enfin, c’est ce que j’ai une nouvelle fois interprété, car, en réalité, je n’entendais qu’une cacophonie de vibrations plus ou moins fortes. Comme si tous vos voisins d’appartement avaient décidé de percer leurs murs en même temps, accompagnés par ceux qui avaient la surprenante faculté de se synchroniser pour tondre leur pelouse à la même heure.

Mais à nouveau, je comprenais ce qu’ils se disaient.

— Nicolas, peux-tu aller me chercher le livre sur l’ingénierie dimensionnelle, je te prie ? me demanda le libraire.

Je m’exécutai, sachant d’ailleurs où je l’avais laissé tout à l’heure, dans l’arrière-boutique.

— Quoi ? m’étonnai-je en le prenant.

J’aurais juré que ce bouquin était en français, avec notre alphabet à nous. Dorénavant, l’ouvrage entre mes mains était rédigé avec une espèce d’écriture cunéiforme ressemblant à des symboles de météo en plus compliqués. J’amenai le livre au client.

— C-c’est bien celui-là ? demandai-je timidement.

L’entité agita ses bras. J’ignorais s’il était en colère ou content. Il les tendit ensuite vers moi comme voulant que je lui remette son futur bien. Ce que je fis. Le libraire me lança un signe approbateur de la tête. J’entendis « merci mon garçon » de la part du visiteur.

L’acquéreur parti, je regardais le patron ayant retrouvé son apparence humaine.

— Monsieur, c’est vraiment une librairie que vous tenez ? demandai-je intrigué.

— Eh bien, c’est un commerce, il y a des livres sur des étagères à vendre, et des personnes qui viennent me les acheter. Je pense que ça correspond à la définition, non ? s’amusa-t-il à m’expliquer.

— Euh… D’accord.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 9 versions.

Vous aimez lire Seb Astien ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0