3. C’est quoi ces bouquins !

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— Attends, tu as trouvé un travail dans une librairie ? Toi ? Alors que t’as jamais été capable de mettre le nez plus de cinq minutes dans un bouquin ?

C’est ainsi que mon père avait réagi lorsque je lui appris le boulot que je m’étais dégoté le soir de mon premier jour. Et je dois avouer qu’il n’avait pas vraiment tort. Je n’ai jamais aimé lire, et c’était loin d’être un secret.

— C’est plus pour faire du rangement et du ménage qu’un vrai taf de libraire en fait, avais-je tenté de justifier mon improbable choix.

J’avais tout de même été quelque peu déçu par la façon dont mes parents avaient accueilli la nouvelle. Je pensais qu’ils auraient été contents de savoir que j’avais trouvé un travail par moi-même, évitant ainsi d’être dans leurs jambes pendant l’été. Mais à la place, j’avais eu l’impression de n’entendre que des reproches.

— Tu aurais pu nous prévenir.

— Et si c’était un vieil escroc ? Voire pire ! Avec ce qu’on entend tous les jours aux infos, tu devrais être plus prudent ! s’inquiéta ma mère

— Tu n’es pas encore majeur, tu devais nous en parler avant de signer.

— Hé ! hé ! hé ! Si Nicolas il a un travail pourquoi moi j’en ai pas ? Hein ?

La dernière réaction m’avait remonté le moral. C’était mon petit frère, même pas dix ans, qui faisait son habituelle crise de jalousie. Je ne jugerai pas, je pense que j’étais tout aussi con à son âge.

Afin de rassurer mes parents, je leur proposai de rencontrer le vieux libraire demain. Par chance, c’était le jour de repos de mon père et il accepta.

Le lendemain, j’arrivai au magasin à l’heure d’ouverture, comme convenu. Le libraire était déjà là.

— Bonjour monsieur, fis-je avec entrain.

— Bonjour Nicolas, comment vas-tu, mon garçon ? me demanda-t-il de la même façon que l’aurait fait mon propre grand-père.

Je ne sais pas comment il faisait, mais il était toujours gentil, doux et calme.

— Ça va très bien. Et vous ? Répondis-je.

— Très bien, je te remercie. Es-tu prêt à continuer ce petit travail ?

J’étais un peu surpris qu’il me questionne là-dessus ça. Avais-je présenté des signes d’hésitation ? Peut-être mon comportement vis-à-vis des clients peu… ordinaires, dira-t-on. Je confirmai au libraire que j’étais toujours motivé par le poste qu’il m’avait offert. Je m’excusai également si d’aventure je ne m’étais pas montré suffisamment courtois avec nos visiteurs.

Contre toute attente, le vieil homme fut pris d’un fou rire en m’entendant déblatérer mes timides explications. Il me rassura en me disant que je n’avais pas fauté et encore moins importuné les clients du magasin.

— Ah, au fait, monsieur… Mon père devrait passer dans la journée pour vous rencontrer. Dans mon enthousiasme, j’ai oublié d’en parler à mes parents avant d’accepter le job et ça les inquiète un peu…

— Ça sera avec grand plaisir ! répondit-il avec le même ton enjoué.

C’est dingue, mais j’avais l’impression que malgré son âge apparent, ce vieil homme était toujours plein d’entrain et que tout l’éclatait. Après, peut-être que je me faisais des idées, mais il avait vraiment l’allure d’un vieux de quatre-vingt-dix ans. Pourtant, de la façon dont il parlait, marchait, souriait, échangeait avec les clients, je lui donnais l’équivalent de mes parents.

La matinée s’écoula calmement. Nous n’eûmes pas beaucoup de passage, que des humains. Non pas sans une certaine déception de ma part. Après les deux visites extraordinaires de la veille, je m’attendais à voir débarquer d’un moment à l’autre Dark Vador ou un Klingon. À vrai dire, je ne savais toujours pas si j’avais rêvé ce genre de rencontre bizarre. Comment un magasin dans un bâtiment qui semblait aussi ancien que la ville pourrait-il ouvrir sur des mondes étranges ? Oui, c’était vrai, je n’aimais pas lire de bouquins. Mais j’ai passé bien assez de temps devant des séries télévisées de science-fiction pour me dire si j’arrivais encore à faire la part entre le réel et l’imaginaire.

— Nicolas ? m’appela le vieil homme tandis que j’étais à l’étage en train de ranger plusieurs ouvrages.

Il m’avait demandé d’organiser la bibliothèque qui contenait plusieurs exemplaires en double de L’Encyclopédie des singularités multidimensionnelles en gamme majeure d’Avrexis — Troisième édition. Ce fut un travail plutôt long, car c’est un total de trente-sept tomes qu’il me fallut trier. Lorsque j’émergeai du tas de livres poussiéreux au moment où il cria mon nom, je fus pris d’une sensation de faiblesse.

Je n’avais pas vu le temps passer et j’avais faim. Je descendis et le retrouvai devant son comptoir.

— Tu dois être affamé, non ? Tiens, va donc te chercher quelque chose en face, me proposa-t-il en me tendant quelques billets.

Il pointa le restaurant à l’opposé de la rue.

— D’accord, merci Mons… Attendez, ça ne fait pas un peu trop ?! m’exclamai-je en comptant la monnaie qu’il m’avait confiée.

Trois cent cinquante euros se trouvaient dans mes mains. Je n’avais jamais tenu autant d’argent de ma vie !

— Haha ! Désolé j’ai parfois du mal à m’y retrouver entre toutes ces monnaies, s’amusa le vieil homme. Je lui rendis la majeure partie en lui disant qu’une vingtaine devrait suffire pour nous deux. Je lui demandai s’il voulait quelque chose, mais il déclina poliment. C’était curieux, car il n’y avait pas de cuisine dans le magasin, enfin je n’en avais pas vu. Peut-être venait-il avec son repas.

En chemin vers le restaurant, je repensai à toutes ces monnaies. Sur le coup, je n’avais pas compris. Entendait-il par là les monnaies des autres types clients ? Car je doute qu’ici, il doive traiter beaucoup de devises étrangères.

L’après-midi arriva et au milieu de celle-ci, comme attendu, mon papa débarqua dans le magasin pour rencontrer mon employeur. J’appréhendais cet instant et j’avais préféré rester à l’étage, continuant de classer et nettoyer d’autres ouvrages. Au bout de quelques minutes à les écouter discuter en bas, j’entendis mon père lever le ton.

— C’est quoi ces bouquins ? demanda-t-il d’une façon bourrue.

Je reconnus le ton habituel lorsqu’il était contrarié.

— On dirait que c’est écrit par ces machins artificiels dont on n’arrête pas de parler en ce moment, vous arrivez vraiment à vendre ça ?

— Ah, vous voulez dire des intelligences artificielles génératives ? Non aucun de ces ouvrages n’a été rédigé par ces ordinateurs. Ils sont encore trop primitifs à vrai dire. Par contre j’ai quelque part ici une pièce de théâtre composée par un romancier virtuel de Verganis III, un chef-d’œuvre capable de vous faire ressentir une tornade d’émotions.

— C’est ridic…

Gling gling, la clochette de la porte annonça l’arrivée d’un client et interrompit par la même occasion la diatribe de mon père. C’était le genre de moments où il se positionnait en « monsieur je sais tout » qui me gênait plus qu’autre chose. Je fus très mal à l’aise alors qu’il avait passé son temps à contredire mon professeur de français sur tout et n’importe quoi durant la dernière rencontre de parents d’élèves.

Du haut du balcon de l’étage, je m’empressai d’aller regarder quel allait être la nature de cette visite.

Quand je disais que je m’attendais à voir surgir Dark Vador, je ne pensais pas que ça arriverait. Évidemment, non, ce n’était pas le personnage de cinéma. Mais l’individu qui entra dans le magasin était de toute évidence un robot. Une créature mécanique en armure dont de complexes rouages similaires à ceux d’une ancienne horloge formaient un curieux et délicat ballet à la précise chorégraphie sous une sorte de carapace de verre. Comme je pouvais l’anticiper, le gérant prit la même apparence que le client. Mon père se tenait à l’écart et je vis en lui la réaction que je devais probablement avoir manifestée hier.

Par la fenêtre, j’observai une ville complètement différente. Le ciel émeraude était à peine visible derrière des immeubles qui montaient jusqu’aux nuages, y compris les plus hauts. Des immenses bâtiments gris rectangulaires, tous identiques, traversés par des moyens de transport volants qui se suivaient et semblaient organisés à la perfection. Peut-être une société robotique où tout serait planifié et exécuté selon des programmes informatiques complexes et précis ? Je reconnus avoir trouvé ce décor plutôt triste et terne en fait.

La clochette tinta de nouveau pour indiquer que le client était parti. D’un battement de cils, je retrouvai la vue de la rue commerçante ordinaire par la fenêtre.

— Nicolas ? Tu peux venir s’il te plaît ? entendis-je d’en bas.

Je descendis l’escalier et me retrouvai devant mon père. Il était tellement pâle que cela m’effraya pendant une seconde. Je pensai qu’il ne devait pas encore s’être remis de la rencontre. Je craignais qu’il ne veuille m’arracher de cet endroit fantastique et s’enfuir avec moi en courant.

Contre toute attente, il me dit entre deux bégaiements que j’avais sa bénédiction pour continuer. Le vieux libraire avait exprimé une grande satisfaction suite à mes deux premiers jours de travail et rassuré mon père. De quelle façon ? Je ne l’ai jamais vraiment su. Quoiqu’il en soit, je fus moi-même soulagé. Clairement, je ne voulais plus quitter cet endroit.

Était-ce là ce que l’annonce entendait par l’envie de voyager ?

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