7. C’est une blague

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— Un terroriste ! Vous êtes un putain de terroriste ! hurlai-je.

Un déferlement de sentiments explosa en moi : trahison, colère, tristesse. Comment cet homme pouvait-il être celui décrit sur ce papier ? Ma gorge se nouait et les larmes que j’essayais de contenir montaient.

— Calme-toi, Nicolas, s’il te plaît, tenta le libraire.

Il effectuait des gestes d’apaisement avec ses bras, mais j’étais bien trop énervé pour me montrer réceptif.

— Me laisseras-tu te donner ma version ? continua-t-il sereinement.

Je reniflai bruyamment et m’assis sur le tabouret à côté du comptoir. Des émotions contradictoires se battaient dans mon esprit. Quelques heures auparavant, il m’avait sauvé la vie et j’étais reconnaissant envers lui. Tout comme il m’avait fait confiance pour ce petit boulot sans réellement savoir si j’allais faire l’affaire. Mais cette révélation me rappelait aussi les cachotteries ou questions qu’il avait éludées. Dans l’immédiat, j’ignorais si je pouvais encore le croire.

Il me demanda de lui donner le document de la police, ce que je fis en évitant de croiser son regard. Le gérant resta silencieux pendant la lecture, émettant seulement quelques sons avec sa gorge. Au bout de quelques secondes, il éclata de rire.

— C’est une blague ! Je n’ai jamais vu un tel condensé d’âneries… se moquait-il en giflant le papier déjà froissé.

Quant à moi, je boudais et ne décrochais plus un mot.

— Tu vois la famille royale qu’ils citent dedans ? Tout ceci vient d’eux. Pour faire simple, le monarque de Begnalvris V est offensé par à peu près tout. L’acte de rébellion ? J’avais décliné une proposition de travail pour eux il y a une cinquantaine d’années. Le vandalisme ? J’ai déchiré sans le faire exprès un magazine où il apparaissait en couverture en ouvrant un carton. Je parierais même qu’ils le comptent dans la destruction de biens matériels. Quant à l’enlèvement, je n’ai jamais kidnappé qui que ce soit ! La princesse s’était cachée à bord et je l’ai eue comme passagère clandestine pendant un voyage de plusieurs semaines. Elle était insupportable, soit dit en passant, toujours à se plaindre. Il fait trop chaud. Il fait trop froid. Cette tenue ne va pas avec mes nageoires. Pourquoi suis-je suspendue au-dessus du vide ? In-fer-nale ! Enfin, dis bonjour au roi sur la mauvaise intonation ou trompe-toi dans la complexe chorégraphie servant de révérence, et tu auras de la chance si tu n’es condamné qu’à des travaux d’intérêt général, déblatéra-t-il.

Je le sentis presque énervé.

— Et l’accusation de vol ?

— Je n’ai jamais dérobé quoique ce… oh, s’arrêta-t-il comme ayant eu une révélation.

Oh ? répétai-je.

— À vrai dire, il se pourrait bien que j’aie emprunté quelque chose… Sans forcément en obtenir l’autorisation au préalable…

— Un vol, en gros.

— Mais si ce chef d’accusation est présent et ne provient pas de la famille royale de Begnalvris V, cela est donc plus inquiétant, continua-t-il sur un ton soudainement plus grave.

Je le trouvai subitement pensif et préoccupé. Puis son visage changea d’expression comme s’il venait de se rappeler quelque chose.

— Au fait, l’éclipse qui nous bloque devrait durer de huit à dix heures, m’annonça-t-il.

— Quoi ?!

Je restais toujours sous le coup de mon récent bouleversement émotionnel.

— Rassure-toi, cela correspond à environ trois heures terriennes. Ce qui signifie que tu devrais…

Il s’arrêta et regarda la pendule située au-dessus de la porte d’entrée.

— Il est seize heures passées là-bas, donc tu devrais pouvoir retourner chez tes parents pour vingt heures, je pense.

Je baissai la tête, persuadé que je me ferais trucider à mon arrivée. Ils n’aimaient pas que je rentre tard sans prévenir.

— As-tu essayé de les appeler ? Je peux t’aider en servant d’alibi au besoin, pour qu’on ne t’attribue pas d’ennuis à cause de moi, me proposa-t-il.

Cette idée ne m’était pas venue à l’esprit en fait, peut-être à cause de mes récentes préoccupations entre être à l’article de la mort et découvrir l’accusation de terrorisme lancée contre que mon patron. D’ailleurs, je ne savais toujours pas si je devais croire ses histoires.

Je sortis mon portable de ma poche.

Aucun réseau

Je lui montrai mon smartphone inutile avec l’absence de signal.

— Ah oui, suis-je bête. Utilise celui-là, s’excusa-t-il en me tendant un téléphone fixe.

Je pris l’appareil et composai le numéro de la maison. Quelqu’un décrocha au bout de quatre tonalités.

— Maman ? C’est moi… Oui, oui, ça va, juste un peu fatigué… J’appelais pour vous prévenir que je vais rentrer plus tard… Oui je dîne avec mon patron, il m’a proposé, pour me remercier… Non pas besoin, t’inquiète… D’accord… Oui, promis… Je dois te laisser… Oui c’est ça, bisou.

Je raccrochai en soupirant.

— Alors ?, demanda le libraire.

— Elle a dit que si vous me touchez, elle vous tuera…

La surprotection de ma mère me gênait toujours.

Il éclata de rire.

— Je préfère finalement quand on m’accuse de terrorisme, s’amusa-t-il.

Je sentis un sourire se former sur mon visage, cet instant de légèreté avait fini par calmer ma colère. Mais je gardais une certaine méfiance.

— Pour en revenir au roi de Begnalvris V, savais-tu qu’il était tellement contrarié par le vent du sud de sa planète qu’il avait prononcé un décret pour l’interdire ? reprit-il après quelques minutes de silence.

— Cela démontre bien toute la splendeur du personnage ! Tout ça parce que ce phénomène climatique le décoiffait. Lorsqu’il se levait, le monarque envoyait ses troupes le combattre. Elles avaient ordre de ne rentrer qu’une fois la loi respectée. Autant dire qu’il offrait des vacances à ses soldats dans la plus grande ignorance, conclut-il.

Je ne pus m’empêcher de pouffer à l’écoute de cette anecdote qui m’apparut stupide.

— C’est vrai ce délire ? demandai-je.

— Absolument ! Il doit y avoir un ouvrage des décrets royaux de Begnalvris V à l’étage. Même si cela peut paraître drôle, hélas, c’est aussi affligeant, car son peuple souffre avec ce dirigeant lunatique, déplora le libraire.

— Monsieur, j’y repense… Vous ne m’avez pas dit ce qu’on vous accuse d’avoir volé, repris-je en espérant en savoir plus sur lui.

— Hum. Oui je te dois bien ça. On se trouve dedans à cet instant même.

— Vous voulez dire que vous avez dérobé ce magasin ? La machine en bas ? C’est elle qui vous permet de recevoir des clients d’autres mondes si j’ai bien compris ?

— L’installation à la cave n’est qu’un poste de pilotage. Celui d’un moyen de transport.

— On est dans un vaisseau spatial ?! Je le savais !

Mes yeux devaient certainement avoir brillé en prononçant cette phrase.

— Non, rien d’aussi vieillot. Nous avons arrêté de confectionner ce genre d’engin il y a bien longtemps au profit d’une méthode plus simple, rapide et élégante. Et tu te trouves dedans. Une maison dont la porte principale donne sur une infinité de lieux à travers l’univers.

— Pourquoi une maison ?

— C’est plus accueillant comme forme. Ces appareils peuvent prendre n’importe quelle apparence, et j’ai opté pour celle-ci.

— Quand vous avez dit nous, voulez-vous dire que vous n’êtes pas… humain ?

Le libraire se contenta de me sourire en guise de réponse.

Mon patron était donc un extraterrestre.

Ou un mytho.

— Nicolas ? Quitte à avoir prétendu à ta mère que nous dînions ensemble, autant ne pas lui mentir. Souhaiterais-tu découvrir la cuisine denusienne ? Elle est aussi surprenante que succulente !

Cette question eut pour effet de me sortir de mes pensées contradictoires.

— Euh… pourquoi pas, répliquais-je curieux et inquiet.

Plus tard, nous passâmes la soirée sur Denusia, un peu par obligation au vu des circonstances. Pour moi et mon horloge biologique, il devait être seulement dix-huit heures. Mais dehors, il faisait nuit depuis longtemps. Constater qu’ils avaient le même genre de service de livraison de plats à domicile que nous m’amusa. Le libraire avait commandé une demi-heure auparavant par téléphone notre dîner. Je crus comprendre que le vieil homme avait laissé un généreux pourboire au jeune denusien.

Au début, j’avais un peu peur de l’espèce de soupe de graviers qui se trouvait sous mon nez. Denusia est une planète désertique, m’expliqua le gérant. Un vrai miracle que la vie s’y soit développée selon lui. En fait, leurs nutriments provenaient de « végétaux » qui étaient en réalité des plantes en pierre.

Finalement, j’eus l’impression de manger un gâteau sablé. C’était délicieux.

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