8. Des journées ordinaires

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Cela faisait un mois que je travaillais pour le vieux libraire.

Toung ting ding toung tiding

7 h 30, mon réveil sonna comme à son habitude. Contrairement à la plupart de mes camarades de classe, je n’avais pas la possibilité de profiter de grasses matinées ou aller me prélasser sur les plages. Modestes, mes parents n’avaient pas les moyens de nous emmener souvent en vacances et je ne voulais pas rester l’été à zoner chez moi. Et je n’allais pas dire non à l’opportunité de gagner un peu d’argent.

Je me levai, j’enfilai le boxer et le t-shirt qui traînaient sur le sol, puis je pris des vêtements propres dans ma commode pour aller à la douche. En quittant la salle de bain, je passai devant la chambre de mon petit frère dont la porte était entrouverte. Il dormait à poings fermés et je pense que je l’enviais pendant quelques instants. Je n’avais même pas encore entamé ma dernière année de lycée que des réflexions d’adultes traversaient déjà mon esprit.

En bas, maman avait préparé le petit déjeuner. J’avalai mon bol de céréales, enchaînai avec un café, et remontai m’habiller en vue d’une nouvelle journée de travail. J’embrassai ma mère qui, avant de me laisser partir, me posa une question intrigante sur une histoire de fréquences. Incapable de répondre, je me mis en route pour éviter d’arriver en retard.

En dehors de la fois où nous fûmes bloqués avec le libraire dans un monde lointain, le quotidien pouvait se résumer à ranger plein de bouquins aux titres incompréhensibles, nettoyer des très vieux, déballer des autres, et servir des clients, peu importe de quelle étrange planète venaient-ils. Pour beaucoup, ça serait un taff chiant. Mais je reconnaissais que les anecdotes invraisemblables du gérant ou encore la diversité de cultures que je pouvais rencontrer me fascinaient.

Seule la visite avec la police du secteur dont j’ai oublié le nom avait entaché cette petite aventure. D’après eux, mon patron était un terroriste. Malgré ses explications, une part de moi restait en proie au doute.

J’écoutais ma liste de musiques habituelle dans le bus m’amenant au centre-ville, tout en regardant au travers du carreau les maisons défiler et observant des gens monter ou descendre.

Écoutez Mathilde, vous devriez faire plus attention à l’assurance auto que vous souscrivez, car…

Faute d’abonnement à la plateforme en ligne, je me tapais de la réclame par intermittence, comme celle-ci.

En effet, Jean-Claude vous aviez parfaitement raison ! Et surtout, je n’oublie pas de communiquer à mon assureur la fréquence de ma matrice d’harmoniques régulières !

Hein ?, m’étonnai-je intérieurement. Les pubs sont vraiment de plus en plus débiles.

Je descendis à l’arrêt habituel. Cependant un détail attira mon attention.

— Tiens, ils l’ont renommé ? soliloquai-je.

L’emplacement s’appelait « Centre » la semaine dernière. Désormais le panneau affichait « Philharmonique ». Étrange, l’école de musique était à l’autre bout de la ville. Peut-être allait-elle déménager… Je laissai tomber mes divagations pour me rendre à la librairie.

— Bonjour, monsieur, annonçai-je à peine la porte poussée, accompagné par la clochette.

— Bonjour Nicolas ! répliqua le libraire.

Installé comme à son habitude au comptoir, il s’affairait sur un petit livre. Une édition de poche de je ne sais quoi, mais parfois j’avais la sensation qu’il travaillait toujours sur le même. Restaurer un ouvrage devait probablement prendre beaucoup de temps.

— Y a-t-il quelque chose dont je dois m’occuper en particulier ce matin ? Sinon je pensais finir de déballer la commande reçue hier soir, proposai-je.

— Non, c’est très bien, tu peux faire ça, répondit-il sans lever les yeux.

Il m’interpela après quelques secondes.

— Au fait, Nicolas, tiens, voilà ta première fiche de paie, dit-il en me tendant une enveloppe.

— D’ailleurs, ça signifie quoi le SMIC local dans le contrat ? Je n’ai jamais pensé à vous le demander.

— Local ? Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

— Ben, c’est écrit dans mon contrat…

— Ah bon ?

— Laissez tomber…

Génial, il cherche à m’entuber, je ferais mieux de contrôler avec mes parents ce soir…, estimai-je.

Déçu, mais ne voulant pas faire une scène pour un malentendu, je retournai au travail. Le carton se trouvait toujours dans l’arrière-boutique. J’étais persuadé l’avoir laissé sur la table le long du mur de gauche, ici il traînait à droite. Parfois, je me demandais si je n’étais pas maniaque. Ce genre de petit détail m’irritait.

Désormais une habitude, je sortis un à un les livres de l’emballage, notai les informations telles que le titre ou l’ISBN sur un carnet, puis les rangeait sur le rayonnage cible. Entre ça et écouter les racontars du patron, je pouvais résumer les journées de cette manière.

Quelques-uns des ouvrages présents dans la livraison évoquèrent des souvenirs amusés. L’un traitait de l’ingénierie dimensionnelle, que j’avais tenté de feuilleter. Quelle erreur ! Mon cerveau en a encore mal. L’autre semblait nouveau, il parlait les harmoniques intra-matricielles. Plutôt cryptique. Le dernier au fond s’intitulait La guerre dimensionnelle — Partie 2. Probablement un livre de science-fiction. Est-ce que des peuples capables de voyager dans l’espace pouvaient écrire ou lire ce genre de bouquin ? Ne serait-ce pas un documentaire pour eux, voire une comédie si la réalité s’avérait différente de l’imagination des auteurs ? Je rangeai celui-ci en me posant ces quelques questions.

La journée se termina pour moi et je m’apprêtais à rentrer. Avant cela, une interrogation me taraudait et je ne pus m’empêcher de demander au libraire :

— Monsieur, vous savez ce que c’est une matrice d’harmoniques régulières ?

— Où as-tu entendu ça ? répliqua-t-il interloqué.

— Je ne sais plus, mais ça me trottait dans la tête depuis ce matin, bredouillai-je.

— Pour faire simple, c’est le cœur de notre moyen de transport. C’est lui qui permet d’avoir une porte pouvant ouvrir sur une infinité de lieux.

— Et ça utilise une fréquence ?

— Oui, unique pour chaque matrice. Pourquoi cette question ?

— Pour rien, j’ai sûrement dû voir le terme dans un de vos livres.

— Curieux, je n’en possède aucun traitant de cette technologie.

— Laissez tomber, je dois être fatigué. Bonne soirée, monsieur, terminai-je en riant nerveusement.

Le bus me ramena près de chez moi. Quelques éléments me perturbèrent pendant le trajet. Certaines maisons étaient inhabituelles. Un immeuble récemment construit se retrouvait à nouveau en travaux, et j’aurais juré que la voiture du voisin était bleue. Je devais être vraiment crevé.

Nous nous échangeâmes les banalités d’usage pendant le dîner avec mes parents. Puis, je décidai de monter dans ma chambre. J’en avais même oublié de parler de ma fiche de paie avec mon père. Je me sentais tellement à plat, j’espérais ne pas couver quelque chose. Allongé dans mon lit, je jouais sur mon portable tout en répondant par intermittence à quelques messages d’amis. Principalement leurs photos de vacances, ils s’amusaient bien. Cependant, le sommeil finit par avoir raison de moi.

Au milieu de la nuit, j’entendis quelqu’un appeler mon nom.

— Nicolas ?

— Mmh… c’est qui ? grommelai-je hagard.

— Nicolas !

— Mais laissez-moi dormir… suis fatigué… râlai-je.

— Réveille-toi bon sang de bois !

Quelqu’un me tapait sur les joues et me secouait. J’ouvris les yeux et pestai : « mais vous allez me laisser dormir borde… quoi ?! »

Je me trouvais dans une salle sombre avec de faibles lumières au plafond incrustées comme des nervures. J’étais glacé et me rendis compte que je trempais tout nu dans une espèce de baignoire remplie d’une gelée transparente, avec des sortes d’électrodes collées un peu partout sur mon corps. À mes côtés, le libraire était paniqué et les détachait à la hâte. Cette épilation imprévue m’arracha quelques petits cris de douleur.

— Pas une minute à perdre, lève-toi, Nicolas ! m’ordonna-t-il.

Il prit ma tête entre ses mains et observa longuement mon visage, je trouvai cet instant très gênant. Encore plus lorsque je sortis de cette matière bizarre dans le plus simple appareil en tremblant comme une feuille. Je sentis une serviette me frotter les épaules et le dos.

— Laisse-moi t’aider à retirer cette cochonnerie, insista-t-il en me frictionnant vigoureusement.

Puis il m’invita à finir par moi-même, retournant fouiller derrière le meuble de la baignoire.

— J’ai-j’ai-j’ai froid…

— Ce n’est qu’une impression, tu es en état de choc. Continue de te sécher.

Le libraire me balança un tas de vêtements que je ne pus attraper. Je les reconnus, ils m’appartenaient.

— Habille-toi, on doit partir au plus vite, me pressa-t-il.

— Il se passe quoi, enfin ?!

Je tentais de comprendre ce qu’il m’arrivait pendant que j’enfilais mon pantalon. Je le voyais en train de feuilleter un livre me rappelant celui sur lequel il travaillait.

— Ces salopards t’ont enlevé pour essayer de te soutirer des renseignements pour m’avoir. Tu te trouvais dans une sorte de réalité virtuelle qui sondait ta mémoire. Et cela m’a confirmé l’auteur de cet avis de recherche… continua-t-il.

— Qui ?

— Des Progueriens, les sous-fifres de mes semblables…

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