le goût de la mort dans la bouche

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Depuis le début de la guerre, Violette me racontait avec mains détails la vie que mes frères et sœurs menaient à la bastide. Ses missives m’amusaient énormément, Violette avait peu de souvenir de notre jeunesse sur place et elle décrivait le mode de vie avec beaucoup d’humour. De temps en temps, elle me demandait quand est-ce que je donnerais l’autorisation de leur retour. Je ne pressentais aucun danger pour eux en Ardennes, mais il leur faudrait passer la ligne des combats. D’autre part, la nourriture en Provence ne manquaient pas, tandis qu’en Belgique, la famine faisait rage. Du côté belge, le courrier passait difficilement la ligne de front ; j’avais peu de nouvelles du château, cela ne m’angoissait pas, mais m’attristait. Je savais qu’Alice avait rejoint le front comme infirmière, je faillis la suivre. C’est Tante Marguerite qui m’en dissuada : je ne devais pas m’éloigner de ma vocation, mes parents en seraient trop chagrinés.

À la mi-décembre, une lettre de Violette rompit mon quotidien parisien. Une épidémie de poliomyélite s’était répanduedans le pays et si mes trois petites sœurs en étaient sorties sans séquelle, il n’en était pas de même de Bruno. Celui-là était en phase deux, de graves paralysies pouvaient l’atteindre, si ce n’était la mort. Je partis sur-le-champ en Provence, bien que je présageai que j’arriverais trop tard.

Le lendemain de mon arrivée, j’enterrai Bruno avec mes sœurs et mon grand-frère, Paul qui n’avait pas été appelé au front car il était le seul médecin du pays. Je restai un mois auprès d’eux. Ces petites vacances improvisées me faisaient énormément de bien. Je redécouvrais mes racines avec une joie profonde. Chaque matin, Paul me faisait travailler avec lui tandis que les après-midis, je montrais à mes petites sœurs tous les lieux qui avaient ponctué ma prime jeunesse d’anecdotes et d’aventures.

Un jour, Paul me réveilla à quatre heure du matin, nous devions aider une femme à accoucher. L’enfant était mal placé la femme souffrait beaucoup et la sage-femme avait déclaré forfait. Nous arrivâmes dans une petite maison de Vaison. Dans la pièce principale quatre personnes attendaient Paul avec impatience. Dès qu’il passa la porte, il fut conduit auprès de la femme. Je restais dans la pièce, ne sachant pas trop si je devais l’accompagner ou attendre qu’il m’appelle. Une femme d’un certain âge vint vers moi et m’observa quelques instants.

  • Vous êtes Églantine, n’est-ce pas, murmura-t-elle.
  • Oui.
  • Dieu soit loué ! Qu’attendez-vous ? Rejoignez votre frère le plus vite possible, Ernestine souffre le martyr !

J’obéis directement. La future mère était manifestement à bout de force. Paul l’auscultait avec inquiétude. Il ne faisait pas attention à moi et il parlait doucement à Ernestine. Celle-ci grimaça de douleur. Sans réfléchir, je mis directement mes mains sur son ventre. Elle se calma. Paul me sourit.

  • Le bébé est coincé, son épaule est engagée avant sa tête. Normalement, je devrais faire une césarienne, mais j’ai peur qu’elle ne le supporte pas, on n’a aucune anesthésie et elle est au bout du rouleau. On va d’abord essayer de le mettre dans la bonne position si on n’y arrive pas on passera par l’opération. Prends le ventre comme si tu tenais déjà le bébé entre les mains. Nous allons le remettre un peu plus haut.

Paul avait une main dans l’utérus. Il poussa légèrement l’épaule de l’enfant, tandis que je le guidais vers le haut.

  • Bien, murmura-t-il. Tourne-le verticalement.

Très lentement, j’orientai le bébé vers la sortie. Ernestine me prit le poignet et sans que nous nous y attendions, elle se mit à pousser violemment. Le bébé sortit comme une bombe. Nous en fûmes soufflés. Paul tenait le bébé qui braillait à la vie. Il coupa le cordon et remit l’enfant à la sage-femme qui était près de nous. Celle-ci l’enveloppa directement dans un grand linge et le berça doucement. L’émotion était à son comble. Le bébé était un peu trop mauve, il avait souffert de l’accouchement. Paul l’ausculta. Une odeur vaguement écœurante de sang et de mort vint me rappeler à l’ordre :

  • Paul, murmurai-je, elle est en train de partir.

Paul se tourna vers moi, il vit sa patiente dont le teint gris confirmait mon diagnostic. Il laissa le bébé aux femmes, pour s’occuper d’Ernestine.

  • Vas-y, Églantine ! me dicta-t-il d’une voix d’outre-tombe. Arrête-nous ce sang, bon Dieu !

Je ne savais vraiment pas quoi faire. Je le restais sans bouger complètement paralysée. L’odeur de la mort était trop forte, j’en avais la nausée et j’avais la profonde intuition que je ne servirais à rien. Il me prit la main et la plaça sur le bas ventre de la femme. Pendant ce temps, il prit un linge qui trainait là et l’enfonça dans le col de l’utérus. En poussant comme un fou. Tout le monde s’était immobilisé. Ernestine ne reprenait pas connaissance. Elle s’éteignit durant les minutes suivantes.

  • C’est trop tard, murmura-t-il. Nous l’avons perdue.

Le silence accompagna une minute la nouvelle ; la sage-femme sortit de la pièce pour le confier au père qui attendait dans la cuisine. Elle mit l’assemblée au courant. Nous fîmes un peu de toilette à la défunte avant de sortir à notre tour de la chambre, tête baissée. La mère d’Ernestine me prit le bras et murmura entre ses larmes :

  • Si j’avais su que vous étiez revenue, je vous aurais appelée, hier matin !
  • Elle était en travail depuis hier matin ? demanda doucement Paul.

La mère hocha la tête. Elle se remit à pleurer. Paul lui mit une main sur l’épaule et ne dit plus rien, il sortit les épaules tombantes.

Paul et moi nous revinrent à la bastide complètement vidés. J’avais encore l’odeur dans le nez et je ne parvenais pas à sentir d’autres parfums plus agréables. Avant de descendre de la calèche, Paul me prit la main et la serra doucement.

  • Ça arrive, Églantine, hélas ça arrive... si on avait été appelé plus tôt, ou si nous étions en ville Ernestine tiendrait sûrement son bébé dans les bras à l’heure qu’il est. Mais on ne fait pas le monde avec des si. Ne te sens pas responsable de sa mort.

Le décès d’Ernestine me toucha plus que je ne l’aurais imaginé. Certes, théoriquement, je savais que je devrais, dans le cadre de mon futur métier , côtoyer la mort, mais je n’avais jamais vécu cette expérience. Il me semblait que la vie de la pauvre femme m’avait glissé entre les doigts, comme un fil de soie quand le chat joue avec la bobine. J’étais non seulement impuissante, mais aussi écœurée par la traîtrise de la faucheuse.

Je gardai bien longtemps après mon retour à Paris, le goût du sang et de mort dans la bouche.

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