J’accepte les choses que je ne peux pas changer, j’ai le courage de changer ce que je peux améliorer, et j’ai la sagesse d’en percevoir la différence »

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Servais avait renvoyé Valentin à moins que ce fût Valentin qui eût donné sa démission, je ne le compris pas réellement dans son histoire. Toujours est-il qu’il était revenu le mardi avec Germain sous le bras. Il m’expliqua que la mère du petit, employée comme domestique chez Servais était en réalité également la maîtresse de son employeur. Il lui avait fait un bébé, mais voyant la maladie de Germain, il voulait qu’elle y mette un terme. C’est l’enfant qui l’a retrouvée morte baignant dans son sang. Valentin me montra le petit mot qu’elle avait laissé en me demandant si cela ne me dérangeait pas qu’on le garde.

  • Bien sûr qu’on va le garder ! m’exclamai-je. C’est vraiment stupide d’avoir voulu mettre un terme à cette grossesse, si l’enfant avait été une fille, elle n’aurait jamais eu cette maladie !
  • Et si c’était un garçon ?
  • Un risque sur deux ! dis-je en haussant les épaules. On sait que la maladie se transmet par la mère mais on ne sait pas pourquoi les filles ne sont jamais touchées et, statistiquement, il y a un garçon sur deux qui l’est.
  • C’est dommage que Maria ne le savait pas... dit-il très déconfit, elle préférait aussi avorter, à cause de cette maladie.
  • Ne la juge pas, lui répondis-je doucement. Ça doit être très dur de voir son enfant souffrir et le savoir condamné à court terme.

Valentin hocha la tête, sans rien ajouter.

  • Ce n’est pas la première fois que j’entends qu’une femme meurt d’avoir tenté d’avorter, continuai-je. Elles ont toutes des raisons valables. Il ne faut jamais aller chez une faiseuse d’ange. Ce sont des femmes qui n’ont aucune formation et qui le pratiquent sur une table de cuisine.

Ces épaules s’affaissèrent encore un peu.

  • Que pouvait-elle faire d’autre ?
  • Il y a des médecins qui le pratiquent. Ils le font discrètement, parce qu’ils encourent de gros risques.
  • Ah ! murmura-t-il dans un souffle. Tu l’aurais fait ? me demanda-t-il.

Je le regardai sans comprendre. Moi qui avais une frousse bleue de la mort, aurais-je tué un bébé pour sauver la mère ? Cela m’eut été atrocement pénible mais les détresses de ces femmes étaient elles aussi terribles.

  • Je lui aurais expliqué ce que je viens de te dire, répondis-je. Je peux aussi déterminer le sexe du bébé et donc limiter le choix à poser.
  • Et tu aurais vu la maladie ou pas !
  • Je ne suis pas devin, répliquai-je.
  • Menteuse, cracha-t-il en se levant d’un bond et en quittant la pièce.

Depuis que je l’avais plaqué au sol, c’était sa nouvelle manière de procéder : m’injurier, m’humilier. il me méprisait de tout son être, j’en étais encore plus abattue.

Pendant la journée, Valentin s’occupait de Germain. Il était devenu son précepteur.

Je tentai cependant de rapprocher Valentin de moi en organisant quelques dimanches, un pique-nique, ou une promenade le long de la Meuse. Nous ne parlions jamais de l’enfant qui arrondissait doucement ma silhouette, ni de Maria. Nous avions des moments de grâce et je pensais alors que nous avions passé le plus dur de notre vie de couple.

L’état de santé de Germain était un de nos sujets de conversation récurrent. Le petit avait développé des hémarthroses aux genoux qui l’empêchaient de marcher et qui étaient terriblement douloureuses. Je savais qu’elles allaient petit à petit l’emporter et mon espoir était qu’il partît sans trop souffrir.

Cela arriva six mois après son arrivée dans notre foyer. Un jour, pendant que Valentin lui faisait la classe, il se plaignit d’un violent mal de tête. Le temps de me prévenir, Germain n’était plus conscient et, une heure plus tard, il était mort. L’hémorragie cérébrale lui avait été fatale.

Après sa mort, Valentin tournait en rond, il buvait et devenait irascible. Je l’évitais le plus souvent possible.

Comme nous habitions au-dessus de l’appartement d’Hortence, celle-ci avait très vite compris le danger qui guettait Valentin. Un matin, tout en se tartinant un toast, elle déclara :

  • Ma chère petite Églantine, tu étais la cause de ma longue insomnie de cette nuit.
  • Ah bon ? dis-je distraitement, en croyant à une nouvelle vague de confusion. J’en suis désolée. Pourquoi vous inquiétiez-vous ?
  • Tu es à deux doigts de tomber dans une dépendance que je ne te souhaite pas.
  • Allons donc ! m’exclamais-je, rassurez-vous : je ne bois pas, je ne fume pas, je ne prends pas d’absinthe ou d’autres mauvaises substances.
  • Non. C’est pire : tu deviens la femme d’un alcoolique.

J’ouvris des yeux grand comme des soucoupes ; je rougis jusqu’aux oreilles et lançai un regard à Valentin. Ce dernier n’avait écouté la conversation que d’une oreille distraite, arrêta de mâcher son pain.

  • Tu en as déjà honte. Tu en es déjà malheureuse. J’ai raison, n’est-ce pas ? dit-elle doucement.

Bien sûr, qu’elle avait raison. J’étais terriblement inquiète de l’état de santé de Valentin. Nos moments de grâce s’estompaient une fois la nuit tombée. Je le voyais disparaître derrière une bouteille qu’il vidait jusqu’à la dernière goutte. Quelques larmes, coulèrent sur mes joues.

  • Valentin, je vous apprécie énormément, reprit-elle. Il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre et, pour ne rien vous cacher, j’ai hâte de rejoindre Égide. Mais je ne tolérerai pas que vous fassiez du mal à ma petite-fille.
  • Ce n’est pas parce que je vide une bouteille, qu’Églantine a mal, répliqua-t-il. Je n’ai jamais eu un discours déplacé vis-à-vis d’elle ni ne l’ai battue.
  • Vraiment ? Regardez-la, Valentin. Vous croyez vraiment que vous ne lui faites pas mal ? Elle est rouge de honte, elle pleure de rage et d’impuissance. Qu’en est-il de votre travail ? Vous vous êtes occupé de ce petit, mais maintenant ? Il est compétemment inconcevable que ce soit votre femme qui subvienne à vos besoins !
  • Ça ne fait que six mois que je n’ai plus de revenu.
  • Cela fait bien plus longtemps que vous ne revenez plus avec votre solde mais cela ne me regarde pas.

J’étais étonnée qu’Hortence l’avait remarqué. Il était vrai que Valentin avait eu un réel plaisir à déposer sa solde sur le guéridon. Pour ma part, je n’avais rien dit parce qu’il revenait avec tellement peu d’argent que cela ne ressemblait pas vraiment à un salaire. Valentin m’avait expliqué que son logement lui coûtait cher. Pour l’heure, Valentin était légèrement abattu. Il prit sa tasse de café et la but d’un trait. Puis, il sembla souffler et murmura :

  • Bien, vous avez raison. Je n’ai plus qu’à éplucher les annonces de journaux pour me trouver un travail de mineur !
  • De mineur, grand Dieu ! pourquoi voulez-vous être mineur ?
  • Parce que je n’ai aucune qualification. La guerre m’a ôté le plaisir d’apprendre.
  • Si vous deveniez professeur. Vous avez aimé apprendre à cet enfant les rudiments de la vie, c’est un très beau métier !

Valentin ne prenait plus ombrage de ce que proposait Hortence. Sa vieillesse était sa force, on ne pouvait guère la contredire. Il sourit. En effet, il avait aimé apprendre à Germain mais il avait peur qu’être maître ne soit pas aussi passionnant. Ils parlèrent de ce métier et je vis un espoir que Valentin s’y adonne. Cependant, Hortence n’avait pas fini de le tancer. Alors que Valentin s’essuyait la bouche pour quitter la table, elle réattaqua :

  • Maintenant que nous avons fini de discuter de cela, je voudrais qu’on en revienne au sujet de départ.
  • N’était-ce pas le sujet de départ ?
  • Non. C’était la boisson. Si vous continuez dans cette voie ; vous allez vous retrouver dans un puits, qui fera du tort à tout le monde, que ce soit vous, votre femme et vos enfants, si un jour vous en avez. Soit, vous quittez cette mauvaise habitude, vous vous prenez en charge et vous réagissez ! C’est à vous de choisir et ce sont les autres qui en subiront les conséquences.

Valentin piqua le nez dans son assiette. Hortence enfonça le clou :

  • Je ne dis rien lorsque vous parlez de votre façon de voir les guerres, parce que je suis relativement d’accord avec vous, même si mon Égide a été tué de sang-froid par un soldat allemand. Mais en sombrant dans l’alcool et le mensonge, parce que l’un ne va pas sans l’autre, n’est-ce pas ; c’est vous, le Keizer ! C’est vous qui allez entraîner les autres dans une guerre bien plus éprouvante que quelques années de tranchées ; savez-vous pourquoi ?

Valentin était muet. Il crispait les poings et la mâchoire sans émettre la moindre réponse. La bienséance et sa bonne éducation le vissaient sur sa chaise, mais je sentais qu’Hortence le touchait presque au-delà de ce qu’il pourrait supporter.

  • Parce que, poursuivit-elle en le désignant avec son toast, parce que cette guerre-ci n’aura pas de fin. Certes, il y aura des accalmies, mais il y aura toujours l’angoisse, la honte et la désolation chez vos proches.

Valentin n’en put plus. Il s’essuya la bouche et quitta la table d’un pas rageur. Je déposai à mon tour ma serviette, pour aller le rejoindre. Hortence tendit sa tasse :

  • Sers-moi plutôt du café et laisse-le seul digérer ce que je viens de tancer. Je n’en ai pas fini avec toi.

Elle me raconta alors comment Madame Peters en était venue à délivrer sa fille de son mari alcoolique après qu’il lui ait lancé une bouilloire brûlante sur la tête. Je me rappelais très bien de la femme défigurée, j’en avais été terriblement choquée. Elle me confia également, comment elle avait souffert de son frère alcoolique. Elle me parla de ce qu’elle appelait la nourriture :

  • Comme dans ton assiette, il y a ce qui te grandit et ce qui te permet de survivre, me dit-elle. Chacun se nourrit comme il le peut ; Si Valentin ne se nourrit plus que d’alcool tu n’en es pas responsable.
  • Mais je peux l’en sortir !
  • Non, dit-elle fermement. Le travail peut lui permettre de se nourrir autrement. Les enfants aussi mais tu n’as aucune honte à ressentir, s’il persiste à sombrer dans la boisson. Tu ne pourras pas le changer.

Je méditai ces paroles tout en lui faisant sa toilette. Nous avions pris un sacré retard. Quand j’eus fini, je lui donnai le bras, jusqu’au grand salon où Dorothy devait prendre le relais. Avant de passer la porte, elle s’arrêta et me dit :

  • Églantine, je vais bientôt rejoindre Égide, je le sais et j’en suis heureuse. Je voudrais que tu fasses tienne, tout au long de ta vie cette devise qui nous vient des moines du Moyen-Âge : « j’accepte les choses que je ne peux pas changer, j’ai le courage de changer ce que je peux améliorer, et j’ai la sagesse d’en percevoir la différence ». répète-la !

Je m’exécutai avec une pointe d’émotion. Elle me prit les mains et demanda de la répéter encore une fois. Elle serrait mes mains à chaque mots que je prononçais. Quand j’eus terminé de réciter cette devise, elle embrassa mes mains puis m’étreignit sur un coup de cœur. Cela ne lui ressemblait pas, je me laissai enlacer, j’en avais furieusement besoin.

Une fois confiée à ma mère, je soufflai un long moment dans le couloir. Toutes ses émotions tournoyaient dans ma tête. Je me dirigeai vers notre appartement, pour rejoindre Valentin qui devait avoir fini de « ruminer » les paroles d’Hortence, puis je me ravisai. Comme le disait ma grand-mère, il devait faire ce chemin tout seul, je ne pouvais pas le changer. Je sortis directement du château pour aller à la conciergerie. Valentin m’avait laissé un petit mot sur le guéridon du hall d’entrée :

« Je suis parti tuer les Keyser. Valentin »

Je fronçai les sourcils, et soupirai. Comme toujours quand il s’agissait de Valentin, je ne perçus pas le danger qui se profilait dans ce mot, je crus qu’il allait réfléchir aux propos de Hortence. Je m’avouai que j’étais quelque peu soulagée qu’il partît la journée. Cela me faisait une petite vacance.

Ce même soir, alors que je bordais ma grand-mère, elle me prit la main et me demanda de m’asseoir à côté d’elle :

  • Égide va venir me chercher, est-ce que je suis présentable ?

Je l’inspectai consciencieusement et lui répondis :

  • Je le pense, Grand-Mère. Voulez-vous que je vous coiffe ?
  • Oh oui ! Et si tu pouvais me mettre un peu de fond de teint, ce serait parfait.

Je cherchai la brosse, la passai dans ses fin cheveux blancs. Puis je lui poudrai légèrement les joues. En vision, je la vis telle que je la verrais le lendemain, les deux mains ouvertes, le long du corps, les cheveux soigneusement coiffés, le teint frais, les yeux clos définitivement.

  • Voulez-vous que je reste encore un peu, lui demandais-je le cœur noué.
  • Non. C’est un rendez-vous d’amour. Tu n’as rien à faire là. Te souviens-tu de ce que je t’ai dit ce matin ?
  • Oui, grand-mère.
  • Répète-moi encore cette devise.
  • « J’accepte les choses que je ne peux pas changer, j’ai le courage de changer ce que je peux améliorer, et j’ai la sagesse d’en percevoir la différence ».
  • C’est bien. Garde-la bien dans ton esprit ; tu gagneras beaucoup de liberté.
  • Merci, Grand-Mère. Merci pour tout ce que vous avez dit ce matin à Valentin. Je crois qu’il a compris le message.
  • Je le souhaite. Là où je vais, j’espère pouvoir te regarder avec tendresse et amour.
  • Voulez-vous que j’appelle Mamy, pour que vous puissiez lui dire au revoir.
  • Non. Je lui ai déjà dit tout ce que j’avais à lui dire. Et puis, arrête de m’ennuyer, c’est mon rendez-vous, laisse-moi maintenant.

Je l’embrassai doucement sur le front. Son odeur était douce composée de jasmin et de poudre. Nulle odeur désagréable à percevoir. Elle quittait le monde dans la paix, heureuse de ce livre qu’elle refermait, pour voguer vers l’inconnu.

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