Ma pupille

7 minutes de lecture

Julie qui n’avait jamais eu un repas convenable tomba du jour au lendemain dans le luxe et la prospérité. Les quelques premières semaines furent émouvantes, autant pour elle que pour nous.

Mes petites sœurs rentrèrent de pension dès le samedi et furent des plus accueillantes pour leur benjamine. Elles donnèrent leurs robes qui étaient trop petites et leurs jouets. Julie prit la poupée avec un tel soin que Kathy fut gênée de lui donner une poupée qui avait les cheveux abîmés et les habits plus ou moins déchirés. Elle demanda à Dorothy de l’emmener à Dinant pour en acheter une neuve. Ma mère ne se fit pas prier et emmena Kathy, Mireille et Julie pour une après-midi récréative.

C’était un peu trop tôt pour Julie. Elle craignait manifestement que Dorothy la ramenât aux autorités. Elle sursauta lorsqu’une cloche sonna et se mit à claquer des dents. Elle s’accrocha à Kathleen qui en fut particulièrement touchée.

  • Il va venir me chercher, murmura-t-elle.
  • Mais non, répondit ma sœur, je connais le Kun fu et le Taï-Chi, je ne te laisserai jamais reprendre par cette brute.
  • Si ! il va venir, il m’avait dit qu’il viendrait et qu’il m’écartèlerait les cuisses au point que je saigne de partout.
  • C’est insensé ! répliqua ma sœur qui ne connaissait rien des affaires sexuelles.

Dorothy assista à la scène avec une boule dans l’estomac. Elle avala difficilement sa salive et chercha dans la rue commerçante une boutique pour la sortir de cet état. Elle avisa un salon de thé qui se présentait à quelques mètres d’elles. Elles s’y engouffrèrent et commandèrent une pâtisserie, sauf Julie. Elle ne voulait pas quitter sa place pour choisir au comptoir. Elle s’était cachée dans un coin de l’établissement. Dorothy choisit donc la table près de l’endroit où elle se tenait et l’appela doucement, rien y fit. Elle était sous la table et refusait de montrer le bout du nez. Il n’y avait Kathleen qui arriva à la sortir de là. Elle s’assit près d’elle et lui donna la main pour la remonter à la surface. Puis elle choisit pour elle une énorme part de gâteau au chocolat.

Julie commença sa pâtisserie par une toute petite cuillère sur le bord du gâteau. Elle sortit sa langue délicatement comme si on allait l’empoisonner. Puis après avoir goûté elle l’entama avec un grand sourire. Elle s’en régala goulûment. Quand la pause se termina, et que les filles se levèrent, Julie les regarda avec une grande tristesse dans ses yeux.

  • Je vous remercie pour tout le bien que vous avez fait, maintenant, vous pouvez m’abandonner chez le curé.
  • Mais non ! s’écria Dorothy en s’agenouillant devant elle, on ne te laissera plus jamais chez ce monstre ! tu resteras avec nous jusqu’à ce que tu sois grande. Allez viens, on n’a pas fini de rigoler!

Julie fit un pas en arrière. Kathleen la cajola et lui demanda pourquoi elle avait peur comme ça. Julie répondit en chuchotant :

  • « Allez viens on n’a pas fini de rigoler », c’est ce que dit le curé.
  • My god ! soupira Dorothy. Excuse-moi, je ne pouvais pas savoir. Ne crains rien de nous, c’est tout !
  • Mamy, je pense que nous devrions rentrer, intervint Mireille, nous la tourmentons plus que nous lui faisons plaisir.

Dorothy acquiesça, déçue. Quand elles arrivèrent au château, Julie sortit comme un ouragan de l’automobile et se cacha dans l’écurie. Les trois m’expliquèrent la sortie, en même temps, toutes plus choquées les unes que les autres. Je rejoignis Julie et lui demandai de me raconter ce qui s’était passé. Il fallait que je sache ce qui la traumatisait afin de lui éviter ces éléments dans un premier temps. Elle me parla de la cloche qui sonnait l’angélus et du curé qui arrivait juste après.

Au souper, mes sœurs et ma mère nous attendaient derrière leur chaise. Elles avaient mis un gros cadeau à la place de Julie. Celle-ci était étonnée de trouver un carton si bien emballé. On lui dit que c’était pour elle, elle remercia poliment en disant que le paquet était très joli mais elle ne l’ouvrit pas. Dorothy n’insista pas et donna le signal pour qu’on puisse s’asseoir. Julie s’assit sur le paquet cadeau, croyant qu’il s’agissait d’un rehausseur afin qu’elle soit à la hauteur de la table. Nous éclatâmes de rire.

Kathy lui fit déballer la boîte, il s’agissait d’une poupée. Elles étaient retournées à Dinant pour en acheter. Pendant tout le souper, Julie regardait le jouet, incrédule, se demandant quand on allait lui demander de la rendre. De temps en temps, elle touchait le tissu, ou s’émerveillait du système des yeux qui se fermaient quand la poupée était couchée. À la fin du repas, je lui proposai de la prendre avec elle, pour dormir. Elle s’y agrippa avec une telle force qu’elle émut toute la famille.

Durant les semaines suivantes, Julie s’adapta à la vie de château avec une certaine difficulté. Elle cachait les desserts dans son lit ou dans son armoire mais ne les mangeait pas. Je me doutais qu’elle faisait des réserves au cas où elle serait privée de repas. Ses robes étaient pliées aussi cachées dans l’écurie.

Je la laissai faire. Tous les matins, je lui demandais ce qu’elle désirait mettre ; elle fonçait dans l’écurie chercher l’habit de son choix, jusqu’au jour, où une robe fut détruite par un cheval. Julie estima sans doute qu’elles étaient plus en sécurité dans son armoire. Pour les desserts, ce fut quand elle en trouva un tout moisi, qu’elle décida qu’il valait mieux les manger quand elle les recevait.

Je pensai souvent au rôle que cette Vanhennecker lui avait fait jouer pour me confondre. Elle en avait fait un animal et en réalité, Julie n’en était pas loin. Elle était tellement sauvage que je ne doutais pas qu’elle n’avait eu aucun mal à endosser ce rôle. Nous avons dû ruser pour l’apprivoiser. Certes très rapidement, elle a appris les règles de la maison et ne les a jamais enfreintes tant elle avait peur d’être renvoyée, je me revoyais quelques fois en elle, telle que j’étais petite fille avec cette angoisse d’être abandonnée par Olivier et Dorothy, mes parents adoptifs.

On entendait également l’angélus du château. J’étais parfois en train de travailler, et je ne pouvais pas l’occuper pendant cette heure de grande angoisse. Alice qui était sage-femme de la région s’était organisée pour être là à ce moment-là, elle la prenait alors sur les genoux et lui lisait des histoires. Quand un accouchement la retenait ailleurs, Dorothy ou Kathleen ou Mireille se relayaient pour qu’elle n’ait plus cette angoisse insurmontable.

Je redoutai, aussi, le moment où je devrais la mettre à l’école. Il n’était pas question de la mettre à l’école du village, où Vanhenecker pourrait venir la titiller. Nous en discutâmes longtemps avec mes parents et Alice qui s’occupait d’elle autant que moi. Nous décidâmes de l’envoyer, près de l’imprimerie de mon père, il y avait une petite école privée et non confessionnelle. Il faudrait d’abord qu’elle ose prendre l’automobile avec mon père. Ce qui était loin d’être le cas. De toute façon, nous devions attendre également qu’elle se décide à faire un pas hors du château, nous n’en étions pas là.

Olivier était très malheureux de cette peur viscérale même s’il la comprenait parfaitement. Il adorait les enfants et voir cette gamine le fuir comme s’il était l’enfer sur terre le remplissait d’une profonde tristesse et de désarroi.

La seule contrainte qu’elle avait était d’apprendre le taï-chi et le kung-fu. Nous étions tous d’accord pour l’obliger à savoir se défendre.

Je pense avec recul que c’est ce qui la sauva. Non pas qu’elle en eut besoin pour se protéger du curé ou d’autres agressions, c’est le fait de savoir qu’elle avait une arme en elle, et que cette arme, nous lui la donnions. Mais tout cela est une autre histoire, je me dois de terminer le livre de Valentin afin de clore définitivement cette tranche de ma vie.

Quelque temps plus tard, j’organisai le cercle de la Spirale. Je n’ai été nullement étonnée de constater que Julie devait y rentrer. Cela m’a rassurée : elle était des nôtres pour sa vie entière. Je choisis le catalpa dans le parc du château afin de ne pas trop la perturber. L’arbre était grand et à moitié écrasé sur le sol. Facile à grimper, il avait été notre arbre de jeu, c’était un petit hommage à ma jeunesse que de s’installer sous son ombre.

Julie reçut une première carte, celle de sa vie, elle la contempla et me dit :

  • Je crois que c’est la plus belle du paquet !
  • Tu en as de la chance ! ai-je répondu, laisse-moi te l’expliquer : tu auras une vie qui ne sera pas très mouvementée, tu vivras près d’ici sur les bords de la Meuse. Et ça, tous ces petits animaux qui sont à l’ombre de ton arbre signifient que tu sauveras beaucoup d’êtres sans défense. C’est en effet une des très belles cartes. Donne-moi ton autre carte !

La petite me la tendit avec un large sourire.

  • Oh oh ! dis-je. Tu as une fleur en bouton. Ça veut dire que tu vas pouvoir enfin te détendre et t’ouvrir au monde.

Tout le monde en sourit. Comme de coutume, Dorothy triturait sa carte nerveusement. Elle me la tendit un peu brutalement en disant, comme à son habitude également :

  • Ne me ménage pas !

Je souris en découvrant sa carte :

  • Pas besoin de vous tourmenter, mamy ! votre carte indique que votre période sera calme et sans souci. Tiens, ça par exemple ! m’exclamai-je.
  • Quoi donc ? dit-elle encore nerveuse.
  • Vous serez encore grand-mère !
  • Et de quelle couleur seront mes petits-enfants ? dit-elle en souriant.

Tout le monde éclata de rire. John, lui répondit avec un sourire éblouissant :

  • La couleur de l’amour !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Yaël Hove ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0