César
Une masse gluante appuie sur mes épaules, m’écrase de son poids, immobilise mes membres, empêchant tout mouvement. Ma respiration, oppressée par cette mélasse, devient difficile, l’air me manque. Et pourtant…
J’ai passé la plus grande partie de ma vie à faire semblant. Faire semblant d'être fort, de traverser les épreuves avec facilité, d’être intouchable, de survoler...
Ce n’était pas le fruit du hasard, c’était calculé, méthodiquement planifié : élire un modèle (aujourd'hui encore, je m’en souviens parfaitement, même son style de danse est resté gravé dans ma mémoire), bien l'observer, l’apprendre par cœur et… le copier. Un truc pas croyable : imiter l’attitude d’un gars sûr de lui a le même effet sur les gens que l’on côtoie que d’être vraiment sûr de soi.
Il arrive qu’un petit pourcentage perçoive le stratagème, mais c’est quantité négligeable et j’ai bien vite appris à les éviter.
La vie en est devenue plus facile, les portes s’ouvrent toujours plus larges pour laisser passer les grandes gueules, surtout si elles assurent avec un brin d’humour. Faut bien ajouter sa touche personnelle. Que ce soit du vrai ou du falsifié n’entre jamais en ligne de compte.
J’ai si bien joué le rôle, pendant si longtemps, que j’ai fini par me convaincre moi-même. Pour sûr, je dois avoir de réels talents d'acteur. Qui sait, je me suis peut-être même trompé de carrière…
- Et le syndrome de l'imposteur ?
- Le quoi ?
Puisque je vous dis que je suis un vrai, un dur, un tatoué ! L'apparence, vous dis-je, l’apparence ! Le syndrome de l’imposteur c’est pour les vrais, pas pour les faux semblants.
Dans les faits, quand une difficulté de la vie tente de m’agripper, la technique est imparable : je me tiens bien droit, je bombe le torse et j’ouvre en grand. C’est fou l’efficacité que peut avoir une grande gueule, même équipée de fausses dents.
Quand un sentiment devient trop fort, qu’il risque de me démasquer, je le balaie d’une blagounette, puis hop ! pirouette… je suis insaisissable. D’autant plus facilement que, pour de vrai, je n’existe pas.
Traverser des situations difficiles, s’en dépêtrer au mieux, galérer pour retrouver le cap, comme le font le commun des mortels, c’est pas marrant, certes, mais ces hauts et ces bas vous forgent le caractère, vous trempent l'âme. Quand survient la tuile, la vraie, même si on ne peut jamais s’en sortir tout à fait indemne, une certaine résistance acquise aide à passer le cap.
A contrario, passer la plus grande partie de sa vie à jouer un rôle ne vous épaissit pas la cuirasse, cela vous transforme en fétu. Le moindre souffle de vent vous retourne comme une crêpe. Alors imaginez une avalanche…
Quand vous sortez la tête des gravats, la vie est devenue lourde, collante, fini les pirouettes. Continuer de respirer est déjà un exploit, alors s’envoler…

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