Le bug

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Après son rendez-vous mémorable, il avait décidé de ne rien décider. Il voulait profiter du délai pour réfléchir sans pression. Il s’était même lancé dans quelques petits projets, prétexte à se prouver qu’il avait gardé la main sur ses priorités. Mais il n’avait jamais retrouvé son équilibre insouciant, car les relances du Club lui rappelaient sans cesse que la date fatidique approchait. À force de tergiverser il était arrivé au pied du mur. Le 4 avril tombant un lundi, il ne lui restait plus désormais qu’un seul week-end. Il savait pertinemment que, pendant ces deux derniers jours, son indécision allait tourner progressivement à la nausée.

Ce n’était pas tant le risque d’absorber une substance expérimentale qui l’avait retenu jusque-là. Après tout Antoine avait l’air de se porter très bien. S’il avait bien fait part de ses griefs à son ami, il était resté évasif à chaque fois que celui-ci lui avait demandé quand il comptait franchir le pas. Il savait que toute discussion prolongée sur ce sujet aurait fini par tourner autour de son indécision maladive. Plus que le risque éventuel, sa motivation était d’essayer de sortir d’un système qu’il n’avait pas choisi, dans lequel on l’avait fait rentrer un peu par la ruse.

Il avait relu ligne après ligne les conditions du contrat qu’il avait approuvé malgré lui. Il avait cherché des informations sur le Club, des avis, des retours d’expérience, bons ou mauvais, mais avait vite renoncé devant l’avalanche de réponses : en effet, des centaines d’agences ou de réseaux utilisaient le mot ‘club’ dans leur dénomination, brouillant les pistes. Même en affinant ses recherches avec l’adresse exacte les résultats étaient encore inexploitables.

Il avait alors changé de méthode en remontant la piste du chercheur dont il avait réussi à retenir le nom. Si cela lui avait permis de confirmer ses soupçons nés des faux raccords de la présentation, il n’en avait pas appris davantage sur le Club lui-même. Il existait bien un professeur Stephen Wakefield à l’Université de Californie, spécialiste en biochimie comportementale, qui avait mené plusieurs travaux sur les stimuli ou la prise de décision. Les reportages dans lesquels il apparaissait étaient ceux dont des extraits figuraient dans la présentation, mais il n’y avait nulle trace du Club même dans les séquences complètes. La vidéo était donc un montage avec des séquences tournées ultérieurement en studio. C’était moralement discutable mais cela ne constituait pas pour autant une preuve de fraude, car ces recherches n’avaient fait l’objet d’aucun brevet restreignant leur utilisation commerciale. S’il n’existait aucun lien direct entre l’agence et le professeur Wakefield, il n’y avait pas davantage de preuve de fraude ou de réappropriation illégale.

Il n’avait donc trouvé aucun élément lui permettant de se dégager légalement du Club. Tout ce qui lui restait à faire c’était d’accepter de se lancer dans une démarche incertaine ou de partir en payant une lourde pénalité. Dans les deux cas l’agence y trouvait son compte. Mais alors qu’il gaspillait son dernier samedi à ruminer, un événement imprévu vint subitement éclipser ce sujet brûlant. Il venait de recevoir un mail de son groupe qu’il pouvait difficilement ignorer malgré le week-end : la direction l’informait que, suite à une inversion malencontreuse des sauvegardes informatiques, une partie des prévisions calculées par son service était perdue. À la veille de la réunion de cadrage, elle lui demandait de les reconstituer au plus vite sans attendre lundi et le retour de son équipe. Elle lui promettait à l’appui une prime ou des congés supplémentaires en échange de son week-end sacrifié. Après avoir rapidement évalué la situation, il réalisa qu’il allait devoir repasser à son bureau, car les éléments dont il avait besoin n’avaient pas encore tous été numérisés. Pestant contre le service informatique qu’il n’avait jamais réellement apprécié, il répondit favorablement à la direction et se mit en route, en prenant au passage son sac de randonnée.

Il avait la chance d’habiter à portée de marche de la succursale et de pouvoir s’y rendre par un trajet plutôt agréable. En passant devant les terrasses qui se vidaient lentement après le repas de midi, il réalisa qu’il n’avait encore rien mangé. Cependant, bien plus que son repas manqué, c’était la vue de quelques couples attablés qui le contrariait : ils lui rappelaient que le Club attendait toujours sa décision. Mais il chassa une fois de plus ces pensées en arrivant à destination. Son badge lui permettait d’accéder à son bureau sans passer par le vigile. Il voulait faire vite, prendre tous les dossiers dont il avait besoin quitte à s’encombrer inutilement, son large sac lui évitant de perdre du temps sur place à trier. Il voulait bien travailler en week-end mais chez lui dans un cadre confortable, pas dans les locaux fonctionnels et anonymes de Carmin.

De retour à son domicile il improvisa rapidement un espace de travail sur la table du salon. Malgré la place dont il disposait dans son deux-pièces il n’avait jamais voulu aménager un coin travail, préférant s’entourer des objets qui lui rappelaient ses passions. Sa vie professionnelle n’occupait qu’une étagère, entre des livres de formation et quelques archives. Il rassembla ses outils : son portable personnel, un calepin qui ne le quittait jamais, quelques fournitures, et surtout son enceinte, l’espace sonore dont il avait besoin pour pouvoir se concentrer. Il se mit au travail sans plus tarder, la journée étant déjà bien entamée.

Il travaillait sans se soucier de l’heure. Il avait pris la bonne décision en choisissant de s’installer chez lui : malgré l’enjeu il était plutôt détendu, la fenêtre ouverte laissant rentrer une atmosphère légère de début de printemps. Calmement il ressaisissait, colonne par colonne, les tableaux que son équipe avait déjà saisis. Il ne se laissait distraire que par les accords de jazz qui sortaient de son enceinte. Ce n’est que lorsque le jour commença à diminuer qu’il s’accorda une pause. En évaluant la hauteur des dossiers déjà traités, il estima qu’il avait même suffisamment avancé pour pouvoir s’offrir une soirée de repos et remettre la suite au lendemain.

Il n’était installé que depuis quelques minutes dans son canapé, une bière à la main, quand l’enjeu du Club revint le préoccuper. Cependant il réalisa vite que les évènements imprévus avaient changé son regard sur ce dilemme. Le bug qui lui avait déjà coûté un après-midi n’avait pas seulement interrompu ses projets personnels, il avait également rompu le cercle d’indécision dans lequel il s’était enfermé. Il prit quelques minutes pour savourer cette victoire sur lui-même, avant de se convaincre que sa décision était bien prise : sans attendre l’ultime relance du Club, il allait finalement suivre l’exemple d’Antoine et accepter leur offre.

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