Follicule

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Mardi

J'ai rencontré Raoul ce soir chez Priya. Un nouveau dans le collectif. Chauve. Vraiment chauve, pas le genre chauve-qui-se-rase-par-choix-esthétique, non — chauve de naissance, chauve de destin qu'on ne peut pas contester ni adoucir avec un bonnet. J'ai failli lui serrer la main deux fois tellement j'étais déstabilisé. Il a parlé vingt minutes sur l'appropriation capillaire dans les médias mainstream et j'avais les larmes aux yeux. Enfin quelqu'un qui incarne. Qui n'a pas besoin de dire — son crâne dit. Priya l'a regardé comme si c'était Zidane ressuscité en version militante et je comprends, objectivement je comprends, même si Zidane n'aurait probablement pas apprécié la comparaison.

Vendredi soir - ou samedi matin ?

Raoul a créé un compte. 740 followers en trois jours. Normal, il est le message. Son corps est son argument, son crâne est sa tribune, sa seule existence dans une pièce est un acte politique que huit ans de militantisme de ma part n'ont pas réussi à égaler. J'ai mis un an pour atteindre les 800, mais bon. Ce n'est pas une compétition. La lutte n'est pas une compétition. Je me raconte ça depuis ce matin, comme un mantra que je me répète pour ne pas ouvrir son profil toutes les cinq minutes.

J'ai tenu 14 minutes.

Dimanche14h

Ce n'est pas une compétition MAIS il a posté une photo de sa tête en contre-jour avec comme légende "mon crâne est un manifeste" - et j'ai failli vomir. Pas à cause de la photo mais des 1000 likes ajoutés en quelques heures et du commentaire de Priya — "iconique" — comme si tout ce que j'avais écrit ces trois dernières années sur la violence esthétique normative pouvait être résumé, surpassé, anéanti par un crâne en contre-jour.

Iconique, je t'en foutrais.

Mercredi 23h27

Raoul est quelqu'un de bien. Fondamentalement.

Je maintiens contre ma propre mauvaise foi que je reconnais et que je travaille. Il a juste cette façon légèrement agaçante d'occuper tout l'espace dans une pièce sans rien faire, juste en étant là avec son crâne qui capte la lumière comme une installation artistique financée par le Nouveau Louvre, comme une sculpture vivante qui rendrait automatiquement invisibles tous les corps autour de lui, tous les chevelus autour de lui, tous les corps chevelus qui ont pourtant choisi d'être là, d'être militants, de sacrifier leurs soirées du mercredi à débattre de la charge symbolique du brushing dans les luttes intersectionnelles.

Les gens lui parlent différemment. Comme s'il avait souffert davantage. Comme si la souffrance se lisait sur un épiderme crânien. C'est réducteur. C'est même une forme de validisme capillaire et j'envisage sérieusement d'écrire là-dessus. Un long thread ou un article, peut-être un manifeste ou un livre — Le Crâne et le Néant — Sartre aurait apprécié...

Jeudi

Réunion du collectif. Raoul a proposé une "Marche des Crânes Libres" pour le printemps. Tout le monde a applaudi. Moi aussi j'ai applaudi parce que c'est une bonne idée. Une idée que j'avais eue en octobre quand j'avais dit "on devrait faire quelque chose de visible, dans la rue, quelque chose d'incarné". Personne n'avait réagi. Khadija regardait son téléphone. Priya cherchait ses clés.

Raoul dit "Marche des Crânes Libres" et c'est le débarquement de Normandie, c'est mai 68, c'est Rosa Parks dans le bus. Sauf que Rosa Parks n'aurait pas apprécié cette comparaison non plus.

La différence entre lui et moi c'est qu'il a un crâne libre.

Moi j'ai mes convictions, ce qui devrait être politiquement équivalent.

Vendredi

Je hais Raoul.

Non, je ne hais personne. La haine est pour ceux qui n'ont pas fait leur ménage intérieur.

Je trouve Raoul profondément irritant et son ego prend plus de place que son engagement. Il fait de sa calvitie une rente symbolique qu'il n'a pas méritée davantage que n'importe qui et le fait qu'il soit né comme ça n'en fait pas un saint. Les gens naissent noirs, femmes ou pauvres. Ça n'en fait pas automatiquement des militants exemplaires. L'identité n'est pas une vertu, c'est même tout le contraire de ce qu'on défend.

Je me suis relu.

Peut-être que je devrais arracher cette page.

Samedi— chez le coiffeur

Parlons du coiffeur puisqu'on y est. Pour de vrai. Dix ans que je me torture dans ces fauteuils en skaï à essayer de décider quelle longueur, quelle coupe, quelle couleur correspondrait honnêtement à ce que je suis sans sur-signifier, sans m'approprier des codes qui ne m'appartiennent pas, sans tomber dans le piège de la performativité capillaire.

Longtemps j'ai voulu me teindre. Un blond platine, quelque chose de queer, de joyeusement non-normatif. Et puis j'ai hésité — est-ce que ça ne reviendrait pas à instrumentaliser une esthétique LGBTQA+ alors que mon parcours de vie arc-en-ciel se résume à une seule expérience ? Cette expérience initiatique avec Mathieu derrière le bungalow des filles avait, sur le moment, ouvert en moi des questionnements identitaires d'une profondeur que je n'étais pas encore équipé pour cartographier.

J'ai opté pour un brun naturel légèrement structuré qui dit je suis là, je réfléchis, je ne cherche pas à en imposer — un brun politique en quelque sorte — et le coiffeur m'a regardé comme si j'étais fou quand j'ai essayé de lui expliquer ça.

Ces cheveux m'ont coûté une fortune en angoisses existentielles.

Raoul ne peut pas savoir. Raoul n'a jamais eu à choisir.

Dimanche matin, trop tôt

Maman a appelé. Elle voulait savoir si j'allais bien parce que je n'avais pas répondu à leurs messages depuis dix jours. Je lui ai parlé de Raoul, de sa Marche des Crânes, de colonialisme capillaire, de comment certaines personnes transforment un accident génétique en capital militant sans avoir fourni le travail théorique correspondant. Elle a eu un silence bizarre. Papa a pris le téléphone. Il a dit on peut se voir ce week-end ? avec cette voix qu'il prend quand il y a quelque chose, cette voix de fond de gorge légèrement compressée qu'il avait quand il m'a annoncé la mort du chien et quand il m'a dit que grand-mère avait la maladie d'Alzheimer et que ça allait aller mais que ça n'allait pas du tout.

J'ai dit oui.

Dimanche soir

Mes parents m'ont fait greffer à quatre ans. Pro-to-cole ex-pé-ri-men-tal, ont-ils articulé.

Une calvitie précoce totale des deux côtés de la famille, une fatalité génétique inscrite dans chaque cellule de mon corps d'enfant. Ils ont saisi l'opportunité des premières greffes de follicules cultivés en laboratoire. Papa a sorti un dossier médical ; il l'avait gardé pendant vingt ans, dans le tiroir du bas de son bureau sous les déclarations d'impôts. J'ai eu droit aux photos du protocole montrées avec la fierté de quelqu'un qui a géré un problème complexe, qui a anticipé, qui a protégé.

Maman pleurait doucement en disant qu'ils voulaient me donner toutes les chances. Toutes les chances. Comme si mes chances naturelles — mon crâne naturel, mon corps naturel, le corps que j'aurais été — étaient un handicap à corriger, avant même que je puisse le décider.

Ils ont regardé ma tête pendant tout le dîner avec une satisfaction tranquille et douce.

Absolument insupportable. Le devoir accompli. Le fils réparé.

Je suis rentré sans rien dire. Je cherche mes mots dans ce carnet depuis deux heures et je ne trouve que des questions. Est-ce que mes convictions sont fausses parce que mon corps est modifié ? Est-ce que tous mes arguments militants s'effondrent parce que mes cheveux sont une prothèse ? Est-ce que Raoul — Raoul que je déteste, Raoul que je conchie et dont je relève le compte toutes les cinq minutes — est-ce que Raoul a raison d'exister comme il existe d'une façon qui m'est désormais interdite, confisquée, volée avant ma naissance ?

Je suis génétiquement chauve.

Je n'ai jamais été chauve.

Je ne serai jamais chauve.

C'est quoi ça comme identité ?

Lundi 7h12

Je n'ai pas dormi. J'ai regardé le plafond et pensé à Raoul qui dort quelque part avec son crâne libre et sa légitimité intacte. Lui avec son innocence absolue et ses 2 300 followers.

Je me suis levé. J'ai ouvert son Instagram. J'ai liké la photo du crâne en contre-jour.

Le destin, c'est ce que j'aurais été sans mes parents.

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