L'Unique
Mes bourreaux ne me laissèrent pas reprendre mon souffle. La crosse d’un revolver me fit heurter le sol, tandis que les deux autres s’acharnèrent à me rosser de coups de pied.
Toujours cette stupide violence. Pourquoi ne comprenaient-ils pas que je leur étais inutile ? Un coup en plein visage me fit rouler sur le côté, mes mains crispées sur ma face meurtrie, geignant de désespoir.
« Si vous devez me buter, magnez-vous putain ! » rageais-je en silence.
Persuadés de ma culpabilité, j’étais destiné à me faire tabasser jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mon corps serait ensuite incinéré et irait rejoindre la liste des disparus. Ils firent quelques pas en ma direction, prenant leur temps. Ils espéraient certainement que la crainte de me faire frapper à nouveau me ferait parler. Difficile lorsque l’on n’a aucune information à révéler.
Un son strident et continu retentit. En panique, mes bourreaux se précipitèrent en dehors, me laissant seul dans cette pièce mal éclairée. Je repris lentement mon souffle, trop faible pour me relever. Bien que recouvert par l’alarme, j’entendais des hurlements dans le couloir. Quelque chose s’était produit. Quelque chose qui amenait un climat de peur parmi les adeptes de l’Unique. Chose rare pour ne pas ressembler à de l’espoir pour moi.
L’alarme les avait pris de court. Personne n’était resté pour assurer ma surveillance. Qu’avaient-ils à craindre de moi de toute façon ? Un frêle journaliste roué de coups, cela ne risquait pas de vagabonder bien loin… C’était mal me connaître.
Mais si je devais tenter une fuite, c’était maintenant ou jamais. Dans peu de temps, l’un des soldats serait de retour et achèverait le boulot. Je n’étais qu’un opposant qui n’avait rien à leur offrir. Fuir ou mourir, je n'avais guère d'option. Mon esprit était embrumé. Ma vision, encore trouble, n’allait pas aider. Je tentais toutefois de me relever. Prenant appui de mes mains, les membres tremblants, je me mis difficilement à genoux. La tâche était ardue, je devais marquer des pauses sous peine de chuter. Mes côtes me brûlaient, je n’osais en estimer le nombre brisé.
J’eus bien des peines à m’établir sur mes deux jambes. J’y parvins au prix d’un effort qui faillit me faire perdre connaissance une bonne dizaine de fois. À présent, je ne devais surtout pas quitter mon objectif de vue. Seule ma volonté me maintenait conscient, la moindre défaillance me serait fatale. Si je chutais au sol, je doutais de réussir à me relever à nouveau. Peu après mon entrée dans la pièce, j’avais remarqué une fenêtre qui semblait donner sur une sortie de secours. J’avais cru y apercevoir un escalier. Ma décision fut rapide.
Péniblement, je parvins à me diriger vers la faible clarté qui se dégageait de la fenêtre. Mon sésame, ma bouée de sauvetage. Elle ne s’ouvrait que par coulissement de bas en haut. Vieux bâtiment, donc fenêtre de merde. Logique.
Je plaquai mes mains contre son bois et poussais de toutes mes forces. Mon cœur se mit à battre de plus en plus fort contre ma poitrine, la martelant douloureusement. Mes nerfs étaient à vif, mes sens aux aguets. Un garde pouvait rappliquer à tout instant !
Après un temps qui me parut infini, la vitre finit par s’élever. J’inspirai une grande bouffée d’air salvatrice, qui me fit me sentit revivre. J’enjambai le rebord, attentif à ne pas chuter bêtement. Mon corps était lourd, chaque mouvement me demandait un effort surhumain.
Mon intuition avait été la bonne. Je me trouvai sur la passerelle d’un escalier de secours en colimaçon. Il me fallait descendre, en priant tous les dieux du monde qu’aucun de mes bourreaux ne me voie à l’un des étages. Pas de bol, j’avais toujours été athée…
Prenant appui sur le rebord de l’escalier, je m’exécutai maladroitement, marche après marche, aussi rapidement que possible malgré mon pitoyable état. Lorsque mon pied toucha le trottoir, je crus m’évanouir de soulagement. Mon pragmatisme me rappela que je n’étais pas encore tiré de cet enfer. Je venai de déboucher sur une rue que je ne connaissais pas. À mon enlèvement, nous venions d’arriver dans une ville qui nous était jusque-là inconnue. Nous n’avions pas eu le temps de nous livrer à notre repérage, un rituel instauré durant de longues années de vagabondage. Apparemment, je me trouvai à l’arrière d’une sorte d’entrepôt.
J’entendis l’écho d’une fusillade non loin. Je devais quitter les lieux au plus vite, ma fuite ne tarderait pas à être remarquée. Je me mis à courir, malgré la brûlure de mes côtes brisées. Ma vue était trouble, le crâne encore sonné du passage à tabac que m’avaient infligé les représentants d’un pays qui n’était définitivement plus le mien.
Un crissement de pneu derrière moi figea mon sang.
Déjà repéré ? Je stoppai ma course et me retourna prestement, craignant de recevoir une balle. Une solide poigne m’agrippa le bras et me força à le suivre jusqu’à une camionnette. Mon nouveau ravisseur, cela commençait à devenir une sale habitude, était cagoulé et m’intima de monter à l’arrière. Je m’exécutais, étonné de ne pas avoir été abattu à vue. Un homme me fit signe de m’asseoir à côté de lui.
Je le fixais quelques secondes, interloqué. J’avais déjà rencontré ce type.
Et je mettais juré que cette rencontre serait la dernière.
— Je vous en prie, asseyez-vous, m'invita-t-il, en me désignant une place, à côté de lui.
Inutile de me le répéter. J’avais la sensation que mes jambes allaient se dérober sous mon poids. Je m’affalais brutalement, grimaçant sous l’atroce douleur. À présent sous une relative sécurité, mes nerfs se relâchaient, ravivant les flammes de mes blessures. La camionnette démarra brusquement.
— Nous vous menons en un lieu sûr, m’informa-t-il. Nos médecins vont s’occuper de vous.
Durant le silence qui suivit, une foule de questions m’assaillait. Mais trop las pour les formuler, je restais muet.
— Depuis notre précédente rencontre, nous vous avons gardé dans notre viseur, monologua-t-il, éludant l’une de mes interrogations. Je suis navré de constater que nos craintes étaient fondées.
Je ne répondis pas et jetais un bref coup d'oeil dans sa direction. Grand, cheveux rasés au carré, regard froid. L’archétype du militaire qui avait subi sa vie de violence. À son regard, je compris que son psychisme semblait s’être davantage assombri. Lors de notre précédente conversation, son regard et sa voix trahissaient un optimisme flamboyant. Aujourd’hui, la flamme semblait s’être éteinte.
— La Fraternité a besoin de vous.
Un ricanement nerveux s’échappa de ma gorge. Je n’étais pas surpris par cette déclaration. Notre précédente conversation avait eu pour sujet cette même proposition de recrutement. L’idéologie de la Fraternité était pourtant noble. Rétablir la démocratie, en voilà un beau combat. Mais comme je l’ai déjà signalé…
— Pour tuer ? C’est votre spécialité, non ?
Eh ouais, mon petit pote. Même avec toutes les cotes brisées, je continue à voir le sang sur ses mains. Incapable de porter efficacement leur discours de liberté, ils se livraient depuis plusieurs années à des attaques directes contre l’Unique. Générant mort et destruction. Porteur d’un message d’espoir, la Fraternité, impuissante, était devenue un vulgaire mouvement terroriste. Ce « leader » m’avait proposé de devenir leur porte-parole. J’avais décliné. Le massacre d’innocents ne justifiait pas la lutte et je refusais de devenir comme eux.
— Vous n’avez pas besoin de moi pour cela, murmurai-je avec froideur.
— Vos messages sont l’espoir du peuple, affirma le général. Nous ne sommes que le corps. Soyez notre esprit.
— Foutez-moi la paix, rétorquais-je sèchement en me frottant la tempe.
Le froid que je venais de jeter ne dura que trop peu de temps à mon goût et fut interrompu par une question des plus désagréable.
— Tenez-vous à votre famille ?
Nouveau silence. Je voyais clair en sa manœuvre. Et je n’étais pas du genre naïf.
— Sans notre soutien, vous n’avez aucune chance de les retrouver.
— Ils sont déjà morts.
— Qu’en savez-vous ? Vous êtes en vie, non ? Et plus vous le resterez, plus il y a de chance pour qu’ils soient épargnés. Vous connaissez leur façon de procéder tout autant que moi.
J’étais piégé. Complètement niqué. Sur tous les plans.
— Nous pouvons nous aider mutuellement. Je vous en prie, contribuer à libérer notre patrie. Et nous vous aiderons à sauver votre famille.
Était-ce possible ? La Fraternité s’était montrée aussi violente que l’Unique… jusqu’à présent. Pouvait-elle devenir une armée de paix ? Je ne pouvais m’empêcher d’en douter.
Le général me mit une arme entre les mains. Drôle de façon de me convaincre.
— Le choix vous appartient.
Les pensées se bousculaient en mon esprit. Tout était confus. Si je refusais, je perdais mon dernier espoir de retrouver ma famille. Si j’acceptais, je prenais le risque d’entrainer la mort d’innocents. Tant d’âmes qui n’avaient rien demandé d’autre que de vivre en paix. Mais pouvait-on encore les considérer comme des innocents ? Eux qui avaient fait perdurer l’Unique au pouvoir ?
Mes côtes me faisaient souffrir. Des larmes me montèrent aux yeux. De douleur ou de tristesse ? Je n’aurais su le dire. Était-ce à cela que devaient me conduire mes efforts, mon travail ?
Je ne pouvais plus quitter l’arme des yeux.
Quel était le bon choix ? Y'en avait-il seulement un ?

Annotations
Versions