Chapitre 2 - III
En arrivant sur les lieux, c'est encore un spectacle décevant, tant il est révoltant, qui prend place sous ses yeux. Elle y retrouve le vieil homme qu’elle souhaitait ne jamais revoir. Il est visiblement saoul et mentalement inatteignable. Et dans sa grandeur d’esprit, il a pris un enfant en otage pour qu’on lui amène son ex-épouse. L’enfant retenu contre lui et un marteau dans l’autre main, il déballe toutes insultes qui lui passent par la tête. Marquant une pause de temps en temps pour réclamer haut et fort le prix pour relâcher le petit. Chancelant et tremblant, il ne perd pas une seule fois l’emprise qu’il a sur sa victime.
Les villageois déjà sur place ont trop peur pour essayer quoi que ce soit. Et ils ont raison de ne rien essayer. Essayer de le raisonner maintenant risque de le rendre encore plus violent. Et l’affronter, et bien… il faut être sûr de pouvoir le maîtriser.
Mais pendant ce temps, cette violence, cette peur, cette hésitation, l’enfant n’ose même pas pleurer à plein poumons. Ses yeux sont en larmes et ses cris de terreur sont silencieux. Son regard appelle à l’aide mais personne ne vient. Il voit tous ces gens autour de lui, mais personne ne l’aide.
Mais Eliana qui ressent la peur immense contenu dans le corps de ce petit ne peut rester immobile. Alors dans l’espoir de l'apaiser, elle s'accroupit et elle attend. Elle fixe l’enfant sans jamais relâcher son attention. Et parce que c’est la seule maintenant à son niveau, il la voit. Là, au beau milieu du mur humain immobile, elle le regarde, souriante. Elle lui dit en silence, en l’inscrivant sur ses lèvres : « ça va aller ».
L’enfant en oublie presque le bras du monsieur qui pue l’alcool. Il est captivé par l’espoir que lui offre la jeune femme. En un instant, en un geste, Eliana a donné au petit ce que personne n’a pensé à lui donner, de l’attention. Pas celle d’un adulte responsable, non. Celle d’un adulte qui donne de l’importance à ce qu'il ressent. Oui, celle d’un adulte qui le voit comme un humain et pas comme une responsabilité.
Soudain, monsieur Benoît perd l’équilibre et il fait un pas en arrière. L’enfant est arraché à ce sentiment de réconfort et se met à pleurer plus fort qu’auparavant. Dans cet instant presque suspendu, l’homme ivre mort reprend légèrement conscience de son environnement. Et là, il l’aperçoit lui aussi. Cette femme accroupie qu’il reconnaît instantanément.
Pas un mot. Mais un sourire perfide rompt son expression fatiguée. Une lueur de frénésie dans les yeux, il crache alors :
« T’es là toi ? T’es pas partie avec ta p'tite copine en ville ? commence t-il en ajoutant de l’emprise sur le petit qui essayait de s’échapper. T’inquiète pas va, toi aussi je vais te tuer ! T’es juste une de ces salopes qui n’avaient rien d’autre à foutre que m’emmerder !
- Lâche l’enfant ! lui ordonne-t-elle, la rage aux yeux et dans ses poings fermés, en se relevant.
- L’enfant ? demande-t-il en penchant son regard sur son otage. Oh, lui tu veux dire ? continue-t-il, le sourire sadique aux lèvres. T’as raison, j'en ai marre de l’entendre chialer. J’en ai mal au crâne ! »
Il finit à peine sa phrase qu’il brandit son bras muni du marteau. Et quand le lâche s’apprête à asséner un coup à l'enfant qui le regarde, les yeux lui suppliant de ne pas le faire, Eliana, à bout, se jette sur lui.
Malheur ! En plus d’avoir bousculé l’homme dangereux, l’enfant est tombé avec. La jeune femme à tout de même reussi à lui protéger la tête avec sa main. « Et mercredi… Tu parles d’une réussite… Je ne le sens pas, mais alors pas du tout, » se dit-elle. Elle se met à quatre pattes au-dessus de l’enfant pour se préparer au pire. Laisser l’enfant partir le mettrait en danger car les spectateurs silencieux sont tétanisés de peur et ne s’approcherons pas pour l’attraper. Le mieux c’est encore de former un bouclier pour le protéger en espérant que les policiers et les secours arriveront à temps. En tout cas, c’est ce que pense la jeune femme dans le feu de l’action.
« Petit, comment tu t’appelles ? demande Eliana, essayant de garder son calme pour ne pas affoler l’enfant.
- Tim… Timothée ma… madame, répond-t-il les larmes aux yeux.
- Bien Timothée, ferme les yeux pour moi d’accord ? Et tu les ouvriras quand je… quand quelqu’un te dira que c’est fini d’accord ? Tu veux bien faire ça pour moi ? lui demande-t-elle avec un sourire trop beau pour ne pas paraître forcé.
- D’ac… d’accord, obéis le petit garçon tremblant d’émotions fortes.»
Au fond, il le sait, il le sent. La gentille madame venue l’aider y risque beaucoup en le protégeant comme ça. Mais il obéit car il ne veut pas trahir ses efforts et sa confiance.
« Salope ! Tu vas me le payer sale chienne ! hurle l’agresseur toujours aussi intelligent. Sans oublier de cracher, sinon c’est pas cliché. »
Une fois relevé, il titube presque mais réussit à se tenir debout aux côtés de la jeune femme. Il brandit une nouvelle fois son marteau et… Et là on s’imagine que quelqu’un dans l’assistance à son tour se jette dessus puis que tout le monde suivra. Mais non. Dans un cri d’effort l’assaillant frappe la jeune femme à l’arrière de la tête en s’agenouillant à moitié pour mieux l’atteindre.
En l'espace de quelques secondes, les menaces sont passées à exécution et Eliana n’arrive plus à penser pour elle-même. Un petit cri comme une plainte silencieuse s'échappe de sa bouche, les dents serrées par la gravité du coup. Elle resserre alors son corps autour du petit.
« Ça va aller, lui murmure-t-elle. Tu te débrouilles bien, tu es un très bon garçon, continue comme ça, l’encourage-t-elle. »
L’enfant se met à pleurer si fort que la foule d’observateurs reculent d’un pas. Comme si la situation était devenue si dangereuse que plus rien ne peut être fait pour les aider. Un abandon lâche, mais compréhensible.
Les hurlements de l’enfant font vibrer les tympans d’Eliana de douleur. Mais au lieu de lui faire perdre son sang froid, elle en sourit presque. Car cela lui fait presque oublier la douleur aiguë à l'arrière de sa tête. « C’est chaud, se dit-elle. Ma tête.. je me sens plus légère… Non ! Je dois tenir bon ! Concentre toi Eliana ! Mais oui… Concentre-toi sur les pleurs du petit ! » se hurle-t-elle.
L’homme fou de rage ne peut s’arrêter là, il jubile. Son ennemie, juste là, à sa mercie. Et il peut lui faire tout ce qu’il veut. Car personne n’ose bouger. C’est presque trop beau. Il doit en profiter. Il se met alors à rire et à l’insulter en se redressant. Puis la frénésie s’empare de lui à nouveau. Il sert les dents, non pas de douleur, mais de rage. Et dans un orchestre de violence il lui assène un coup de pied par-ci, un coup de pied par là. Puis il lui piétine les mollets et les mains. Plus il la frappe, plus il se sent supérieur à elle. Plus elle s'affaiblit, plus il est satisfait. Il se créer presque un jeu en essayant de la faire se mouvoir. Mais rien y fait. Eliana ne bouge pas.
Non, elle ne bouge pas. Elle fait tout pour que l’enfant soit inatteignable. Plus les coups pleuvent, plus elle essaie de contracter ses muscles, comme pour se clouer au sol. La douleur s’empare de chaque partie de son corps exposée aux attaques. Et soudain une douleur bien plus intense lui arrache un cri de douleur. Monsieur Benoît vient de lui briser une côte. Si bien que celle-ci lui perfore la rate.
Eliana perd rapidement la force de sa jambe gauche. Chaque fois qu’elle essaie de contracter ses muscles, la douleur de plus en plus intense au niveau des ses côtes l’en empêche. De plus, l'hémorragie causée par la perforation fait perdre au corps d’Eliana des ressources considérables en sang et en énergie.
Enfin ! La jeune femme entends au loin la sirène des policiers. Mais au moment où elle pense être sortie d’affaires, la bête humaine perd patience. Il tire la tête d’Eliana vers lui par les cheveux et lui assène un dernier coup de marteau, fatal, dans la tempe droite.
Elle perd instantanément connaissance et son corps s'écroule sur le côté. L'agresseur s’en va pour s’en prendre à l’enfant, ignorant totalement ce qu’il se passe autour de lui. Mais les policiers venant d'arriver sur place le mettent hors d’état de nuire.
« Eliana ! s’écrie Nola en accourant. »
Malheureusement... Elle comprend en arrivant. Elle n’a même pas besoin d’attendre les secours pour constater que sa meilleure amie, celle avec qui il a ri et pleuré toute une semaine, est partie. Elle passe à côté des officiers occupés avec le criminel pour rejoindre le corps d’Eliana. Elle essaie d’être forte mais elle ne peut retenir ses larmes de couler. Elle s'accroupit pour récupérer le garçon, tremblante, tout en évitant de regarder le corps sans vie de sa sœur de cœur. Et une fois dans ses bras elle lui dit :
« C’est fini. »
Timothée ouvre les yeux et veut pleurer mais il ne peut plus. Toutes les larmes de son corps ont déjà coulées et sans même s’en apercevoir, il s’effondre de fatigue dans les bras de l’inconnue.

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