Chapitre 21 : Assaut subreptice (1/2)
L’humidité alourdissait l’air. Trimant dans cette chaleur, empêtrée dans la marée humaine, Mélude outrepassait ces obstacles. Elle distançait Makrine et Zekan au cœur de Meruviat, fonçait vers la caravelle arrimée sur le pourtour de la baie. Un excès de sueur lustrait son visage, ruisselait jusque son menton, ainsi un sillon traçait son parcours chaotique. Peu comprenaient ses excuses bafouillées chaque fois qu’elle bousculait accidentellement quelqu’un. En retour, elle ne saisissait pas les invectives, et calculait à peine leur expression furibonde. L’essentiel s’esquissait aux périphéries de sa vision : un vaisseau rassurant, bringuebalant au rythme du flux et reflux.
Mélude bondit sur la passerelle et dut se tenir au bastingage pour ne pas glisser.
— Capitaine ! cria-t-elle. Où êtes-vous ?
Sitôt parvenue, elle multiplia les appels, décochant son large sourire aux membres d’équipage sur le pont. Il ne lui fallut pas longtemps pour apercevoir Ijanes. Le capitaine lustrait le plancher d’un balai humide, qu’il plongeait régulièrement sur un seau débordant de mousse. Il avait ôté sa chemise en coton, dévoilant son torse ciselé sur lequel dégoulinait de la transpiration. Seulement après s’être épongé le front prêta-t-il attention à la chanteuse, un brin essoufflé.
— Tout va bien ? demanda-t-il.
Impossible de formuler une phrase complète, encore moins de se détourner. Ses pupilles se dilatèrent à mesure que ses horizons se restreignaient. Pouvait-elle résister aux palpitations de son cœur ? Résisterait-elle à pareille beauté éthérée, alors qu’elle humidifiait ses lèvres de sa langue, et qu’elle émettait un ronronnement saugrenu ?
Un miroitement latéral calma ses ardeurs.
Fulminante, Pernia l’avait empoigné. Courroucée, elle l’avait coincée contre le mât. Une lame glaciale frôlait sa gorge comme ses jambes étaient suspendues dans le vide. Mélude ne pouvait s’extraire de la noirceur de ses yeux accusateurs. Les protestations alentour et ses propres ébats la préservaient peu de la force avec laquelle son adversaire la retenait.
— Arrête ! supplia Ijanes. Elle n’a rien fait de mal !
— Je ne fais que te protéger, se justifia Pernia. Tu n’as pas remarqué ce regard lubrique ? Comment elle te reluque comme si tu étais une pièce de viande ? Ça commence toujours ainsi.
— C’est insensé ! s’égosilla Mélude.
— Ferme-la. Tes paroles n’ont aucune valeur. Il suffit de t’étudier, et tout devient plus clair. Une prédatrice a trouvé sa proie, et elle pense s’en tirer impunément. Je t’avais pourtant prévenue ! Je t’avais dit que si tu posais tes yeux pervers sur mon partenaire, tu subirais ma fureur !
— Je ne voulais pas…
— Oh, c’était plus fort que toi ? Il n’avait qu’à pas être si bien bâti en ta proximité ?
— Pas du tout !
— Menteuse ! Je vais te tailler en pièces !
Au départ, l’équipage assistait impuissant à la scène. Toute opposition paraissait futile tant Pernia plaquait vigoureusement Mélude. Blafarde, la gorge nouée, les veines glacées, la victime avait pourtant arrêté de lutter. Un mouvement de travers, et la dague cisaillerait son cou. Un coup d’œil mal placé, et une flaque vermeille déparerait la passerelle.
— Libère-la immédiatement ! ordonna Makrine.
Zekan s’était déjà jeté sur Pernia lorsque son amie avait beuglé. Même en se cramponnant à son avant-bras, même en tirant de toutes ses forces, la seconde allégea à peine la pression. Il dut s’allier avec Makrine, ainsi que plusieurs marins, et finalement elle lâcha prise.
Mélude retomba avec douleur, sa main volant à sa gorge malmenée. D’irrégulières palpitations la calaient sur sa position alors que sa figure avait rougi à outrance. Ses mèches désormais désordonnées pendillait à ras de son visage meurtri, tel un rideau la séparant de la frénésie de Pernia.
— J’étais venue pour une simple demande…, souffla-t-elle. Avec l’alliance entre le Ryusdal et le Sewerti pour une mission de reconnaissance, je me disais que ce serait agréable de naviguer plus longtemps à vos côtés.
Une vague de regret submergea Pernia, surtout lorsqu’elle se heurta à la désapprobation de son partenaire. La dague chuta de sa main et cliqueta sur la passerelle pendant que Zekan et Makrine enlaçaient leur amie. Ils étaient si occupés à la consoler qu’ils avisaient rarement la seconde, malgré la dureté inscrite sur leurs traits.
À son tour, Ijanes étreignit Pernia.
— Je vais bien, rassura-t-il. Par pitié, ne laisse pas le passé dicter ta conduite d’aujourd’hui. Rien dans le comportement de Mélude ne suggère qu’elle est comme eux.
— Quels que soient vos traumatismes, répliqua Makrine, ils n’excusent pas une agression.
— Je le reconnais, fit Pernia, j’ai agi par instinct. Vous vous portez garante de votre amie ? Elle ne commettrait pas… l’irréparable ?
— Pourquoi ferais-je une chose pareille ?
— Parce que tu t’es plainte à plusieurs reprises d’être une éternelle célibataire.
— C’est… C’est ainsi que je suis perçue ? Je serais tellement désespérée que je ne respecterais pas les limites ? Je ne veux pas être ainsi, je le jure ! Je voulais juste séduire innocemment !
Aussitôt Mélude se masqua les yeux, mais ne gagna qu’à inonder ses paumes de larmes. Des sanglots se propagèrent le long du pont, encouragèrent ses compagnons à la soutenir de plus belle, contraignirent Pernia à affronter l’hostilité d’autrui. Chaque fois que la pointe de la dague se reflétait dans ses yeux, des frémissements supplémentaires la parcouraient.
— Mélude est notre amie, dit Makrine. Il est de notre devoir de la critiquer quand elle agit mal, et nous l’avons fait par le passé, pour qu’elle devienne une mauvaise personne. Mais ces accusations n’ont pas lieu d’être. Hors de question que vous projetiez vos insécurités sur elle.
— Cela va au-delà de la jalousie, devina Zekan. Qu’est-ce qui a bien pu arriver à votre capitaine ?
— Il ne s’agit pas que de moi, nuança Ijanes. Mon amour, toi non plus, tu n’as rien à craindre. Le monde est peuplé de gens malfaisants. Mais même si nous ne connaissons Mélude que depuis plusieurs semaines, je sais pertinemment qu’elle n’est pas comme ta mère.
La mention suffit à réveiller des frissons. Entre l’empathie des matelots et la mine intriguée des bardes, Pernia quémanda un appui auprès de son capitaine. Peut-être que l’hostilité des musiciens s’atténueraient, mais pour le moment, elle évitait encore leur regard. C’était comme si son énergie la désertait au moment où elle relâcha les bras. La douleur de jadis la poinçonnait, retardait l’instant où elle s’épancherait.
— Il n’y a rien de mal à être élevée par un parent seul, dit-elle. Jusqu’à l’âge adulte, j’aimais ma mère plus que quiconque. J’appréciais ses efforts, ses sacrifices. J’essayais de ne pas trop poser des questions sur l’absence de mon père… De toute façon, elle était évasive quand je l’évoquais.
Pernia se ratatinait davantage à force de progresser dans son discours. D’abord ses subordonnés, puis son capitaine la gratifièrent de leur soutien. D’un acquiescement elle les remercia avant de poursuivre, des sillons sur ses joues.
— Elle m’a tout avoué le jour de mes vingt-cinq ans, confessa-t-elle. Elle a essayé de me préparer, de justifier, mais ça ne change rien à l’affaire. « Je n’ai jamais été chanceuse en amour ! », répétait-elle. « Je voulais absolument fonder une famille ! », martelait-elle. Mais peu importe la manière dont elle le racontait, c’était impossible d’enjoliver cette atrocité.
— Pernia, interrompit Ijanes, tu n’es pas obligée de…
— Ils doivent comprendre ! Autant être directe, ne rien fignoler du tout !
Un rire nerveux s’empara de la seconde. Des larmes se déversèrent quand elle se tourna vers les bardes. Toute hostilité avait abandonné Zekan et Makrine, qui eux-mêmes s’estimaient incapables de la regarder droit dans les yeux. Mélude, quant à elle, s’y dédia de tout son être. — Notre capitaine a raison ! découragea une matelote.
— Je vais quand même leur expliquer sans détour, lâcha Pernia. Vous savez donc ce que ma mère m’a dit, ce jour-là ? Qu’elle avait rencontré un homme, un peu au hasard, qu’elle estimait « assez fertile ». Elle lui a d’abord demandé poliment, il a refusé. Elle a insisté, il a encore refusé. Est-ce que ça l’a arrêté ? Si elle était sensée, oui, mais c’est d’elle dont on parle ! Donc elle l’a ignoré. Elle est entrée en lui malgré ses protestations. Et après, elle l’a abandonné là, recroquevillé, traumatisé. Cinq mois plus tard, je suis née.
Pernia ne put rejeter plus longtemps les conseils de son équipage. Dans son mutisme imposé se propageaient leur soutien. Alors elle s’inclina. Une part d’elle menaçait de sombrer tant la morosité l’assaillait. De nouveaux pleurs humidifièrent sa cornée, se déployèrent pleinement quand Ijanes l’accueillit dans ses bras. Mais ce qui l’acheva fut de croiser les yeux saturés d’empathie de Mélude.
— Tu n’as pas besoin d’en dire plus, murmura Mélude.
— Il le faut, insista Pernia. J’espère de tout mon cœur que tu n’es pas comme elle, auquel cas je te demande mon pardon. Tu n’es pas obligé de le donner, juste… de comprendre, si tu le peux.
— Nous saurons repérer nos véritables ennemis à l’avenir, affirma Ijanes. Mélude est innocente.
Frottant ses paupières, Pernia se détourna doucement son bien-aimé. Cette fois-ci, chacun des bardes la fixait, l’accablant d’une immense pression.
— Terminons donc l’histoire, décréta-t-elle. Vous connaissez la définition de l’audace ? Eh bien, ma mère l’incarnait parfaitement. J’avais envie de vomir dès qu’elle avait fini de me rapporter son histoire. Elle-même disait n’avoir pas agi par gaieté de cœur. Encore heureux, mais est-ce que ça excuse quoi que ce soit ? Bien sûr que non ! Mais le pire… C’est qu’elle s’est approchée de moi. M’a imploré mon pardon. Car d’après elle, même si j’avais été conçue dans des circonstances aussi horribles, elle m’avait donné tout son amour. Elle m’assurait que son crime ne la définissait pas, puisqu’elle avait donné naissance à une magnifique fille. Qu’elle m’avait chérie, qu’elle m’avait vue grandir, et qu’elle était fière de moi.
Une esquisse de sourire germa entre ses plis.
— Je lui ai décoché mon plus puissant uppercut. Je lui ai craché dessus, l’ai insultée autant que mes poumons me le permettaient. Si seulement j’avais agi rationnellement… Au lieu de la dénoncer aux autorités, je me suis enfuie. Je suis partie en mer, persuadée qu’en devenant pirate, je pourrais retrouver mon père. Et c’était là, mon erreur. Les océans sont vastes. Et les indices laissés par ma génitrice, trop vagues.
D’abord rivée vers le barde, Pernia s’orienta vers Ijanes. Elle lui coula un coup d’œil empathique, qu’il renvoya tout de go.
— Devenir pirate, songea-t-elle. Ça ne sonnait pas si mal, au début. Je servais sous les ordres de la capitaine Kuzdara Lorg. Redoutée du Ryusdal au Poghref, paraissait-il, mais je n’en savais fichtrement rien. Elle imposait le respect et m’a pris sous son aile, miroitant une liberté inégalée. Je la croyais car elle respectait ses principes… Dans un premier temps. Quand les trésors ont cessé d’abonder, quand les affaires ont commencé à couler, elle s’est mise à faire des prisonniers. Parmi eux, il y avait Ijanes.
Pernia se rembrunit outre mesure.
— J’ai tout de suite remarqué la façon dont on le biglait. Pas que lui, d’ailleurs. Mais l’ironie a frappé quand Kuzdara, que je considérais comme une mère de substitution, a elle-même posé son regard sur Ijanes… C’était plus fort qu’elle, elle devait « céder à ses pulsions » ! J’ai fait ce qu’il fallait faire. Je lui ai crevé les yeux. J’ai libéré les prisonniers et nous nous sommes enfuis loin, très loin. Et nous voici aujourd’hui, l’équipage au complet ! Et finalement, j’ai des regrets, moi aussi. Kuzdara sévit peut-être encore. Elle brûle sûrement d’envie de se venger. J’ai dû me créer mon propre ennemi en voulant montrer que je valais mieux qu’elle.
De nouveau Pernia s’abandonna dans l’étreinte de son compagnon. Les larmes avaient toutefois cessé de se couler, aussi Ijanes se contenta de lui caresser le haut dos, opinant en direction des bardes.
— Voilà toute l’histoire, dit-il. En somme, Pernia craint pour ma vie, car des individus dangereux nous poursuivent peut-être. Après être tombé entre les mains de pirates, j’ai juré que ça ne se reproduirait plus jamais. Et Pernia a fait le serment de me protéger… Mais je ne peux pas vivre dans la peur. Selon moi, la vie n’est trépidante que si nous prenons des risques.
Délicatement, assuré de son approbation, Ijanes se déroba du contact de Pernia. Il s’approcha des musiciens qui digéraient encore toute l’histoire. Un voile d’incertitudes les drapait encore sous leur compassion apparente. Mélude répondit à cette main tendue, bondissant de son élan retrouvé.
— Nous ne vous demanderons pas de pardonner Pernia directement, murmura-t-il. Et même si nos mots ne suffisent pas… Nous sommes de votre côté. C’était un plaisir de voyager jusqu’ici avec vous. Quelle était ta demande initiale, Mélude ?
La chanteuse consulta ses amis avant de retourner vers le capitaine.
— Une alliance a été scellée, rapporta-t-elle. L’amirale Ghester Sounereta s’est entendue avec la princesse et le prince consorts du Sewerti pour déployer une délégation à travers le détroit de Pharul. Mais pendant que Héliandri rattrape le temps perdu avec Wixa, elle avait un message à vous transmettre. Rien ne l’enchanterait plus que de continuer le voyage avec vous.
Ijanes échangea un regard avec Pernia, trop effrayée à l’idée de considérer les bardes.
— Ce serait un immense plaisir, déclara-t-il. Mais nous comprendrions parfaitement qu’après ce qu’il vient de passer, vous ne voudriez plus monter sur notre navire. À vous de décider.
Mélude entendit de nouveau l’opinion de Makrine et Zekan. D’ici elle percevait l’angoisse de l’équipage. Elle se remémora la lame si proche de son cou, sa courte vie s’enchaînant sous ses yeux délavés. Fermant les paupières, inspirant longuement, elle serra la main d’Ijanes.
— Nous demanderons confirmation à Héliandri, dit-elle. En attendant, considérez que nous sommes partants.

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