Chapitre 20

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La carrure de Maël était parfaitement identifiable depuis les nuages tandis qu’il marchait dans les hautes herbes. Derrière lui s’étendait un paysage de collines idylliques, et l’on aurait pu croire qu’il était seul au monde. Il avançait à grandes enjambées, piétinant sans ménagement l’herbe rêche sous ses pieds. Ses vêtements froissés collaient à sa peau sous l’effet de la chaleur de la journée, mais cela ne semblait en rien affecter la cadence de ses pas.

Thalan déploya ses ailes et le survola à plusieurs mètres de hauteur, profitant de la brise pour se stabiliser.

Les humains, par nature, étaient lents. C’était ennuyeux d’attendre qu’il finisse de traverser cette portion du territoire. Peut-être pourrait-il se divertir en chassant un rongeur dans les hautes herbes.

Pour le moment, il se contentait d’observer cet humain robuste qu’il avait choisi, évaluant chacun de ses pas. lI avait passé une grande partie de la journée avec lui.

C’était un bon choix de porteur.

Un bon choix pour le Royaume de Parvoy.

Il chassa un lapin pour eux avant de se percher avec agilité sur l’épaule de Maël et de frotter son bec contre sa barbe naissante. Les poils lui picotaient agréablement les plumes. Maël le caressa distraitement, et il ne put s’empêcher de frissonner face au contentement que ce geste lui procurait. Cela l’apaisait.

Mais apaisait quoi, exactement ?

Cette petite douleur dont il faisait abstraction depuis plusieurs heures.

C’était embêtant.

Il n’avait pas pris en compte plusieurs facteurs lorsqu’il avait choisi d’ajouter l’autre humaine au lien. La distance, notamment. Mais il n’avait rien pu faire. Ce choix, sur la falaise, n’en était pas réellement un. Il se trouvait au-dessus des nuages, observant son porteur s’entraîner dans le cadre de son cours, lorsqu’il avait ressenti cette tension parcourir tout son corps, l’appelant avec insistance.

Il avait alors vu une fille se diriger vers une autre, aux cheveux couleur d’or. Il avait ressenti ce besoin impérieux de la protéger. Plus encore.

Cette même fille qui, au retour de l’Académie, avait déjà insulté sa protégée.

Thalan l’avait mise en garde en lui lacérant la tête. Elle n’avait rien voulu entendre.

Et Thalan n’était pas du genre à se répéter.

La fille était tombée de la falaise. Elle n’avait pas d’ailes. Cela, il n’y pouvait rien.

Maël semblait réfléchir tandis qu’il cherchait un endroit où passer la nuit, tenant par les pattes le lapin qu’il avait chassé. Il posa un instant la main sur sa poitrine.

— Es-tu capable de la retrouver ? demanda-t-il, comme s’il attendait une réponse.

Était-il capable de respirer ? Il battit des ailes pour le lui confirmer.

— Va la retrouver alors, ordonna Maël, l’inquiétude transperçant ses yeux dorés. Avant que la nuit ne tombe.

Il était bien d’accord avec lui. Ses ailes se déployèrent et il prit de la hauteur. Avec une certitude brûlante, semblable à une flamme dans la nuit, il s’élança vers le Nord. Quelques minutes plus tard, à une vitesse que d’autres jugeraient impossible, ses yeux percutèrent une chevelure blonde, couleur de blé, visible à plusieurs kilomètres.

C’était sa surprise. L’imprévue.

Mais lorsqu’il l’avait vue, il avait senti en elle cette témérité, cette force. Cela avait rendu le choix impossible, un choix qu’il n’avait pas voulu faire. Son Royaume méritait bien deux porteurs. On avait bien vu combien il était dangereux de tout confier à une seule personne. À eux, désormais, de faire les bons choix.

Diane réintégra brutalement son corps, expirant de manière incontrôlée. Elle avait été dans la tête de l’aigle. Dans celle de son protecteur. Elle était entrée dans son corps, avait vu ses souvenirs, perçu certaines de ses pensées.

Maël passait l’épreuve dans une vallée éloignée de l’endroit où elle se trouvait. Lui aussi était en route vers Paeonia.

Bien sûr, Diane savait que les Protecteurs possédaient des vertus magiques qu’ils pouvaient partager avec leur porteur. Toutefois, c’était une chose de le savoir, et une autre de l’expérimenter. Elle souffla, tentant de réprimer une vague de nausée. Jamais elle n’aurait imaginé ressentir les émotions de l’aigle, ni être capable de lire ses souvenirs.

Si elle se montrait honnête avec elle-même, elle avait trouvé l’expérience… incroyable. Voler. Ressentir cette liberté absolue, cette possibilité d’aller n’importe où.

Elle finit par s’allonger sur la couche de fortune qu’elle avait préparée. L’aigle la rejoignit et partagea un peu de sa chaleur pour la nuit. Dans cette région, les nuits étaient froides. Elle parvint à trouver le sommeil, sachant que son protecteur veillait sur elle. La douleur dans sa poitrine s’était atténuée sans disparaître complètement, mais c’était déjà mieux.

Une partie de son esprit commençait à comprendre que cette douleur ne pourrait jamais cesser tant qu’ils ne seraient pas tous réunis. Mais c’était une problématique qu’elle n’avait pas envie d’affronter pour l’instant.

Elle s’endormit en repensant aux paysages merveilleux qu’elle avait traversés en volant dans la peau de l’aigle, l’ombre de Maël se dessinant au loin.

Dès les premières lueurs de l’aube, elle se leva et reprit sa route vers le Nord-Est, avec l’intention de longer ensuite la côte afin de rejoindre Paeonia. L’aigle resta un long moment avec elle tandis qu’elle avançait, l’odeur de la mer se faisant de plus en plus présente à mesure qu’elle approchait.

Son corps et son esprit allaient mieux, mais elle sentait toujours le poids de l’éloignement de Maël peser sur le lien. Allait-il bien ?

Peut-être que l’aigle devrait retourner auprès de lui pour s’en assurer.

À peine cette pensée formulée, l’aigle glatit comme pour approuver et bifurqua dans le ciel, prenant une direction opposée à celle de Diane. C’était sans doute nécessaire, mais la séparation la blessa. Comme elle s’y attendait, le lien recommença à lui faire mal quelques minutes plus tard, bien que la douleur fût plus supportable que la veille. Maël devait se rapprocher de Paeonia, tout comme elle.

Elle aperçut bientôt les volutes de fumée s’élevant d’un petit bourg. Trois maisons composaient ce hameau, entourées de champs aménagés pour les cultures. Une femme d’une quarantaine d’années observa Diane passer devant les récoltes.

— Préparation au Seuil, hein ? lança-t-elle en la détaillant de la tête aux pieds. Ils font toujours ça à la même période. Ça n’a pas beaucoup évolué depuis toutes ces années. Quel manque de créativité.

Elle esquissa un sourire ironique avant d’ajouter :

— Allez, viens. Je vais te donner de quoi te requinquer, si tu veux.

Diane acquiesça en la remerciant. La femme, un peu bourrue, l’emmena dans une salle à manger rustique et lui apporta de l’eau, du pain et du fromage.

— Je vous remercie, dit Diane avant de se saisir de ce qui se trouvait devant elle.

Elle n’avait mangé que des baies la veille et n’avait rien bu depuis. De plus, son malaise grandissait avec l’éloignement de Maël et de l’aigle. Manger apaisait ses maux, et elle soupira d’aise en sentant son estomac se remplir.

— C’est très bon.

— On fait avec ce qu’on a, répondit la femme en tirant une chaise pour s’asseoir en face d’elle. Quand on a. Nous avons encore quelques bêtes, mais tout le monde n’a pas cette chance.

Diane hocha la tête. Elle savait ce que signifiait vivre dans la précarité. La femme sortit une bouteille, la posa entre elles et en proposa à Diane. Celle-ci refusa, mais la femme se servit sans se démonter.

— Cependant, il y a des rumeurs, depuis quelque temps.

— Des rumeurs ? répéta Diane, intriguée.

La femme s’adossa à son dossier, visiblement ravie d’avoir de la compagnie.

— Mon fils a quitté le Royaume de Parvoy pour se rendre en Velorya. Istéria, sa capitale, est un point central : tout y transite. C’est là-bas que mon Juan a entendu murmurer, depuis un certain temps déjà, l’existence de rebelles.

Elle porta son verre à ses lèvres.

— Qu’est-ce que cela est censé vouloir dire ? demanda Diane.

La femme sembla apprécier la question.

— Cela fait longtemps que les autres Royaumes ne sont plus satisfaits de la manière dont les choses se déroulent. Très peu d’informations sortent des séances du Conseil. On dit même que certains conseillers sont corrompus, chuchota-t-elle. La région de Draken obtient toujours gain de cause. Pourquoi ? Parce que le conseiller Vaugrigneux s’entend très bien avec le nôtre. Et parce qu’ils disposent aussi de la force militaire. Les soldats y sont formés.

— Vous voulez dire que notre propre conseiller… ? commença Diane.

— Ah non, non, tu ne me feras pas dire ce que je n’ai pas dit, l’interrompit la femme en se resservant.

À combien de verres en était-elle déjà ?

— Notre conseiller est un grand homme. Il a beaucoup fait pour le Royaume de Parvoy. Mais certaines régions commencent à remarquer les disparités. Et qui pourrait leur reprocher de rejoindre les rebelles, quand l’une doit donner bien plus que son voisin et que le peuple n’est pas traité à la même enseigne ? Velorya, Grimson et Delacroix sont les premières concernées. Elles sont lourdement taxées et fournissent la majorité des denrées. C’est là que ce groupe intervient : plusieurs villages parmi les plus pauvres ont été approvisionnés par des convois pillés, qui se rendaient à Paeonia.

Diane ne savait que penser de tout cela.

— Et puis, figure-toi qu’il y a quelques jours, mon mari et moi avons senti quelque chose…

Elle marqua une pause.

— Un tremblement de terre.

Diane se figea. À cet instant précis, des bruits se firent entendre dans l’entrée de la cuisine. Un homme à la peau burinée par le soleil entra et s’assit près de sa femme.

— Ma femme est persuadée qu’un nouveau Protecteur a vu le jour dans notre Royaume, annonça-t-il.

— Parfaitement, reprit-elle. Avec toutes ces informations, il paraît plausible que cela arrive. Ce serait un troisième Protecteur. Du jamais-vu depuis la guerre des Cinq. Et cela ne signifierait qu’une chose : un grand changement approche.

Son mari lui lança un regard amusé.

— Dans ce cas, je souhaite bonne chance à son porteur, dit-il. Devoir se coltiner le Conseil, et surtout Adalric Van Grendal…

La femme lui donna un coup de coude.

— Je n’ai jamais caché que je n’étais pas un grand admirateur de ses méthodes, continua-t-il en haussant les épaules. Que peut-il nous faire de plus ? Nous donnons déjà tout ce que nous avons. Et même davantage.

Diane observa la pièce. Le mobilier était rustique, certes, mais ils semblaient s’en sortir mieux que sa propre famille.

La discussion dériva ensuite vers des banalités, puis vers les études de Diane. Ils lui souhaitèrent bonne chance, et elle reprit sa route d’un pas mal assuré.

Il y avait bel et bien un nouveau Protecteur dans le Royaume. Et pour la première fois, deux porteurs.

Elle ignorait ce que l’on attendrait d’eux si le peuple venait à se soulever, et si elle devait jouer un rôle dans une guerre à venir.

Plus que jamais, la marque sur son avant-bras lui parut dangereuse.

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