16 - Lily-Rose : Événement indésirable
Le lendemain à l’Agence régionale de santé.
Depuis hier, je ressasse les propos de Léa sur son accouchement. J’ai de la sympathie pour cette femme qui, plus jeune que moi, a déjà un enfant de l’âge de ma petite sœur. J’ai toujours dans les oreilles les questions poignantes de la maman du petit Théo :
« Que s'est-il passé lors de l'accouchement ? La docteure Toutenu ne m’a rien dit. Mon bébé a-t-il souffert d’un manque d'oxygène ? Si oui, pendant combien de temps ? Est-ce que cela a entraîné des séquelles ? ».
Ces questions restées sans réponse me minent profondément. Cette nuit, elles sont revenues en boucle, mêlées au visage de Théo, à ses gestes maladroits, à son regard qui cherche sans toujours comprendre. Je me suis réveillée en comptant, combien de minutes sans oxygène suffiraient à bouleverser une vie ?
Ma tante Simone, qui n’était pas encore directrice au moment des faits, m’a juré, en sortant de la salle d’attente, que personne ne lui a signalé d’incident lors de son arrivée. Pourtant, fatalement quelque chose a cloché. Le développement de cet enfant n’est pas normal. Et l’image de Léa, digne et courageuse dans sa quête de vérité, me hante. Son âge, sa situation, son acharnement à chercher justice… Mais comment faire ?
C’est la discussion d’hier avec papi qui m’a débloquée. J’ai trouvé une piste à creuser. L’ARS.
J’ai décidé de saisir l’opportunité de mon stage en santé publique à l’Agence régionale de santé pour enquêter. Si un événement indésirable grave s’était produit, la clinique aurait légalement dû le déclarer... Et comme la naissance de Théo coïncidait à quelques mois près avec celle de ma petite sœur, elle aussi venue au monde à la clinique Hygéia, cela pouvait faciliter mes recherches en me donnant un motif pour m’intéresser à cette période.
J’arrive à la cité Viotte, un bâtiment ultra moderne érigé à côté de la gare. Je prends l’ascenseur jusqu’au cinquième étage, celui de la direction de la santé publique. La clarté froide des lieux est adoucie par le bourdonnement des discussions au coin de détente. Le déménagement récent a visiblement apporté de la modernité : badges, open-space, signalétique lumineuse.
J’avise le panneau indiquant « Signaux sanitaires », niché en bout d’aile où tous les bureaux sont éclairés en jaune sur le panneau électronique incrusté au mur face à l’ascenseur. Jaune : occupé. Vert : libre. Rien n’est laissé au hasard. La gestion des situations de crise implique, en effet, la présence sur site. Je m’y dirige, poussée par la curiosité. C’est ici que tout remonte. Ou est censé remonter.
Je termine mon externat de cinquième année et vise la spécialité de santé publique. Ce n’est pas la filière la plus prisée par les étudiants, aussi espéré-je avoir toutes les chances de l’obtenir. J’ai planché sur le sujet des signaux sanitaires.
Les épidémies —méningites, gastro-entérite, COVID-19— concentrent l’essentiel de l’attention : chaque année, dix mille déclarations de maladies infectieuses arrivent à l’ARS.
À côté de cela, il existe un autre flot, plus discret mais tout aussi préoccupant : environ deux mille signalements liés au fonctionnement même du système de soins. Erreurs médicamenteuses, matériels défaillants, complications inattendues… Un chiffre qui rappelait surtout la complexité — et la fragilité — de l’organisation des soins. Et parmi ces deux mille alertes, il y avait peut-être celle qui me hantait. Dont l’issue avait été irréversible.
— Bonjour, vous cherchez quelqu’un ? me demande une agente derrière son bureau encombré de dossiers et d’une multitude d’écrans scintillants recouverts de post-it.
Je lui adresse un sourire éclatant en sortant ma carte d’interne.
— Bonjour, je suis Lily-Rose Tisserand, je commence mon internat en médecine. Par un stage de six semaines en santé prévu à l’ARS à la rentrée. Je me suis dit que ce serait sympa de venir avant pour me présenter à l’équipe locale… Puisque la gestion des signaux est assurée ici, ajouté-je avec un clin d'œil complice en déposant sur son bureau mon sachet de viennoiseries.
Je savais, en effet, que c’était l’une des rares missions de l’Agence qui restaient centralisées ici et que les gestionnaires de signaux en étaient très fières.
— Eh bien Madame Tisserand, s’est sympa de passer voir la petite équipe d’infirmières. Les médecins de santé publique, qui sont au siège, ne nous ont pas encore prévenus de votre stage.
— Et, pour être honnête, c’est aussi parce qu’il est impossible de vous joindre par le standard qui n’a pas vos numéros directs.
L’infirmière rit doucement, amusée par mon aplomb, et s’adoucit en voyant les croissants.
— Ici, le bureau ne correspond pas à un agent. On s’installe là où le voyant le permet. Détecteurs de présence, temporisation automatique... Au bout de quinze minutes d’absence, le bureau devient disponible !
Elle désigne les écrans recouverts de post-it marqués EIG suivi d’un nom.
— On n’a pas encore été informées de votre affectation, mais du renfort, on ne dira jamais non.
Elle remarque mon regard interrogatif.
— Je suis impatiente de découvrir tout cela. Vous faites un travail passionnant qui mérite d’être mieux connu et reconnu. Quant à cette gestion des bureaux, elle me rappelle le roman « 1984 d’Orwell ».
L’infirmière, amusée et touchée par ma sollicitude, se redresse souriante.
— On s’y fait… Ou on apprend à composer. Vous savez ce qu’est un EIG ?
— Les événements indésirables graves ? dis-je avec un intérêt un peu trop bien placé.
— Exactement, et parmi tous ces EIG, notre travail est de repérer ceux qui sont vraiment sérieux et de les approfondir.
Elle se penche légèrement.
— Quand un signal laisse penser à un événement indésirable grave associé aux soins, on mobilise un médecin inspecteur. Il instruit et ça peut aller jusqu’à une inspection et la fermeture de l’établissement ou la suspension de professionnels de santé.
— Je regarde les écrans tapissés de post-it.
— C’est votre outil de suivi ?
Un éclat de défi traverse son regard.
—Vous doutez de notre capacité à retrouver une information ?
Je hausse les épaules.
— Disons que je serais impressionnée si vous y arriviez.
Elle se redresse.
— Si vous voulez, je peux vous montrer comment on fait pour retrouver un signal… mais seulement pour vous donner un exemple, hein. Vous avez un sujet ?
Je prends un ton faussement désinvolte en recherchant dans ma mémoire la période couvrant le dernier accouchement de ma mère jusqu’à la naissance de Théo.
— Les incidents en maternité sur le dernier semestre de l’année dernière ?
Elle hésite un instant.
— Pourquoi la maternité ?
— Ma petite sœur est née à cette période : l’accouchement s’est bien passé. C’est juste pour savoir ce à quoi elle a échappé !
Soulagée par le caractère désintéressé de ma requête, et excitée par le défi, elle se met à pianoter.
— Cinquante fiches !
— Tant que ça ?
— Dans quel établissement ?
— À la clinique Hygéia.
Quelques clics plus tard, elle annonce :
— Voilà, il en reste un.
Elle ouvre la fiche
— « En cours de traitement. »
Elle s’arrête
— … depuis sept mois…
Elle griffonne quelques mots sur un post-it sans commenter.
Je fais mine de m’intéresser au mug sur son bureau vantant « L’ARS S’ACTIVE POUR VOTRE SANTÉ ».
Un coup à la porte.
— Tous les bureaux sont occupés, je fais comment ?
L’infirmière hésite une seconde avant de répondre.
— Viens je vais arranger ça.
Puis, se tournant vers moi.
— Lily-Rose, vous pouvez rester ici un instant ? Comme ça, le détecteur considère le bureau occupé.
C’est l’opportunité à saisir.
— Bien sûr
Une fois seule, je consulte l’écran.
Nature : disparition de neuf flacons de morphine
Origine : pharmacienne de la clinique Hygéia
Date : novembre.
Expertise médicale : Chloé Santéro
Échéance : janvier. Expirée depuis six mois
Le vol de stupéfiants présente de sérieux risques pour la sécurité des patients. Qu’est-ce qui avait bien pu conduire ce médecin inspecteur à ne pas avoir achevé le traitement de ce signalement ?
Je prends une photo. A ce moment, la porte du bureau s’ouvre.
J’ai juste le temps de montre le mug customisé à l’infirmière.
— C’est génial d’avoir des boissons chaudes à volonté ici, dis-je en attirant son attention sur l’objet ! Je sens que je vais me plaire pour le stage.
— Je vous offre une boisson à l’espace café. Mais pas trop longtemps !
Elle sourit.
— Nos bureaux, c’est comme des places minute !

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