7 - Observation fœtale
Elaya
Théo, raconte. Il parle, parle… Il ne s’arrête plus. Il a déjà plus d’un an de vie « ex utéro » à son actif. Je ne comprends rien de tout ce qu’il nous raconte de ce qui se passe à l’extérieur. Juste qu’il y a des méchants de l’autre côté qui l’ont fait beaucoup souffrir. Ce Létal est un sale bonhomme, il me fait frissonner. Je me concentre sur ce qui m’entoure, pour me calmer, oublier le monde qui m’attend.
Je flotte, bercée par le chant profond du cœur de ma maman. Parfois je ferme les paupières, parfois je les ouvre, juste pour voir. L’eau dans laquelle je flotte est trouble mais douce, pleine de reflets. J’aperçois comme des éclairs de lumière qui me chatouillent la rétine : dehors, il doit faire grand soleil. J’en profite, protégée des rayons par la paroi translucide de l’utérus.
Gabin est près de moi en pensée. Mon ami. Celui qui m’a défendue contre, Théo quand il jouait au petit chef. Je sais que je peux compter sur lui.
— On n’y comprend rien à ton histoire, Théo ! s’insurge Gabin. Juste que les grands ont des relations bien compliquées entre eux et à notre égard. Comment reconnaître les gentils des méchants ?
— Les gentils, répond-il, on les reconnaît à leurs mains. Quand Romane me prend dans les siennes, c’est une caresse qui fait taire la peur. Ionescu, même fatigué, garde une chaleur qui se glisse jusque dans les veines de ma mère. Même Magali, qui n’est pourtant pas soignante, a eu ce geste d’attachement : elle a protégé la preuve de ce que Létal lui a fait.
— Et les méchants, comme ce sale Létal ?
Théo hoche la tête, heureux de savoir répondre :
— Fastoche ! Parce que les adultes se copient, pour montrer qu’ils sont amis ou de la même famille. Sophie, la gynécologue, fronce les sourcils dès que ça résiste. Et Marc, l’anesthésiste, fait exactement le même pli au front. Comme deux miroirs qui se répondent.
Gabin fronce lui aussi ses petits sourcils débutants, perplexe :
— Pourquoi ils se copient ?
— Parce que ça veut dire « je suis comme toi », explique Théo.
Je frétille dans mon bain, amusée :
— Comme quand on se fait de l’œil, juste pour dire qu’on est complices !
Théo sourit, puis sa voix se fait plus grave :
— Et puis il y a le pouvoir. À la crèche, il y a un grand cube. Tout le monde veut s’asseoir dessus, mais il n’y en a qu’un. Celui qui grimpe dessus reste perché comme un coq sur son tas de fumier et les autres attendent, serrés autour, sans rien dire. Létal, il fait pareil au bloc.
Un frisson passe dans mon cocon tiède.
— Mais ce que les adultes ne savent pas, poursuit Théo, c’est qu’on les observe. Tout le temps. Ils croient que parce qu’on ne parle pas, on ne comprend pas. Mais ils se trahissent toujours : un ton qui durcit, une bouche qui tremble, un pli qui barre le front… Moi, je vois tout.
Gabin laisse échapper un rire joyeux :
— Ils sont drôles, les grands. Leur esprit est petit. Pour eux, une cuiller sert juste à manger…
— Alors je la vois, la cuiller, flotter comme une lune argentée. Elle fait « cling » quand on la tape sur un verre, comme une cloche miniature. Et si tu la regardes bien, ajoute Gabin, elle renverse le monde. Le haut devient le bas, le sourire devient grimace. C’est une loupe magique !
— Moi, je la fais naviguer, dit Théo, tout fier. Dans un bol d’eau, elle devient un bateau qui tangue avec les vagues.
Je papillonne des yeux dans mon liquide tiède : oui, je la vois aussi comme une balançoire pour pois chiche, ou un toboggan pour petites billes de pain.
On rit ensemble, des bulles de joie éclatent autour de nous.
— Tant pis pour eux, dis-je pour conclure. Nous, avec une cuiller, on peut faire de la musique, lancer des éclairs de soleil… et même attraper des rêves.
Et nous rions tous les trois, emportés par l’évidence : les bébés savent plus de choses que les adultes ne l’imaginent. L’attachement, l’affiliation, le pouvoir. Tout cela, nous savons comment les reconnaître avant même de naître. Et quand nous découvriront ce qu’ils cachent, nous pourrons déployer nos super pouvoirs sur eux. Ils n’ont encore aucune idée ce qui les attend !

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