Chapitre 32
Décembre 2035
(Elïo - 10 ans)
La sonnerie retentit. Les devoirs finissent d’être énoncés par le professeur, les stylos griffonnent sur les cahiers, puis les livres d’histoire sont rangés dans les cartables avec empressement. C’est la fin de la journée. Les élèves de 5e4 sortent de la classe pour rejoindre les bousculades des couloirs. Elïo n’y fait pas exception.
S’il doit faire attention aux épaules et aux sacs à dos de chacun, à hauteur de son front, sa petite taille ne l’empêche pas de se frayer un chemin au travers de la cohue. Même les filles de sa classe le dépassent désormais, la plupart ayant débuté leur puberté alors qu'Elïo, n’est pas encore, le moins du monde, chamboulé par ce bouleversement endocrinien.
Dans la cour de récréation, la nuit est tombée. Le crépitement des pas sur la pellicule de neige accompagne le troupeau de collégiens se dirigeant vers la sortie. Elïo reconnaît au loin son ami Jean, sortant tout juste du bâtiment des sciences, grâce à son bonnet aux couleurs du stade toulousain. En cette période, son camarade ne quitte jamais ni son couvre-chef, ni ses gants, ni son manteau long jusqu’aux chevilles. De son côté, Elïo dispose d'un simple par-dessus et ses oreilles sont libres de tout tissu. Les deux camarades se rejoignent puis marchent côte à côte en direction du portail.
- Tu as passé une bonne fin de journée ? demande Elïo.
- Plutôt, oui, mais j’ai des difficultés avec la physique-chimie. On vient de commencer le chapitre sur les circuits électriques et monsieur Siemens n’est pas très commode. Tu y comprends quelque chose, toi ?
- Ce n’est pas ma matière préférée, mais je ne m’en sors pas trop mal, répond Elïo en haussant les épaules.
- J'aimerais être un aussi bon élève que toi.
- Tu as d’excellents résultats, Jean, ne te fais pas plaindre ! Essaie plutôt d’être aussi bon que moi au rugby, s’amuse son cadet.
Jean échappe un sourire jaune, puis enroule une tour de plus son écharpe autour de sa nuque.
- Tu ne perds rien pour attendre. Je vais pouvoir revenir la semaine prochaine. Enfin !
- Je suis content que tu puisses reprendre. Après un mois de suspension, tu dois avoir hâte.
- Oui… Madame Palant a été sévère. Mais c’était justifié.
Les deux amis franchissent le portail de l’établissement lorsqu’Elïo s’arrête. Jean s'immobilise à son tour. Autour d’eux, le brouhaha de voix juvéniles domine et le fourmillement d’élèves les contourne. Une partie se dirige vers la zone de stationnement des bus scolaires, une autre vers des rues parallèles au collège.
- Je me sens encore responsable. Je suis désolé, c’est de ma faute si…
- Non, Elïo, ne te tracasse pas, je te l’ai déjà dit. Je n’aurai pu dû sermonner Baptiste, et quand il m’a attrapé par le col du maillot, je n’ai pas su maîtriser ma colère. Après le placage assassin qu’ils t’ont fait avec Mathieu, je ne pouvais pas me retenir.
Elïo opine. Les deux amis reprennent leur marche vers le parking des autocars.
- Si je l’avais vu, j'aurais pu te dissuader…
- Ton don est aléatoire, si j’ai bien compris. Tu n’es pas infaillible, personne ne l’est. Et puis je suis seul responsable de mes actes.
- Malgré tout, la prochaine fois, ne te préoccupe pas de moi. Baptiste ne me fait pas peur.
- Je suis comme ça. Même si a violence ne mène à rien, je me suis promis de défendre les plus faibles.
- Je confirme. Par contre, je ne suis pas aussi fragile que tu ne le penses.
- Ça, je veux bien le croire ! Mais il ne faudrait pas oublier de grandir de temps en temps.
Les deux amis rient de bon cœur. Arrivé devant le car, Elïo monte la première marche. Le conducteur, comme à son habitude, n’est pas sur son siège de prédilection, il est parti rejoindre ses homologues pour discuter.
Elïo se tourne vers son camarade.
- Bientôt je vous rattraperai ! s’exclame-t-il.
- Je n’en doute pas non plus ! À demain, Elïo !
- À demain !
Le jeune rugbyman regarde son ami s'éloigner. Jean verra bien lui aussi. Quand il aura fait sa poussée de croissance, peut-être même qu’il le dépassera.
Alors qu’il se dirige vers le rang de fauteuils, un frisson le traverse. Son esprit se déconnecte de la réalité. Le spectre de sa conscience s’élargit, une autre dimension s'offre à lui. Elïo perçoit des formes, des couleurs et des êtres, de manière indistincte, évanescente. Les contours de la scène sont précis et brumeux à la fois, comme si les corps n’étaient que vapeur, comme si le monde de la physique n’était plus régi que par la loi des gaz. Il devine trois adolescents au regard mauvais encerclant un quatrième à terre. Son corps, recroquevillé sur lui-même, reçoit une pluie de coups de pied. Il gémit, et bientôt ne réagit plus. Ses agresseurs s'en vont sans plus de considération pour leur victime inconsciente. Puis le tableau se disperse en une myriade de nuances de couleur. Cette nuée bariolée s’entremêle, se contorsionne, danse pour enfin se condenser et peindre une tout autre toile. Celle d’une chambre d’hôpital. Jean, inanimé, y est étendu.
- T’as un problème ?
Retour brutal au présent. Elïo ne répond pas à l’élève de quatrième qui voudrait s’asseoir dans le bus. Ce dernier l’interpelle une énième fois.
- Eho, petit ! Tu m’entends ? Je te demande si tout va bien !
Il reste obnubilé. Ses yeux s’agitent en tous sens, puis, sans crier gare, il bouscule son interlocuteur pour sortir du véhicule. Il fouille du regard à droite, à gauche, au loin, mais ne visualise pas Jean.
Combien de temps s’est-il écoulé pendant sa transe ? Quelques secondes ? Une paire de minutes tout au plus. Quand aura lieu cette prémonition ? Ce dont Elïo est sûr, c’est que son ami rentre à pied pour retourner chez ses grands-parents. Son autre certitude, c’est l'identité d’un de ses agresseurs, et Elïo sait où le trouver à cette heure-ci.
Que doit-il faire ? Les images de sa vision le traversent. Il ne veut pas que Jean soit une nouvelle fois mêlé à la violence. Sa décision est prise. Même s’il risque de rater son bus, il doit agir sans délai.
Elïo quitte l’aire de ramassage scolaire pour longer d’un pas rythmé l’enceinte du collège. Il repasse devant le portail d’entrée, croise les derniers élèves sortant de l’établissement. Rares sont ceux qui osent se diriger comme lui vers le gymnase à cette heure-ci.
Il y est. À une vingtaine de mètres se trouve le portillon d’accès au bâtiment sportif dominant l’horizon. Au loin, plusieurs groupes d’individus. La plupart fument quand certains tiennent une bouteille de bière à la main. Parmi ces rassemblements, Elïo reconnaît un des protagonistes de sa vision. Un élève de troisième. Grand, le crâne rasé, il ne dispose, malgré la température, que d’un T-Shirt aux manches courtes sur les épaules. À sa bouche, une cigarette se consume rapidement tandis qu’un rire gras le prend lui et ses deux camarades du même âge.
Jean ne semble pas dans les parages et il est impossible que la vision d’Elïo ait déjà eu lieu. Il se relâche, pourtant, il ne fera pas machine arrière. Il ne sait pas encore comment, mais il doit éviter à tout prix que sa prémonition se réalise. Même si le potentiel agresseur de son ami se trouve être Corentin, le grand frère de Baptiste. Il décide de s'approcher des trois collégiens aux pantalons échancrés.
En voyant le petit garçon s’avancer avec audace, le trio s’interroge puis rit lorsque celui-ci se poste à distance de conversation.
- Qu’est-ce que tu veux nabot ? dit l’un, d’une voix éraillée.
Le visage de Corentin se renfrogne. Qui peut bien être ce microbe importun ? Ce regard, cette intensité… Ça y est ! Il pense reconnaître le profil d’un ancien camarade de classe de son frère. Le lèche-botte des professeurs, celui qui faisait constamment le malin en cours. Celui qui nargue Baptiste jusque dans son club de rugby.
Corentin s’avance vers leur interlocuteur téméraire, puis le toise de toute sa hauteur.
- C’est toi Elïo ?
- Oui, c’est moi.
D’un signe de la tête, le grand frère invite ses acolytes. Le fils Sol se retrouve cerné et, même si l'envie le prend, il ne pourra pas s'échapper. Corentin, surpris et ravi de cette entrevue, ne va pas manquer l'occasion de passer quelques messages à cette tête d‘ampoule.
- Qu'est-ce que tu nous veux ? Une cigarette ? Un peu de shit ? Ou tu préfères une bonne raclée ?
- Je ne suis pas venu pour me battre. Je veux simplement m'expliquer. Ton frère ne m'apprécie pas et je le conçois. Je n’ai jamais cherché à l’importuner ou lui manquer de respect. Malgré tout, il ne cesse d’être hostile à mon égard.
- Qu’est-ce que ça peut bien me faire ? T’en as d’autres des histoires à la mords-moi-le-nœud ?
- Par ma faute, mon ami Jean et ton frère se sont battus au rugby. Il regrette amèrement et moi aussi. La violence n'apporte rien. C’est pourquoi je suis là devant toi. Je ne veux pas que la situation dégénère ou que tu cherches à venger Baptiste.
Les adolescents de quatorze ans se regardent mutuellement avant de ricaner de plus belle.
- Mêle-toi de tes oignons, pauvre tâche. Ton ami aurait dû y réfléchir à deux fois avant de casser le nez de mon…
- Je suis le seul responsable ! Et je te présente mes excuses pour ton frère !
L’hilarité générale s’interrompt, surprise par l’étincelle de persuasion d’Elïo. Quel minus impudent ! Les braises d’antipathie que portent ses enfants, en marge de l’enseignement, envers les garçons comme lui, leur sont viscérales et il vient de les attiser à un autre degré.
De la main, Corentin fait un nouveau signe explicite à ses complices. Malo et Djibril délestent le jeune Elïo de son cartable, qui se laisse faire. Il ne lâche pas des yeux le grand frère de Baptiste.
- Ohoho ! C’est que tu ferais presque peur. T’en fais pas mon grand, si tu veux protéger ton ami, aucun problème. C’est toi qui vas subir en contrepartie.
Les camarades de Corentin laissent choir le cartable de leur victime avant de le soulever chacun par une épaule.
- On va t’emmener dans les vestiaires, on sera plus tranquille pour s’expliquer.
Elïo n’essaie pas de se débattre. Il reste calme et se laisse porter.
- Tu le regretteras.
Corentin glousse avec sarcasme.
- Je dois avouer que tu es courageux, ou complètement idiot. Les gars comme toi, je les hais. On va t'éteindre toi et ton impertinence.

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