Chapitre 47

8 minutes de lecture

Février 2037

(Elïo - 12 ans)




  • tu es sûr que tu as bien dormi ? demande Jean depuis son sac de couchage. Tu es toujours très cerné.

Elïo ne peut dissimuler son état de fatigue. Assis en boule dans son lit, ses paupières sont lourdes, sa respiration courte et son corps tout entier lui semble engourdi. Il lève lentement les yeux pour fixer son camarade, mais son attention se porte très vite derrière celui-ci, vers la bibliothèque adossée au mur. Au dernier étage, ses manuels d’astronomie et de cosmologie le ramènent à ses cogitations paroxystiques.

  • J’ai passé une bonne nuit, mais je me sens toujours vaseux. Pourtant, depuis quelques jours, je me couche très tôt comme tu as pu le constater. Ça ne suffit pas pour me requinquer pour le moment.
  • Je vois ça… Je ne t’avais jamais vu comme ça. Toi qui ne tombes jamais malade, tu as dû attraper un sacré virus !

Les doigts en griffes d’Elïo froissent les draps. Son regard vague vogue au large de ses pensées déboussolées. Un microbe ? Il aurait préféré que son état résulte d’une simple infection, mais il n’en est rien.

Il se replonge en pleine soirée de cette deuxième extinction solaire. Dans le miroir de la salle de bain, l’examen minutieux de son reflet insidieux n’avait fourni aucun éclaircissement à ses doutes existentiels. Il s’était couché l’amertume dans l’âme, les yeux grands ouverts à regarder sans fin le plafond, à écouter le frottement menaçant des rafales de vent conjugué aux grondements de la foudre. Il avait ainsi attendu que ses parents s’endorment avant d’œuvrer dans l’ombre. Ces derniers n'avaient trouvé le sommeil que tard dans la nuit, tant la tempête obnubilait leurs esprits. Pendant des heures, ils avaient tourné et viré en tout sens, surveillant que le toit ne s'envole pas pour finalement s’assoupir de fatigue et d’angoisse. Tout repos était impossible pour Elïo. Ce lancinement sonore mystérieux l’appelait une nouvelle fois et il ne pouvait l'occulter. Il se revoit appuyer avec précaution sur la poignée de sa chambre, se diriger d’un pas léger vers le séjour, pénétrer dans le garage et refermer minutieusement derrière lui pour enfin s'immobiliser face à la porte coulissante donnant sur l’extérieur. Ne réveiller personne était une nécessité pour préserver son secret. Juste devant lui branlait le battant d’aluminium sous l’action des bourrasques. Il hésitait. La clef était pourtant enfoncée dans le cylindre de la serrure, il n’avait qu’à l’actionner. Son tourment ne provenait pas d’une quelconque peur de la tempête, non, la coupable était cette vibration acoustique sempiternelle qui envahissait ses idées, balayait sa raison et l’asservissait au point que toute réflexion tangible était devenue dérisoire. Possédé par cet appel entêtant, rien n’aurait pu lui faire machine arrière. Après avoir ouvert l’ultime porte du garage, il réitéra la même démarche docile au milieu du cyclone, au milieu de la gerbe des éléments et dans l’obscurité la plus impénétrable. Seul le flash des éclairs illuminait de temps à autre son profil déterminé. Accompagnées des explosions du tonnerre, ces spectaculaires fulgurances électriques auraient impressionné le commun des mortels, mais Elïo n’y prêta guère d'attention. Son être n’avait rien à envier à ce modeste phénomène météorologique. L’esprit noyé dans les cieux, il se figea dans la débâcle du monde. Le fredonnement de la voix inintelligible n’avait pas cessé son jacassement et soudain son corps s’embrasa d’une lueur opalescente avant de projeter un halo divin. Se propageant dans les confins de l’espace, le scintillement fut tel que le paysage de la scène tout entier fut arraché des ténèbres. À l’inverse de la première partition cataclysmique, ce faisceau séraphique perdura, gonfla en envergure autant qu’il gagna en intensité et bientôt le panorama, dans son intégralité, disparut à nouveau, inondé par la transcendante blancheur émanant de son petit corps frêle.

L’embrasement lumineux céda aussi brutalement qu’il était apparu. Elïo tituba, davantage que la première fois, puis se traîna en sens inverse jusque dans ses draps. L’écho obsédant s’était interrompu.

Le lendemain matin, le soleil avait repris de sa vigueur, au détriment de l’enveloppe charnelle du garçon qui frissonnait de douleur jusque dans chaque interstice cellulaire. Sa forte constitution l’avait abandonnée. Elle reviendrait, il en était certain, mais il sentait que plusieurs jours de repos lui seraient nécessaires pour se requinquer. L’astre solaire avait retrouvé son éclat, c’était le plus important.

  • Tout va bien ? s’inquiète Jean.

Elïo secoue la tête pour recadrer ses idées.

  • Ça va aller. Je m’en remettrai, ne t’en fais pas.

La moue de son ami reste dubitative. Les jambes croisées en tailleur sur son matelas au sol, les mains appuyées sur ses genoux, il scrute d’un œil attentif son coéquipier de rugby. Le regard d’Elïo lui échappe et si ses paroles se veulent rassurantes depuis hier, elles sont inhabituellement évasives.

  • Tu as eu une vision, c’est ça ?

Elïo se tourne vers lui.

  • Non, pourquoi ? s’étonne-t-il, les sourcils arqués.
  • Tu sembles ailleurs. Tu m’avais dit que tes prémonitions te déconnectaient de l’instant présent et là, tu étais accaparé par quelque chose.

Les yeux ambrés du garçon fuient jusqu’à l’angle de la chambre. Ce ne sont pas ses visions qui le perturbent aujourd’hui. Se confesser serait-il une bonne décision ? Jean pourrait-il le croire encore une fois ? Il a déjà accordé bien du crédit à ses dons de voyance sans jamais remettre en doute ses propos surréalistes.

  • Ça fait longtemps que tu ne m’en as pas parlé d’ailleurs, ajoute-t-il.
  • J’en ai de moins en moins.
  • Tu ne vois toujours que le futur proche ? s’enquiert Jean.
  • Oui, ce sont des visions qui ne vont jamais au-delà de l’heure qui suit, ou alors des visions concernant le passé de mon entourage.

Jean opine en se pinçant les lèvres. D’anciens souvenirs se dessinent sur sa rétine. Des images effrayantes, insupportables en dépit du temps écoulé.

  • Tu avais entrevu mon histoire avant que je te la dévoile, n’est-ce pas ?

Elïo se tourne vers son camarade. Inutile de lui mentir, son intonation, son expression imposent la vérité qu’il semble avoir déjà devinée.

  • Je me souviens de notre premier déjeuner à la cantine du collège, tu avais eu une absence et une lueur était apparue au fond de tes pupilles. Exactement comme lorsque tu avais prédit qu’un grêlon hors norme allait percuter Emma et Louise.
  • Oui… répond Elïo d’une voix chevrotante. J’avais vu quelques images de ton enfance.

Sa tête s’incline, écrasée par le remords.

  • Ne t’en fais pas, je ne t’en veux pas. Dès nos premiers échanges, je savais au fond de moi que tu étais la personne à qui je pourrais confier le moindre de mes secrets. Alors que tu l'aie deviné en amont, ne m’offusque pas. Je te l’ai déjà dit, mais j’ai toujours su que tu disposais un petit truc en plus.
  • Je me sens coupable malgré tout.
  • Tu n’as pas à l’être. Je sais que tu ne contrôles pas ton pouvoir. Tout du moins pas encore.

Le silence s’installe entre les deux amis. Jean examine sa montre, puis jette son regard vers la fenêtre. Il est neuf heures et demie, une belle journée s’annonce malgré la prévalence du froid. Le grand rugbyman balaie d’une main son duvet, se lève, s’étire rapidement la nuque dans un sens, puis dans l'autre pour finir par s’approcher de la vitre.

Le jardin de la famille Sol est retourné. La deuxième extinction solaire a été désastreuse et la terre gardera des stigmates des semaines durant. Elle donne l’impression d’avoir été éventrée par des titans. La pluie torrentielle couplée à l’assaut des grêlons ont eu raison de son écorce superficielle. Les arbres eux-mêmes, victimes du rouleau compresseur éolien, ont été arrachés de la croûte terrestre ainsi meurtrie. Désormais, leurs radicules ondulent avec déshonneur à l’air libre sous l’action cynique du vent devenu clément.

  • Si tu ne veux pas parler de tes visions, je ne t’embêterai plus avec ça, dit Jean.

Elïo reste confus. Ses poings se serrent, ses articulations craquent tandis que ses yeux, figés sur ses extrémités, imaginent l’impensable et l’invisible à la fois. Tiraillé, indécis, effrayé, le regard fuyant, vacillant et anesthésié, le jeune adolescent ne sait pas, ne sait plus, ne sait rien. Doit-il révéler ses actions, ses doutes à son meilleur ami ? Révéler qu’au plus profond de son être, se tapit une lumière fabuleuse à l’origine d’une force incandescente capable de transfixier les cieux, de se perdre en plein cœur du cosmos infini et de revitaliser l’astre solaire ? Est-ce bien lui qui permet à l’étoile de se relancer ? Ne divaguerait-il pas en fin de compte ? Dans son délire auditif où il croit être appelé par une vibration mystique. Devrait-il consulter ? Il sent pourtant bien un lien de plus en plus indéfectible qui le relie aux corps célestes. Une énergie inconsciente prête à réaliser des miracles. Mais comment pourrait-il être sûr de quoi que ce soit ? Au milieu du déluge, dans un état de vigilance précaire et contre son gré, une partie de sa vitalité s’était répandue dans le macrocosme cosmique. La fatigue ne serait-elle pas tout simplement responsable de l’onirisme de ses pensées ? Des hallucinations ? Des distorsions chimériques de la réalité ? Ne serait-ce pas le résultat d’une banale affection virale, comme Jean l’avait suggéré ? La fièvre peut-elle être la reine de tant de malices ? Rendre tangible ce qui ne l’est pas ? Non… Bien sûr que non… Toutes ces images se succédant dans son esprit torturé, il les a bien vécues.

  • Elïo ?

Ce dernier redresse la tête vers son ami. Le sourire qui lui est offert l’invite à l’apaisement.

  • Arrête de te tracasser. Rappelle-toi, nous sommes le binôme lumineux, ajoute Jean, d’un sourire éclatant.

À l’image de son corps, le visage d’Elïo se détend soudain . Son coéquipier du rugby est bien la seule personne capable de la réconforter et le seul à qui il peut se révéler.

  • Excuse-moi, Jean. La fatigue me rend nerveux et je ne veux pas t’ennuyer avec mes histoires loufoques, mais il est vrai que j' aimerais te par…

Toc

Les deux amis se tournent vers la porte de la chambre.

  • Quelqu’un a frappé ? demande Jean.
  • Je ne suis pas sûr.

Une voix agacée leur provient du couloir. Elïo reconnaît la tonalité de sa mère.

Toc, Toc, Toc, Toc, Toc

  • Oui ! s’écrie Elïo.

La porte s’ouvre, dévoilant la mine renfrognée de ses parents. Julien, déconfit, pénètre dans la pièce à la suite de sa compagne, dont la rigidité des traits refroidit l'atmosphère immédiatement.

  • Elïo… nous avons des invités quelque peu inhabituels… des militaires. Ils voudraient discuter… avec toi.
  • Des militaires ? s’exclame Jean.

La mère de famille opine.

  • Oui. Quant à toi, Jean, je suis désolé de te demander cela, ce n’est pas de notre fait, mais il faudrait que tu rentres chez toi.

Les collégiens se toisent.

  • On se voit la semaine prochaine, lui assure Elïo avec calme.
  • Entendu… répond le grand rugbyman d’un geste de la main.

Ce dernier passe devant les deux adultes, traverse le couloir pour découvrir dans le séjour les responsables de son renvoi. Un homme au regard tranchant le dévisage.

  • Bonjour, ose l’adolescent.

Les deux militaires lui adressent un bref signe de la tête. Il remercie enfin les parents d’Elïo pour leur hospitalité, puis s’éclipse de cette lourde ambiance par la porte d’entrée.

Dehors, le soleil l'éblouit. Jean attrape son vélo et se met en selle. Direction le domicile de ses grands-parents. Il s'arrête finalement au bout d’une vingtaine de mètres pour zieuter la maison de la famille Sol. Quelle est la raison de tant de mystère ? Et dans quelle galère Elïo s’est-il encore fourré ? Jean regarde le ciel assagi.

  • Maman… veille sur mon ami. Je t’embrasse.

❂ binôme lumineux : terme qui apparaitra à la réécriture, attitré à Elïo et Jean par Louise et Emma

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