Chapitre 53

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Juillet 2041

(Elïo - 16 ans)



   Le bureau du lieutenant est grand et banal. Des armoires immenses, remplies de classeurs multicolores prêts à déborder, occupent un pan de mur sur toute sa longueur. Face aux étagères saturées, s'érige un écran tactile incrusté entre les plaques de plâtre tandis qu’une impressionnante table ovale trône au centre de la pièce. Des rapports et documents administratifs en tout genre la parsèment. Au fond, une unique fenêtre qui peine à laisser entrer la lumière extérieure dans cette tanière où les réunions déterminantes sont coutumes. Juste en dessous se trouve l'officier Meric, installé à contre-jour derrière son bureau en carbone. Il domine l'espace, le dos droit, la moustache taillée au cordeau. Affichez-vous le poil mal peigné et vous perdrez immédiatement la quelque considération qu’il daigne parfois vouloir accorder. Domestiquer sa pilosité ne peut que traduire une rigueur certaine, aime-t-il à penser.

Le téléphone collé sur l’oreille, il pivote mécaniquement sur sa chaise sans interruption. L’échange avec son interlocuteur bat son plein lorsque trois coups sont frappés à la porte. Il intime d’une voix ferme d’entrer. Au timbre impérieux, ses jeunes invités se dépêchent de pénétrer dans l’antre peu éclairée et s’avancent avec circonspection. Elïo et Mélanie s’immobilisent devant Meric, Jean et Orson, postés juste derrière, les dépassent d’une bonne tête.
La discussion de leur supérieur semble animée. Les vacances de poste se multiplieraient.

  • Alors quoi ? s’irrite-t-il. Je vais demander à nos jeunes recrues de diriger une opération incendie ? C’est ça que vous souhaitez, s’agace encore ce dernier avant de prier son destinataire de prendre les mesures adéquates.

Il écoute son appareil mobile quelques instants supplémentaires, le regard dans le vague, puis émet des salutations convenues en raccrochant d’un geste brusque du doigt. La lèvre gonflée, il fixe d’un œil mauvais le téléphone comme s’il l'accusait de tous ses maux. Il se tourne enfin vers ses étudiants.

  • Le sergent-chef Thibault m’a rapporté le bon déroulement de votre épreuve du caisson. Comment vous sentez-vous ?
  • En pleine forme ! s’exclame Mélanie avec entrain alors que les garçons réfléchissent encore au poids de leurs mots.

Un rire grave secoue la moustache du lieutenant. Il s’affale contre le dossier de son fauteuil, croise les bras faisant ressortir biceps saillants de son polo de service. Il aime les convenances hiérarchiques autant qu’il impose le respect à son adresse, mais il apprécie aussi les tempéraments dynamiques tels que celui affiché par cette jeune femme.

  • Très bien, se réjouit-il en acquiesçant d’approbation. Vous êtes les meilleurs éléments de votre caste et vous avez fait preuve d'excellence tant dans vos écrits que dans vos examens pratiques. Nous sommes fiers de vous, mais vous le savez… il vous reste un obstacle à franchir, celui du brevet des jeunes sapeurs-pompiers.
  • Nous le franchirons sans encombre, Lieutenant ! assure Mélanie en frappant sa poitrine du poing.
  • Je n’en doute pas un seul instant, réagit l’officier. Je ne pense pas me tromper sur le fait que souhaitez tous les quatre devenir des pompiers professionnels ?
    Le quatuor opine.
  • Excellent. Hormis Elïo, vous atteindrez la majorité l’an prochain, date à laquelle vous pourrez ensuite tenter le concours pour devenir l’un ou l’une des nôtres. J’étais justement en communication avec le président du conseil d’administration et nous avons quelques postes vacants. Si je n’exercerais aucune pression sur votre choix, il va de soi que nous serions honorés de compter parmi nous les jeunes talents que vous représentez et, qui plus est, que nous avons formés.
  • Le privilège sera pour nous, répondent en simultané Orson, Jean et Mélanie.

Elïo, les bras croisés dans le dos, ne participe pas à l'engouement commun. Son supérieur remarque son détachement. L’humeur du haut gradé reste malgré tout satisfaite. Il savoure cet instant empreint de reconnaissance.

  • Vous pouvez disposer. Sauf toi, Elïo, j’ai à te parler.

❂❂❂❂❂❂❂❂❂❂❂❂❂

   Alors que ses congénères viennent de refermer la porte du bureau, Elïo accepte l’invitation et s’assied en face de son supérieur. Meric, confortablement installé dans le fond de son siège pivotant, oscille à droite, à gauche sans cesser de fixer son apprenti.

  • Tu es un de nos meilleurs éléments, Elïo, pour ne pas dire le meilleur. Tu es reconnu parmi les tiens ainsi que parmi les instructeurs.

Le jeune homme accroche l'œil perçant du lieutenant dans l’attente de ce qu’il sait déjà.

Si les capacités de discernement de Meric sont à la hauteur de ses longues années de service, il est bien incapable en cet instant de déceler quoi que ce soit au travers du visage fermée de sa jeune recrue. D’ordinaire, rien ne lui échappe. Le langage corporel trahissant bien souvent les paroles déguisées de ce que ses interlocuteurs consentent à dévoiler. Sa position hiérarchique avantage ses desseins, car elle lui offre cette révérence intrinsèque qui déstabilise souvent ses subordonnées. La moindre ridule courbée, la moindre inflexion de timbre nourrissent sa critique pour élucider le dérobement de ses proies. Meric en est conscient et il sait tirer les ficelles de son leadership, mais cette fois-ci, rien. Devant lui se tient un adolescent qui n’en est plus un et, en lieu et place d’une quelconque appréhension, ce dernier soutient son regard sans ciller. Étrange. Le haut gradé ressent la désagréable impression que son jeu se retourne contre lui, comme si ses propres pensées étaient sondées par son vis-à-vis. Son œil plonge sur le poignet d’Elïo.

  • Il y a quatre ans, lorsqu’on m’a rapporté qu’un jeune sapeur-pompier disposait d’un bracelet inamovible, j’ai d’abord cru à une supercherie. Et puis, quand je t’ai convoqué ici pour la première fois, je me suis souvenu.

Elïo écoute d’une respiration calme.

  • Tu ne le sais peut-être pas, mais c‘est moi qui ai dirigé l’opération incendie de ton gymnase il y a six ans. J’étais aux premières loges pour découvrir le seul sinistré de cette catastrophe. Tu avais beau être léthargique et avoir le corps entièrement calciné, une telle intensité dans un regard ne s’oublie pas. C’était comme si le brasier faisait écho dans le fond de tes yeux.

Une vibration se fait ressentir le long du bureau en carbone. Le téléphone du lieutenant trémule avec intermittence sans que ce dernier ne s'y intéresse.

  • Dès l’instant où tu es rentré dans cette pièce, je me suis rappelé cette mission et surtout cet enfant s’extirpant du martyre. Revenu des abymes, le miraculé se tenait devant moi et, si j’avais entendu d’une oreille qu’il avait survécu malgré ses blessures, jamais je ne me serais attendu à ce qu’il en ressorte aussi… comment dire ? Indemne.
  • J’ai eu de la chance, confie Elïo d’une voix ténue.
  • Assurément… répond Meric avant de se racler la gorge. Mais reprenons : à l’époque, tu m’as expliqué que la présence de ce bracelet n’était pas de ton fait, qu'il s'agissait d’un dispositif que le corps militaire t'avait offert pour une raison tenue secrète. Tu t’en souviens ?
  • Oui, Lieutenant, répond Elïo sans détour. Votre colère était palpable et vous m’avez renvoyé sur-le-champ avant de contacter mes parents quelques temps plus tard pour finalement donner votre approbation à mon entrée chez les jeunes sapeurs-pompiers.
  • C’est bien ça. Je ne t’ai jamais dit pourquoi et aujourd’hui je vais y remédier. Peut-être l’as-tu déjà deviné. Le jour même de notre première rencontre dans mon bureau, j’ai pris contact avec mes homologues de l’armée pour éclaircir tes propos. Il n’a pas été aisé d'obtenir ces informations classées secret défense, mais j'ai pu faire jouer mon statut. Depuis, je me trouve donc dans la confidence de cette cage qui te sert de bijou électronique.

Le lieutenant s'adosse un peu plus contre le dossier et entrecroise ses mains sur son ventre. Le silence s’installe, une nouvelle confrontation pupillaire s'opère. La chaise du lieutenant émet quelques couinements sous l’effet des rotations successives.

  • Malgré l’épreuve du caisson, ton bracelet fonctionne toujours, tranche l'officier en s’attardant sur la lumière alternative de l’objet. On m’a assuré qu’il pouvait y résister du moment qu’il était enfoui sous ta combinaison anti-feu. Seules des températures dépassant les mille degrés peuvent le faire dysfonctionner, autrement dit à moins que tu ne te retrouves à nouveau en plein cœur d’un brasier il sera toujours opérationnel.

Elïo prend une profonde inspiration à la limite du soupir.

  • Tu ne te demandes pas pourquoi je te parle de tout ça ?
  • Vous allez me le dire.

Le téléphone du lieutenant vibre à nouveau, mais il ne lâche pas des yeux l’adolescent.

  • Tes réponses résonnent avec désintérêt, Elïo.
  • Avec tout le respect que je vous dois, Lieutenant, me retrouver ici, en tête à tête dans votre bureau, ne peut vouloir dire que deux choses. La première serait de me féliciter pour mes résultats et, si tel était le cas, vous ne passeriez pas par quatre chemins et vos louanges ne s’accompagneraient pas d’un cadre aussi formel. La deuxième, moins optimiste, serait que vous ayez une mauvaise nouvelle à m’annoncer et hormis mon ajournement à la profession de sapeur-pompier, je ne vois pas ce que vous pourriez m’annoncer de moins réjouissant.

La vitesse de la réponse aurait pu surprendre Meric et, s’il n’est pas habitué à ce qu’on lui coupe l’herbe sous le pied, c’est d’une fierté décuplée qu’il observe la recrue perspicace assise devant lui.

  • Le sergent-chef Thibault t’estime beaucoup… Sa déception sera à la hauteur de sa considération à ton égard. Aussi, sans lui dévoiler les raisons officielles, je me chargerai en personne de lui annoncer qu’en l’état actuel nous ne pouvons pas te laisser participer au concours pour devenir professionnel.

Elïo opine subrepticement.

  • D'une part, les bijoux sont interdits lors du service et tu le sais, même si sur ma décision nous avons fait une exception jusqu’alors. D’autre part, quelle que soit la véracité des faits qui te sont reprochés, nous ne sommes pas autorisés à t’enrôler dans une profession assujettie au ministère de l’Intérieur. Lorsque la lumière sera faite sur ton cas et que tu seras libéré de ce fardeau, reprends contact avec moi.
  • Puis-je vous demander une requête, réplique aussitôt Elïo.
  • Je t’écoute.
  • Puis-je terminer la formation aux côtés de mes camarades et passer le brevet de jeune sapeur-pompier ?
  • Je me doutais que tu poserais cette question. Tu as ma permission, Elïo, tu finiras ta formation comme tes camarades, mais tu ne pourras pas aller plus loin.

Satisfait, le jeune homme se lève, salue avec respect son supérieur avant de remonter le bureau vers la porte d’entrée.

  • Elïo Sol ? l’interpelle Meric.

L’adolescent tourne la nuque pour écouter d'une oreille sans pour autant se donner la peine de lui faire face.

  • À l’instar du sergent-chef, je nourris une sincère déférence à ton égard. Je le répète, dès que toute cette histoire sera terminée, nous serions fiers de te compter parmi les nôtres.

Elïo acquiesce, reprend sa fuite et ferme la porte.

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