Chapitre 43
Février 2037
(Elïo - 12 ans)
- Tu sais, l'autre soir, je me suis plongé dans les étoiles comme tu me l’avais dit.
Elïo affiche un air satisfait. Il progresse aux côtés d’Emma sur un sentier pédestre jouxté par les champs. L’époque n’est pas à la floraison. À droite ou à gauche, hormis quelques haies disséminées en quinconce, le panorama est vierge et désertique. Seule la terre renversée, témoin du travail agricole, donne du relief au paysage. Sillons encore béants, la croûte terrestre exhibe ainsi ses entrailles mises à nue où le lombric s’est trouvé congédié sans autre forme de procès.
- Je crois que j’ai compris le sens de tes paroles.
- J’étais certain qu’elles te parleraient, se réjouit Elïo.
- Désormais je vais prendre confiance en moi. Ou, du moins, je vais tenter.
- Tu ne risques rien à essayer !
Emma sourit à son tour. Elle s’enroule au bras d’Elïo et colle sa tête contre son épaule.
- Je veux être comme toi.
- Tu n'as pas besoin d’être comme moi. Sois simplement toi-même.
Elle fronce les sourcils.
- Tu as raison… Je recommence dans mes travers, à vouloir être quelqu’un que je ne suis pas.
- Tu te mets trop de pression. Tu ne peux pas passer du tout au tout aussi rapidement. Tes efforts paieront avec le temps, mais ne sois pas trop exigeante envers toi-même.
Emma dodeline de la tête. - Décidément…
- Quoi ?
- Tu as toujours réponse à tout. La vie semble moins terne à tes côtés.
Elïo rit. - Non, rassure-toi, je suis loin d’être parfait. Mais ça tu le découvriras, lui assure-t-il en déposant un baiser sur sa tempe.
- Pour le moment, je ne me plains pas. Au fait, je suis désolé pour ce matin…
- Pas de souci. On ira au musée une autre fois. Mais je ne savais pas que tu passais une partie de tes samedis à la SPA, s’étonne Elïo.
- Je ne peux pas y aller chaque week-end, se désole Emma, avec mes cours particuliers, nos devoirs et le piano, je n’en ai pas l'opportunité. Mais j’essaie d’y aller une fois par mois tout de même.
- Comment ça t’es venu ?
- C’est ma tante qui y travaille. Elle m’a proposé il y a quelques années de venir voir en quoi consiste son travail. Et depuis j’ai pris l'habitude d’aller l’aider de temps à autre.
- Je suppose que tu chéris les animaux.
- Oui, je les adore !
- Tu n’as jamais voulu en avoir un domestique ?
- Si…mais…
- Tes parents, n’est-ce pas ?
- C’est ça. Ils ne veulent surtout pas s'encombrer d’un animal à la maison. Il faut s’en occuper, les nourrir, les promener, pour les vacances c’est compliqué et caetera.
- Je vois. Je peux comprendre leur point de vue. C’est toujours mieux que s’en procurer un sur un coup de tête puis de l’abandonner.
- Ne m’en parle pas… les gens peuvent-être si abjects, se révulse Emma. Je ne comprendrais jamais. C’est pour ça que j’essaie d'apporter un peu de gaieté à tous ces animaux délaissés.
L’engrenage explosif d’un moteur se fait entendre au loin.
- C’est très noble de ta part en tout cas.
- Je ne fais pas grand chose tu sais. Je joue avec certain, j’aide pour leur toilettes et pour les nourrir, rien de plus.
Elïo s’immobilise soudain. D’un regard attentif, il balaie l’horizon puis lève le nez en l’air.
- Viens, ne restons pas là, impose-t-il à Emma en lui attrapant la main.
- Il y a un souci ?
- Rien de grave rassure-toi. Un agriculteur doit être en train d’épandre des produits phytosanitaires.
Emma se calque sur l’accélération d’Elïo, l’air étonné. Tous deux remontent le chemin en marchant d’un bon pas.
- Tu arrives à le sentir ?
- Oui, j’ai l’odorat assez développé.
En parallèle de leur course, un tracteur se dessine au loin, des tentacules de métal déployés sur chaque flanc. Le jeune couple maintient le rythme, mais l'immense engin semble étrangement se diriger vers eux. Au bout du chemin, il se trouve si proche que l’ombre des roues les surplombe. Elïo agite une main agacée en direction de l’agriculteur qui, ne déchiffrant pas le message, coupe le moteur et sort du poste de conduite à l’aide du marche-pied.
C’est un visage émacié qui se présente devant les adolescents. Tout est creusé chez Fabrice, ses joues, son menton, ses yeux rentrés dans leurs orbites. Une figure taillée dans la pierre. Sa combinaison de travail olive arbore marques d’usures et tâches en tout genre. Il y a bien longtemps qu’il ne l’a pas changé.
- Qu’est-ce qu’il t'arrive mon garçon ?
Même son timbre est rocailleux, se dit Elïo.
- Pourquoi faites- vous ça ?
- De quoi tu causes ?
- Pourquoi malmener la terre de cette façon ?
L’agriculteur rumine dans sa barbe mal taillée. Encore un enfant de bobo. Un de plus, et sur sa route qui plus est. Faut croire que ces foutus gamins pullulent dans les quatre coins de l'hexagone désormais, même ici dans le sud. Fabrice crache copieusement dans le bocage. Ils en parlaient encore hier avec son épouse. Ça fait trop d’années maintenant que lui et les siens sont pointés du doigt par ses pseudo défenseurs de la nature. Qu’est-ce qu’il y connait en fertilité, adventice, phosphore ou encore azote ce gosse ? Que ferait-il sans lui qui travaille du matin au soir ? Et que mangerait-il, hein ? Des racines ? À l’heure où les rendements n’ont jamais été aussi maigres, avec cette foutue décadence solaire, il faudrait suivre les recommandations de ces hurluberlus dégénérés ? Heureusement que ces couards de la politique ont enfin eu le courage d’assouplir les normes. De toute façon, si cela n’avait pas été le cas, Fabrice et ses congénères auraient frappé fort à nouveau, enhardis par leur fédération nationale. C’est pas aujourd'hui, après nombre de manifestations musclées que Fabrice se laissera compter la vie par un mioche.
- Qu’est-ce que tu me chantes là, gamin ?
- Vous appauvrissez la terre avec vos pratiques.
- Voyez-vous ça. Encore cet argument d’ignorant. Tu ferais mieux d’aller jouer à la console plutôt que d’emmerder les adultes.
- Elïo, calme-toi, chuchote Emma recroquevillée derrière lui.
- Vous ne voyez donc pas ? renchérit Elïo.
- La seule chose que je vois, c’est que tu me fais perdre mon temps. J’te conseille de retrouver tes parents avant que je perde patience.
Le regard d’Elïo ne cesse de défier Fabrice.
- Avec d’autres pratiques, le sol vous offrirait son plein potentiel. Ici, vous ne faites que le fragiliser. L’équilibre précaire de l'épiderme terrestre est détruit.
Fabrice fulmine. Sa mâchoire se strie et ses yeux s’excavent de leur profonde alcove. Il avance de quelques pas, suffisamment pour brandir son index accusateur à hauteur d’Elïo. Sa peau est épaisse, fendue et pétrie par les éléments.
- Qu’est-ce que tu crois ? Que je sue sang et eau par plaisir ?! Que si je pouvais faire autrement, je ne le ferais pas ? Tu crois qu’avec le défaut d'ensoleillement et les froids sibériens de l’hiver la terre et les cultures peuvent encore être travaillées comme d’antan ? Ah mais tu es tranquille toi, tu becquettes à ta faim tous les soirs pendant que les gens comme nous cravachent pour remplir les étales ! Et tes parents ? Ils sont comme les autres ! Bien heureux de pouvoir remplir leur panier de beaux légumes bien formés et bien brillants, délaissant carottes tordues et pommes de terre biscornues, sans préoccupation pour l’origine de ce qu’ils font ingérer à leur marmaille impertinente.
- Détrompez-vous.
- Elïo, s’il-te-plait…
C’en est trop. La voix de Fabrice s'éraille davantage, ses oreilles sifflent. Son visage tout entier se confond avec la roche en fusion, tel un volcan.
- Oh non, je ne me trompe pas mon ptit gars ! La populace nous brandit moultes jugements, mais elle est la première responsable de ce qui se vend sur les marchés. À elle seule, elle pourrait faire plier l’agro-industrie qui nous étrangle si elle se donnait la peine de moins de luxe, mais non. C’est trop confortable de jouir de tous en toute saison avec des fruits luisants venant de l'autre hémisphère et des légumes cultivés dans les airs. Vous, comme les autres vous êtes responsables. Qui se préoccupe réellement de nous devant le stand de fruits exotiques ou devant son champignon provenant de l’est ? Faut bloquer les accès et répandre le fumier pour avoir un tant soit peu de considération ?
Elïo se tait. Les paroles de Fabrice sont justes et si la discussion diverge de ses condamnations, force est de constater que la nuance du terrain lui fait prendre conscience d'une certaine réalité.
- Dégagez, achève Fabrice en agitant le bras.
Pour seul au revoir, c’est un regard mauvais qui s’échangent entre l’agriculteur et le garçon. Le jeune couple s’éloignent définitivement des prés, derrière la pulvérisation se poursuit.
- Tu sais, il n’a pas tort, le monsieur, se permet Emma d’une voix hésitante.
- Il a même tout fait raison, concède Elïo. Le choix de millions de consommateurs pourrait faire bouger nombre d'aberrations de notre système.
- Oui. Ça me fait réfléchir. J’essaierai d’en toucher deux mots à mes parents.
- Cependant, je reste persuadé que la culture de la terre est devenue mortifère et vampirique en l’état actuel. Elle détruit et empoisonne.
Emma opine en silence.
- Finalement, tu vois que tout n’est pas toujours très gai avec moi et que je n’ai pas toujours raison, dit Elïo.
- Tu as dit ce que tu avais sur le cœur. Et malgré tout tu es resté très calme. Je t’admire pour ça.
- C’est gentil. En parlant d'admiration. Tu es toujours d’accord pour venir nous voir jouer demain ?
- Bien sûr !

Annotations
Versions