Chapitre 4

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Deux mois ont passé chez les Moreau. Lorsque je peux, je vais rendre visite à Antoine et Mathilde. Chaque fois que je passe devant l’oratoire, quelque chose de nouveau pend à la croix. Lorsque je suis revenu pour la première fois, ils m’ont demandé comment j’allais, puis ont enchaîné avec des questions sans importance. Lorsque ce fut leur tour de répondre à mes questions, ils cherchaient à esquiver les réponses, avant de repartir à leurs occupations.

Tous les soirs, lorsque je me retrouve seul, l’idée de quitter la ferme m’obsède. Je me demande comment survivre dans cette grande ville, avant même de penser à une vie confortable.

Avant de repartir travailler, je prends l’habitude de demander à Firmin de m’éclairer sur les doutes de la veille. Ses réponses sont brutes, mais sincères.

Ce matin, je continue à labourer la terre. Firmin voit que je n’avance plus. Il prend la charrue. Je me place à côté des bêtes pour les forcer à repartir. Le printemps a transformé la terre en boue collante. Les vaches peinent. Je les aide en y mettant toute ma force. Elles repartent d’un coup. Je perds l’appui et je glisse. Ma jambe se retrouve coincée sous la charrue. Le soc m’entaille la chair. Firmin hurle plus que moi. Les bêtes s’affolent et continuent leur marche. La ferraille s’enfonce un peu plus. Je déplace ma jambe avec mes mains, en ignorant la douleur, et roule au sol jusqu’à ce que je m’éloigne de cette maudite machine.

Il me faut plusieurs heures pour que la douleur se calme. Je nettoie la plaie comme je peux. Je me demande si mon vaccin contre le tétanos est encore actif. En vérité, je n’en sais rien. Firmin me dit que je n’ai rien. Je pisse le sang et me demande s’il est sérieux.

Et les infirmes, qu’est-ce qu’ils deviennent, dans leur monde ? Je ne l’accepte pas. Désormais, j’en finis avec les nœuds au cerveau. C’est décidé, j’irai tenter ma chance à Lille.

Au petit-déjeuner, j’annonce à Firmin :

— Dès que tu n’auras plus besoin de moi, je vais partir pour Lille.

Firmin repose son bol et me regarde droit dans les yeux.

— Nous t’apprécions ici, Théophile. Mais sache que ma ferme fonctionnait déjà sans toi. Tu es libre de partir quand tu veux.

— Je sais bien. Je ne veux juste pas te mettre dans l’embarras.

— Tu sais que rentrer dans cette ville n'est pas facile ? Lille, c’est pas Seclin.

— Pourquoi ? Il y a des contrôles ?

— Pour les marchandises, oui, c’est systématique. L'octroi ne rate rien. Mais parfois, ils contrôlent aussi les passants. Surtout s’ils ont l’air suspects.

— Tu parles de vagabonds ? Je n’en ai pas l’air, si ?

— Pas que. Avec ton accent et tes manières, tu pourrais passer pour un huguenot. Ou pour un fauteur de troubles. Si tu veux un conseil : moins tu en dis, mieux ça vaudra.

— Comment je vais faire si on m’interroge ?

— C’est un risque à prendre. Mais j'ai peut-être une idée. Je peux demander au charretier de t’y emmener. En échange, tu devras l’aider avec sa marchandise. Peut-être qu’il te demandera une pièce

— Et je le trouve où, ce charretier ?

— Il doit justement passer cette semaine. Je lui confie une partie de mes récoltes pour qu’il les vende à Lille. Là-bas, ils paient mieux. Si j’enlève la commission c’est pareil, mais au moins, je n’ai pas à me déplacer.

— Il sera là quand exactement ?

— Je ne sais pas. Cette semaine.

Ma jambe me fait toujours mal, mais je continue le labour. L’étape suivante sera le hersage. Je n'ai pas envie de savoir en quoi ça consiste. Je ne tiens plus, mais je relativise. Chaque jour supplémentaire passé ici, c’est quelques sous en plus.

Le soir, je retourne voir ma famille d’adoption. Je lutte pour ne pas avoir l’air grave et annonce mon départ pour Lille. Mathilde est émue, mais reste droite. Elle me dit simplement que c’est une bonne chose. Que je dois rester prudent. Ma visite est courte et c'est bien ainsi. Trop de silence... Au moment de partir, je ne m’attendais pas à des embrassades, mais j'espérais au moins une accolade. Elle n’est jamais venue.

Le départ est imminent. Après avoir chargé le blé dans la charrette de Mathieu, je dis au revoir avec retenue aux Moreau. Pour briser mon angoisse, je fais une tape dans la main de Firmin. Il me dit d’un air grave :

— Lorsque tu seras à Lille, ne fais plus ça.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Taper dans la main. Ce n'est ni un bonjour, ni un au revoir.

— C’est quoi alors ?

— Un accord. C’est la promesse d’un accord.

Et dire qu’ils m’ont laissé dans l’ignorance durant des mois. J’ai du mal à y croire. En tout cas, j’ai bien l’intention de prendre cet avertissement au sérieux. La charrette s'ébranle. Elle est bien plus grande que toutes celles que j’ai vues jusqu’à présent. Ici, pas de vaches faméliques, mais deux chevaux de trait.

Mathieu n’attend pas. En pointant du doigt les sacs, il me demande de surveiller la stabilité du chargement et de vérifier les nœuds. Les chemins sont tellement chaotiques que je passe mon temps à m’assurer de ne rien perdre.

Pour ne pas arranger les choses, nous nous arrêtons dans une autre ferme. La charrette déborde et ma mission devient encore plus difficile.

Les secousses m’ont tellement étourdi que, lorsque je mets enfin un pied à terre, j’ai l’impression d’avoir la tête qui tourne. Les gardes en uniformes sont beaucoup plus nombreux et zélés qu’à Seclin. Ici, aucune faille. La ville est une véritable forteresse. Mathieu discute avec les hommes armés. Je reste planté là, sans rien dire. Le contenu de la charrette est inspecté. Je vois Mathieu tendre de l’argent. Les minutes s’étirent. J’attends mon sort.

— Allez gamin, on y va.

La ville grouille de monde et n’en est pas moins sale. Certaines rues sont tellement étroites que seule la charrette peut passer. Les gens râlent, certains tiennent tête, mais finissent par longer les murs pour nous laisser le champ libre.

J’aide à décharger le grain. Lorsque nous déposons le dernier sac, je demande :

— Et maintenant, on fait quoi ?

— On se sépare. Moi je dois repartir.

Il est vrai que durant le voyage, nous avons peu discuté. Mathieu est comme tous les autres, un taiseux. Mais je ne m’attendais pas à ça. Je reprends :

— J’ai un peu d’argent. Tu sais où je peux louer une chambre ?

— C’est pas ce qui manque ici. Mais fais attention à toi. Les gens ne sont pas tous honnêtes ici.

— Très bien, je ferai attention. Merci pour tout.

— Si tu veux remercier quelqu’un, c’est pas moi.

— Que veux-tu dire ?

— Remercie Firmin. C’est lui qui m’a donné de l’argent pour que tu puisses passer la ville. Sans ça, tu n’aurais jamais réussi.

J’erre dans les rues de Lille. Certaines sont tellement infâmes que je fais immédiatement demi-tour. Je demande aux passants où je peux trouver un logement. Les réponses sont imprécises, d'autres ne me répondent même pas. Je remarque que les personnes les plus modestes sont les plus avenantes avec moi. Mais ça ne règle pas mon problème immédiat : où dormir ce soir ?

Le jour commence à décliner et la panique me gagne. J’ai bien trouvé quelques chambres à louer, mais les prix sont exorbitants. J’arrive devant une église et j'entre. Le curé me regarde, alors j’insiste sur le signe de croix et ralentis ma génuflexion pour qu'il me remarque. Je m’assois sur le banc et regarde la croix, droit devant moi. J'entends des pas sur les dalles froides s’approcher.

— Tu n'es pas de ma paroisse, toi, dit le curé d’une voix grave.

Je me lève et lui réponds :

— Non, c’est ma première journée ici, et j’avoue que je suis perdu dans cette grande ville. Je cherche un endroit où dormir.

Le curé m’observe et reprend :

— Tu n’as pas de sac avec toi, mais tu n’as pas l’air d’un vagabond non plus.

— Je n’en suis pas un. Et pardon si j'ai pu vous le laisser penser, mais j’ai de quoi payer.

— Montre-moi.

L’idée qu’il puisse me détrousser me traverse l’esprit. Je lui montre à contre-cœur ma bourse. Il penche la tête et observe l’intérieur, me laissant en échange voir sa tonsure.

— Va dans le quartier Saint-Sauveur, me dit-il. Demande la veuve Lefebvre. Elle loue des coins propres à ceux qui ne boivent pas.

— Merci mon Père.

— N’oublie pas d’allumer une bougie pour Notre Seigneur avant de sortir.

— Évidemment, mon Père.

Je suis envoyé de tous côtés, avant de trouver finalement la maison de la veuve Lefebvre. Je frappe sans certitude. Une femme d’une trentaine d’années m’ouvre.

— Que veux-tu ?

— Je viens de la part de Monsieur le curé. Je cherche une chambre à louer.

— Tu as de quoi payer ?

— Oui.

Elle m’observe un moment et me dit d’entrer. Le couloir est minuscule. La maison est tout en hauteur. Nous montons les marches pour arriver au deuxième étage. Elle me montre une chambre de taille réduite. Un lit, une commode avec un broc, une bassine, rien de plus.

— Vous me demandez combien ?

— Est-ce que tu es un soûlard ?

— Non madame.

— Tant mieux. Si c’était le cas, le prix aurait été trop élevé pour toi. Cent-vingt sous pour le mois. Si tu quittes cet endroit avant, ne t’attends pas à ce que je te rembourse.

— C’est entendu. Faites-moi confiance, je ne vous ferai pas de problème.

— C’est à Monsieur le curé que je fais confiance. Pour le reste, je verrai bien.

Je lui donne l’argent et elle me tend en retour la clé de la chambre. Elle repart en refermant la porte. Les murs ont tremblé. Je ne suis pas étonné, ils ne sont pas bien épais. L’examen de la chambre ne dure pas bien longtemps : pas de découverte, si ce n’est un seau sous mon lit. L’odeur m’indique clairement à quoi il sert.

Je décide de profiter des derniers rayons de soleil pour continuer la visite de la ville. En bas, la veuve Lefebvre m’interpelle :

— Où vas-tu ?

— Je vais visiter le quartier. Je ne traîne pas, j’ai peur de me perdre.

— Tu fais bien. Mais attention : au dernier coup de cloche, ma maison sera fermée.

Je me fige sur le pas de la porte.

— Attendez ! Ça sonne quand exactement ?

— À huit heures. Si tu entends le neuvième coup, il sera trop tard.

Je hoche la tête et pars vers les rues que je ne connais pas. Je m’arrête un moment. Je crois reconnaître l'Hospice Gantois. On est loin de l’hôtel de luxe que je connais, mais les allers-venues des religieuses m’indiquent sa véritable fonction.

Je fais une entorse à ma règle. J’entre dans une taverne et commande un repas sommaire. L’endroit est bruyant. J’observe autour de moi, sans me faire remarquer. Il y a bien quelques hommes saouls, mais ils se tiennent. D’autres jouent aux cartes. Je me demande quelles sont les règles. J’observe un type en train de se faire plumer. Il commence à être sérieusement agacé.

Je finis rapidement mon repas et pars avant que ça dégénère. Je ne m'attarde pas et retourne en silence dans ma chambre. Un bon repas, un bon lit. Je m’endors en ignorant les punaises.

Le froid me réveille. J’enfile rapidement mes vêtements et regarde par la fenêtre. La rue est encore sombre, mais j’aperçois déjà des passants. Je descends les escaliers avec mon broc et sors chercher de l’eau au coin de la rue. Ma toilette est rapide, l'eau est glacée.

Je redescends. La veuve Lefebvre me propose un petit déjeuner léger. Je suis pour l’instant seul avec elle et en profite pour poser mes questions naïves.

— Est-ce que vous savez où je peux trouver du travail ? N’importe quel travail, je suis courageux.

— Si c’est le cas, tu peux aller faire le manœuvre. Les fortifications ne s’arrêtent jamais. Tu rendras service à la ville.

— Et où dois-je me présenter ? Peut-être qu’un locataire pourrait m’y emmener ?

— Pour ça, il aurait fallu te lever plus tôt. Tu es le dernier levé.

Je me lève en sursaut et demande où je dois me rendre. Elle me répond : « Demande la Citadelle ». Ça ne m’aide pas vraiment. Finalement, je trouve facilement ; tout le monde connaît. Je convaincs le chef d’équipe de m’embaucher dès maintenant. Mon retard me coûte une demi-journée de salaire. Je suis chargé d’amener les briques au pied des maçons. J’espérais quelque chose de plus gratifiant, mais c’est un début.

Les jours se suivent et je trouve ma place. Je réponds désormais à « Théophile fait ci, Théophile fait ça » naturellement. Depuis deux jours, je perçois un gars qui ne me quitte pas des yeux. Il a à peu près mon âge et reste discret.

Sur le chemin du retour, je m’offre un carnet et un crayon. Ça ne sera pas un journal intime, juste de quoi noter mes réflexions. Lorsque je sors de l’échoppe, je croise le type au regard insistant. Il me fait un signe de tête et bafouille :

— Tu es Théophile ?

— C’est ça. Je travaille à côté de toi.

— Oui, je sais. Je m’appelle François et je vis chez la veuve Lefebvre.

— Dans ce cas, pourquoi je ne t’ai jamais vu ?

— Ça fait que deux nuits que j’y dors, tu n’as peut-être pas fait attention.

— Peut-être.

— Tu rentres déjà ? Que dis-tu si je te paie une bière ?

En temps normal, j’aurais refusé, mais François a mon âge et, pour une fois, ne semble pas avare en paroles, alors j’accepte. Nous entrons dans une taverne et commandons deux bières. Je profite de la présence de François pour qu’il m’explique les jeux que l’on joue ici. Il m’explique l’essentiel et je consigne ce que je peux.

Soudain, des soldats entrent. Sans un mot, François rabat d’un geste vif mon carnet sur la table. Je le glisse discrètement dans ma poche et nous finissons notre verre en silence. Lorsque le danger est écarté, il murmure :

— Je savais que tu n’étais pas normal.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Un manœuvre qui sait écrire, ça n’existe pas.

— C’est juste quelques mots. Ça me permet de me souvenir.

— Tu as des problèmes de mémoire ?

— Oui, c’est ça. Parfois j’écris des mots, parfois c’est juste des chiffres ou des gribouillis.

J’ai cru pouvoir sympathiser avec François, mais à la fin de la semaine, il avait disparu.

Le soir, je retourne systématiquement à la taverne. L’idée de jouer à ce jeu basique — la prime — m’obsède. Je comprends la stratégie de certains : on se laisse perdre, puis on reprend la main. Coup classique pour berner les nouveaux. À force d’y jouer, les cartes sont tellement abîmées qu’elles en deviennent uniques, presque reconnaissables de dos. Je suis prudent, je me cache pour noter les cartes, entre deux gorgées de bière.

Nous sommes dimanche. Je participe à la messe de l’église Saint-Sauveur. Je passe le reste de la journée à découvrir la ville, ignorant la douleur de ma jambe encore blessée. En fin d’après-midi, je retourne à la taverne habituelle. Je ne me sens toujours pas prêt pour le jeu, alors je continue mes notes.

Soudain, un type m’arrache le carnet des mains. Je tente de le récupérer, mais il recule vers le fond de la salle. J’aimerais lui mettre un coup de poing, mais certains me regardent. Je n’offrirai pas ce spectacle. Des gardes s’approchent de nous.

Le type lève le carnet et hurle :

— Un espion !

Le chef arrache le carnet des mains du type, le feuillette quelques secondes, me regarde, puis ordonne :

— Arrêtez-le.

On me traîne jusqu’à la sortie de la taverne. J’essaie de m’expliquer, de dire que c’est parce que j’ai des problèmes de mémoire, mais aucun ne me répond. Je suis conduit vers un bâtiment bien gardé. On me fouille, on prend mon argent et je suis emmené, sans mes chaussures, jusqu’à un cachot.

J’ai comme compagnons deux types en train de dormir à même la paille.

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