16 - 12 h 15
6 - 12 h 15
L’Uber me dépose devant la porte de son immeuble, rue du Temple, dans le 4e arrondissement. Je tape le code — que je connais par cœur — et pénètre dans le bâtiment. Je dois l'avouer, même si j’adore mon quartier du 16e, habiter rue du Temple est d’un tout autre niveau. Des bars à chaque coin de rue, des commerces de proximité d'excellente qualité et l’hiver, on peut y faire du patin à glace sur la place de l’Hôtel de Ville. Chouette, hein ?
— C’est moi, dis-je dans l’interphone.
J’emprunte l’ascenseur jusqu’au 3e étage. Je suis impatiente de retrouver Eddie que je n’ai pas vue depuis un mois. Elle a préféré se la dorer douce sous le soleil des Maldives. La porte étant ouverte, je pénètre dans son immense appartement parisien semblable à celui d’Olivier Durémont.
— MA CHÉRIE, hurle Eddie en m’apercevant franchir le seuil de porte.
Elle me saute dessus et me serre si fort dans ses bras que je peine à respirer.
— Tu es noire ! dis-je. Alors, comment c’était ?
— Attends, déshabille-toi et viens t’installer dans le salon. Je t’ai ouvert une bière.
Bronzée de la sorte, Eddie ressemble à une Colombienne qui rentre de ses vacances à Cuba et de six séances d’UV. Ses longs cheveux bouclés ont été décolorés par le soleil et abimés par le sel de mer, leur donnant cet effet de paille pas très glamour.
Elle a préparé un slide de ses photos sur la très grande télévision-écran-plat accrochée au mur, qu’elle s’empresse de me montrer.
Une heure et demie plus tard, le sujet se concentre enfin sur moi et ce rendez-vous étrange avec ce conseiller en site de rencontre.
— Je ne comprends pas pourquoi tu m’as envoyée le voir. C’était inutile !
— Attends ma chérie, il t’a donné la boîte de bienvenue avec le chocolat, le carnet et tout le reste ?
Je fais oui de la tête.
— Alors tout fonctionne normalement. Contente-toi de faire ce qu’il t’a demandé. Qu’est-ce qu’il t’a demandé ?
— De rencontrer le plus de mecs possible et de modifier, éventuellement, mon profil.
Les yeux remplis d’excitation, Eddie me demande de découvrir ce fameux profil Tinder dont elle entend parler depuis plusieurs semaines. Son sourire lui remonte jusqu’aux oreilles et son rire m’explose les tympans dès qu’il résonne dans la pièce. Elle est un mélange de Christina Cordula, pour l’accent, et de Cyril Hanouna, pour la joie d’exister et le fait de vivre à trois cents pour cent, toute la journée.
— Alors, veamos !
Son sourire disparaît dès que ses yeux se posent sur mon téléphone. Elle se mordille les lèvres comme l’un de ses tics nerveux qu’elle exprime lors des moments d’intenses gênes.
— Quoi ? Dis-le.
— Ce n’est pas possible ça, ma chérie. Trois photos de Bouboule dont l’une, où il est assis sur ton visage. Sans parler de ce selfie dans tes toilettes...
Elle semble désespérée.
— Bah quoi ? je dis agacée. C’est un selfie, rien de plus.
— Oh non…
Elle continue de faire défiler les photos et tombe sur un adorable cliché de moi dans une piscine à boule. C’est une photo prise par un beau-frère lors d’un mariage. Je l'ai toujours trouvé très drôle.
— Et ta description, est-il utile d'en parler ?
Je fronce les sourcils.
— Elle est tout à fait normale ma description !
— Jeune femme de trente-trois ans, célibataire, maman d’un chat qui répond au nom de Bouboule et qui, comme sa mère, aime jouer avec les boules et recevoir des léchouilles.
Je l’avoue. Je souris également de honte. Je n’apprécie pas particulièrement les léchouilles, mais j’ai écrit cette description sur un coup de tête le soir de mon inscription. Et puis, personne ne lit les descriptions.
— Elle est très bien cette description !
Sans pouvoir l’empêcher, Eddie l’efface d’un trait. Elle tape quelque chose sur mon clavier.
« Jeune femme célibataire, en recherche d’une belle rencontre.
1m71/70 kg
ISFP
À vos claviers, messieurs. »
Sans m’avertir, elle supprime mes photos, dont celles de Bouboule. Pour les remplacer, elle me demande de prendre la pose sous différents angles, dans plusieurs lieux de son appartement luxueux. Je me retrouve avec un bras derrière la tête, les cheveux recouvrant une partie de mon visage et un duckface qu'elle m'oblige à faire malgré les conseils d'Olivier.
— Bon, voilà. Tu devrais enfin matcher ! Tu me tiendras au courant.
Elle me tend mon téléphone et débarrasse ma troisième bière que je n’ai pas eu le temps de terminer.
— Je ne te mets pas dehors, mais Isham s’apprête à rentrer du travail et je viens d’acheter une petite nuisette pour lui faire la surprise.
J’ai compris, je dois m’en aller. Après quelques minutes d’accolades, je la remercie pour son hospitalité et reçois à ce moment même, un coup de téléphone d’un policier qui m’annonce que mon appartement est de nouveau accessible.
Je m’affale dans l’Uber et rentre me réfugier sous la couette pour oublier cette drôle de journée.

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