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  J’arrive au supermarché. J’en suis à ma huitième clope depuis la découverte du match entre Fabio et moi et je ne cesse de me demander pourquoi ne m’a-t-il pas fait le moindre signe. Un simple smiley ou « bonjour » aurait suffi. Je me suis entêtée à penser que :

Si je match : je lui fais signe

S’il match : il m’écrit, point barre.

  À croire que cette règle n’existe que dans ma tête.

Je range mon téléphone dans mon sac à main et entre dans la boutique qui me fait de l’œil depuis mon emménagement dans le 16e. Je l’avoue, depuis que mon compte en banque est aussi plein que celui de Nicolas Sarkozy et de son amie Bettencourt (j’exagère), je ne freine plus les dépenses. Magasin bio, salle de cinéma privatisée (je déteste les bouffeurs de popcorns), chauffeur Uber à volonté… J’en rêvais et tout cela m’est désormais possible.

Pour la première fois, j’entre chez BioMarket, situé à quelques centaines de mètres de mon appartement. On y trouve tous les articles d’une grande surface classique, mais en version biologique. Je peux vous garantir que le passage des rayons promotions dans lesquels j’avais pour habitude de me promener et ceux de BioMarket, ça change une vie.

  J’accours vers l’étalage de fruits et légumes et le dévalise. Je ne connais pas la moitié de ce qui y est à vendre, mais j’achète. Panais, rutabaga, topinambour, de la courge puis des baies de goji, des amandes non salées en libre-service et j’y découvre même des jaboticabas, un fruit à cinquante-trois euros le kilo. Je trouverai bien une recette sur internet pour que M. Sulyvan me cuisine quelque chose de bon.

  Je continue mes achats et arrive dans le rayon préservatif et lubrifiant. La débutante que je suis ne possède ni l’un ni l’autre, par habitude. Avec Mathias, nous n’en utilisions plus depuis des années et je ne voyais pas l’intérêt d’en acheter pour les situations dites : au cas où. Je suis étonnée de voir qu’il existe autant de capotes et de lubrifiants biologiques. La marque GreenPréservs, par exemple, propose des capotes sans gluten et sans parabène. Du gluten dans une capote, c’est le monde qui part à l’envers. Je pense à tous les intolérants au gluten qui ne connaissent pas l’existence de ce bijou de technologie scientifique. Comment font-ils ?

Je prends une boîte ainsi que trois lubrifiants aux goûts différents : banane, kiwi et plaisir des îles. Le nom de ce dernier me ferait voyager jusqu’aux tropiques.

  Une fois terminé, le moment tant redouté se présente : le passage en caisse. Sans l’expliquer, l’idée de déposer sur le tapis roulant mes capotes et mes lubrifiants m’a toujours rendue nerveuse. J’ai soit peur d’être considérée pour une grosse coquine, soit d’affirmer aux yeux du monde que oui, moi, Kristelle Lalaide, dispose d’une vie sexuelle bien occupée.

Je jette un coup d’œil derrière moi, personne. J’en profite. Entre un paquet de pâtes et de farine, sous le sac en plastique biodégradable rempli de baies de goji, je glisse les préservatifs et les lubrifiants. Avec un peu de chance, la caissière comprendra ma subtilité et restera discrète.

  — Bonjour, elle dit.

  — Bonjour, madame.

  — Vous avez la carte de fidélité ?

  Je lui fais signe que non et commence à remplir mon sac en tissu indien des premiers articles qui me parviennent. J’observe avec intérêt ceux que j’ai dissimulés, en espérant qu’elle comprenne. Elle attrape les pâtes, les baies de goji et la farine. Les capotes sont désormais exposées aux yeux de tous. Elle n’y prête pas la moindre attention. La boîte de douze arrive jusqu’à moi et je me précipite de la ranger dans le fond du sac. C’est à peine si elle fait la différence entre les pâtes et les capotes.

Vient le tour des lubrifiants. Elle passe le premier, le second, puis le troisième, mais semble vouloir les conserver près d’elle. Elle tape je ne sais quoi sur son écran, gardant les trois flacons de lubrifiants à la banane, au kiwi et au plaisir des îles, posés sur la caisse.

  — Cindy pour la caisse une. Cindy pour la caisse une, elle dit dans son micro.

  — Un problème ? je demande.

  — Pardon, madame. Ces produits doivent passer en promotion pour le lot de trois, mais elle ne s’applique pas. Ma collègue va s’en charger.

  Mon pire cauchemar est en train de se dérouler sous mes yeux.

  — Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas grave. Je n’étais même pas au courant qu’il y avait une promo…

  — Désolée, je suis obligée d’appeler ma responsable. C’est probablement un bug informatique.

  Derrière moi, quatre clients attendent désormais. Mes mains deviennent moites et mon front s’humidifie tant je suis embarrassée. Deux minutes se passent avant que Cindy, aux cheveux bleus, ongles noirs et au chewing-gum qu’elle ne cesse de mâcher, arrive.

  — Yep ? C’quoi le blèm ?

  — Madame a acheté la promotion sur les trois lubrifiants GreenLubrifs, mais ça ne passe pas sur la machine.

  Cindy me regarde. Elle paraît amusée. Mes joues deviennent si rouges qu’elles doivent être visibles depuis l’autre bout du magasin.

  — Fais ça, r’garde.

  — Ah, super. Merci, Cindy.

  — Pas d’blème. Bonn’ j’rnée m’dame.

  Je souris, glisse en vitesse les lubrifiants dans mon sac sous les sourires complices des clients et de la caissière, paye et quitte la boutique au plus vite. BioMarket et moi, c’est fini. Je suis grillée.

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