66 - 19 h 46
9 - 19 h 46
— Les Gens du 6e vont très bien, je te remercie. Sinon, comment vas-tu ?
J’ai le cœur qui palpite si fort à la lecture de ces mots que s’il implosait d’un moment à l’autre, je n’en serais pas surprise. Je me sens comme réchauffée par le soleil qui pénètre dans mon appartement, sauf qu’il fait nuit et que le soleil, c’est Fabio. Là tout de suite, je n’ai plus envie de broyer du noir, j’ai envie de sourire.
Allongée sur le canapé, les deux chats à chaque extrémité, je réfléchis à la réponse la plus percutante possible avant de me souvenir que l’une de mes plus grandes qualités, c’est ma spontanéité.
— Tu es sûr qu’ils vont bien ? Mais sinon oui, tout va bien au 3e, merci !
GIF de Paméla Anderson dans un transat au bord d’une plage paradisiaque.
Au moment où j’écris ces mots, je réalise une chose.
— Merde !
Mon prénom. La coïncidence pour qu’une seconde Kristelle habite le bâtiment étant très faible, je me dépêche de le modifier. Je dois réfléchir vite. Karine ; Karima ; Christelle ; Kristie. Plusieurs prénoms défilent dans ma tête, mais un seul attire mon attention : Kristie. C’est décidé, désormais, je me ferais appeler Kristie.
— Ah, ah, ah. Oui, j’en suis sûr, bien qu’une voisine soit toujours portée disparue.
Il parle de moi.
— Oh… Celle que recherchait la dame de l’autre jour ?
— Oui, celle-là.
OK. Message fermé qui n’amène pas à une réponse. J’attends un peu dans l’espoir qu’il me relance d’ici peu et me laisse désirer. Je rallume la télévision et enclenche la suite de Desperate Housewives que je n’ai pas regardé depuis plusieurs semaines. C’est fou comme Gaby et Susan peuvent me faire rire. Parfois, j’ai le sincère sentiment d’être l’une d’elles et qu’à tout moment, Bree va débarquer à ma porte pour m’apporter une tournée de muffins chauds.
Bien installée sous un plaid en t-shirt et culotte, j’allume une cigarette et m’apprête à commander japonais. J’ai faim. Mon panier s’élève à près de quarante euros. Jamais, je n’avais passé une si grande commande, mais l’argent illimité de mon compte en banque me pousse à la consommation. Et puis, si jamais tout doit disparaître dimanche soir, j’en aurais au moins profité.
— Alors, que fais-tu sur une application aussi belle et réjouissante que Tinder ?
C’est Fabio. Je souris et me dis que peut-être, je lui ai tapé dans l’œil lors de notre rencontre.
— Et bien, c’est marqué sur mon profil. Et moi qui avais foi envers les habitants du 6e…
— Lol, il répond.
GIF de Brad Pitt faisant un signe du pouce.
— Elle était pas mal, j’avoue. Et bien si, ma petite dame, nous savons lire ! Mais uniquement le français. Parce que, je suis désolé de te l’apprendre, « À la recherche du parfait morceau de chocolat », ça ne veut rien dire !
— Bien sûr que si ! je réponds.
— Bien sûr que non…
— Ça veut dire que…
— Je te taquine.
GIF d’un écureuil qui rigole.
Fabio est taquin. J’apprécie. Je le suis moi-même, mais je contrôle mes premiers échanges. Pas question de gâcher mes chances avec lui, surtout lorsque le sablier qui continue de s’écouler brille plus que jamais.
Je suis soudain happée par une scène que j’adore dans la série. Susan a la gueule de bois et raconte à Gaby ses inquiétudes concernant Lee et la possibilité qu’ils aient couchés ensemble la veille. Le rire de Gaby qui suit l’arrivée de Bob est légendaire et je ne peux m’empêcher d’être prise d’un fou rire.
Mon téléphone sonne, c’est Fabio. Nous continuons de discuter et de voyager d’un sujet à l’autre comme si nous nous connaissions depuis toujours. C’est très agréable et je souris tant que j’en ai des douleurs dans les joues. Comme il l’a confié à Kristelle, Fabio indique être fraichement divorcé et père de deux enfants, une fille et un jeune garçon. Pour ajouter un peu de piment à son divorce, l’agence de voyages dans laquelle il travaillait depuis dix ans a décidé de le licencier du jour au lendemain pour des raisons économiques dont il ignorait l’existence.
La sonnerie à l’interphone m’interrompt dans l’écriture de mon message. Je me lève, écrase ma cigarette, indique au livreur le numéro d’étage, oublie le fait d’être en culotte, ouvre la porte et récupère ma commande. Ce n’est qu’après mon retour dans le salon les mains chargées d’un lourd sac de sushis que je réalise être presque à poil. Je comprends très vite pourquoi le livreur m’a offert le plus beau des sourires lorsque je lui ai tendu une pièce de deux euros.
Je déballe mes sushis, me glisse sous mon plaid et continue de visionner Desperate tout en continuant de discuter avec Fabio.

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