71 - 11 h 12

4 minutes de lecture

4 - 11 h 12

   Le taxi approche du salon d’esthétique et par chance, je n’ai que douze petites minutes de retard. Malgré ma déception à la sortie de chez la coiffeuse, les deux ou trois coups de vent que je me suis ramassée dans la figure m’ont permis de changer d’avis. Mes cheveux ont pris une jolie forme aux ondulations étonnantes et la longueur se montre parfaite. Merci Frédérique. Il ne reste plus qu’à me faire épiler.

  — Bonjour, je dis en entrant.

  Une odeur de cire chaude recouverte d’encens me prend les narines. De la musique semblable à celle des ascenseurs des grands hôtels est diffusée à travers la vaste pièce où trois canapés en cuir forment un cercle. Des clientes y sont installées et attendent leur tour, le nez plongé dans Closer et Public.

  — Bonjour Madame. Vous avez rendez-vous ?

  Une jeune femme d’à peine vingt ans au maquillage irréprochable et aux sourcils parfaitement dessinés m’accueille.

  — Oui, je suis un peu en retard. Madame Lalaide.

  — Oh, ce n’est pas grave, suivez-moi.

  Et PAF Frédérique.

  — Je vous laisse vous préparer dans le salon numéro trois. Mélinda sera votre esthéticienne pour ce matin.

  — Par ici ? je demande.

  — Oui, là où il est indiqué 3, en très, très gros.

  Elle aborde toujours un sourire qui laisse se dévoiler une sublime dentition, mais je ne peux m’empêcher de sentir l’ironie de sa réponse. Elle repart à son bureau et je me dépêche de la rattraper.

  — Oui ?

  Je chuchote.

  — C’est la première fois que je viens chez l’esthéticienne pour… enfin, vous voyez. Que dois-je faire... une fois à l’intérieur ?

  — Oh, je pensais que vous aviez l’habitude.

  — Pourquoi ça ? je demande, étonnée et à voix basse.

  — Vous avez demandé un intégral.

  À vrai dire, je ne sais pas ce que j’ai demandée. Sur le site, les choix n’étaient pas précis et j’ai cliqué au hasard sur les propositions qui se sont affichées.

  — Ah… Et alors ?

  Elle sourit.

  — Et alors, rares sont les clientes à faire un intégral pour une première fois, mais je suis persuadée que tout va bien se passer ! Dans le petit salon, il faudra vous déshabiller et enfiler le string en coton qui est à disposition. Vous pouvez garder le soutien-gorge. Mélinda viendra vous chercher. Allez-y, elle ne va pas tarder.

  D’un pas peu rassuré (merci jeune fille), je me dirige vers le salon numéro trois. À l’intérieur, j’y trouve de quoi déposer des vêtements, une chaise longue en cuir pour se détendre avant la séance, une bouteille d’eau ainsi que du citron et de la glace et la fameuse, l’élégante, l’unique culotte en coton.

Comme demandé, je me déshabille et enfile ce ridicule morceau de coton transparent. J’en aurais presque les lèvres qui dépassent tant la culotte est fine.

Une porte s’ouvre et Mélinda apparaît.

   — Madame Lalaide, vous êtes prêtes ?

  Elle m’invite à la suivre jusqu’à son fauteuil. Mes mains deviennent moites.

  — Bien, on part sur un intégral, c’est ça ?

  Je réponds timidement et de manière apeurée :

  — Oui…

  — Super ! Je vais commencer par les jambes, je vais remonter jusqu’au sillon inter fessier, puis je ferai le maillot, pour finir par les aisselles. C’est OK ?

  — Le sillon inter fessier ?

  — Oui, le SIF, comme on dit plus souvent.

  Lorsqu’elle se tourne vers moi, elle perçoit l’incompréhension sur mon visage.

  — Le SIF, c’est une épilation de l’anus, Madame. Je pensais que vous l’aviez demandé, c’est ce qui est noté sur mon papier.

  Pardon ? Mais Je n’ai pas demandé à me faire épiler le cul ! C’est ça « l’intégral » ? Ils devraient le préciser sur l’annonce et en gros sur la vitrine ! Mais pour ne pas passer pour la coconne* qui n’est pas informée du service qu’elle a acheté, je ne dis rien.

   — Oui, oui, bien sûr. Au temps pour moi. Merci.

  Allongée sur le dos, je me prépare à recevoir la première bande. Mélinda prépare sa mixture comme dans un cours de potion avec le professeur Rogue et vient me l’appliquer sur la jambe droite. C’est chaud, très chaud.

  — Ça va ? elle demande.

  Non, ça ne va pas, mais il est trop tard, la cire est sur ma jambe. Sois forte Kristelle.

  — Super, merci.

SHLAK.

  Bon, ce n’est pas agréable, certes, mais c’est supportable. Du pipi de chat à côté de ce que je me suis imaginée.

  — Votre peau réagit super bien. Aucune rougeur. Vous êtes une chanceuse !

  Mélinda connait son métier. En plus de sa douceur, elle entame une conversation avant chaque bande et détourne mon attention. Mais quelques instants et douleurs plus tard :

  — Fini pour les jambes ! Je vous invite à lever une jambe et ramener le genou vers votre poitrine. On va passer au SIF.

  — Pppb… Pppb…

  Je bégaye, aucun mot ne parvient à sortir de ma bouche.

  — Ne vous inquiétez pas, vous êtes ma quatrième pour ce matin et j’en ai encore huit cet après-midi. J’ai l’habitude.

  Comme indiqué, je lève ma jambe et tire le genou vers ma poitrine. La position n’est pas optimale, mais au moins, je ne me retrouve pas en levrette sur la table de l’esthéticienne.

  — Alors, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? elle demande.

SHLAK.

   Elle a tiré.

*coconne : conne

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