95 - 19 h 32
10 - 19 h 32
Je n’ai aucune idée de l’endroit où m’emmène Fabio. Nous sommes assis dans la ligne 1 du métro et dépassons la station de Châtelet. Bien que je ne fasse pas partie de ceux qui raffolent du métro, je dois dire qu’observer les gens qui s’y trouvent m’amuse toujours.
— On va où ? je demande.
— Kristie, enfin, ça fait huit fois que tu me demandes depuis notre départ. Sois patiente !
Kristie. Dès qu’il prononce ce nom, je repense aux mensonges auxquels je l’expose.
— Oui, mais, je veux juste savoir où tu m’emmènes !
— Prochain arrêt, Hôtel de Ville.
— C’est notre arrêt, viens.
Le train s’arrête, les portes s’ouvrent, nous descendons. Je suis Fabio à travers les nombreux couloirs de la station située au cœur du Marais. Plus jeune, j’y venais souvent avec Eddie pour boire des verres et dépenser le peu d’argent que l’on avait au BHV. La nuit s’est emparée de Paris et la place de l’Hôtel de Ville est illuminée. Cet endroit a toujours eu sa place dans mon cœur et reste l’un des plus beaux endroits de la capitale. Nous remontons la rue du Temple jusqu’à la rue du Plâtre dans laquelle nous nous engouffrons. La rue est étroite et plus calme que celles aux alentours.
— Bon, on arrive. Ferme les yeux, s’il te plait.
— Ah non, je déteste marcher les yeux fermés !
— S’il te plait.
Fabio insiste, je me résigne. Nous marchons quelques mètres de plus avant de nous arrêter.
— On est arrivé ?
— Pas encore, l’impatiente.
Il place ses mains sur mes yeux, nous faisons quelques pas de plus et nous nous arrêtons une dernière fois.
— Voilà, tu peux ouvrir les yeux.
Je mets quelques instants avant de retrouver l’intégralité de ma vue pour analyser ce qu’il y a devant moi. Je n’ai pas besoin de bien longtemps pour comprendre.
— Bienvenue au Waterloo, dit Fabio.
Mon sourire est immédiat. Je ne crois pas avoir été aussi heureuse depuis ces deux dernières années. Sur la vitrine traversée par les lumières des boules à facettes du bar, on peut y lire : bienvenue dans l’antre d’un groupe mythique.
— Je dois rêver, je dis en me pinçant le bras. Aïe ! Non, je ne rêve pas.
— Qu’est-ce que tu attends ? Entre !
Sans attendre un instant de plus, je pousse la porte du bar. La musique Waterloo anime la piste de danse tandis que les serveuses aux costumes des années 70 servent les clients sur des rollers. La décoration est kitch, fidèle à ce qu’elle était il y a cinquante ans.
— Bonsoir, dit l’une d’elles à notre arrivée. Vous avez réservé ?
— Oui, hurle Fabio tant la musique est forte. Au nom de Delagio.
— Suivez-moi, dit la serveuse aux longs cheveux blonds et à la robe courte, cintrée et pailletée.
Le bar est bondé. Comment n’ai-je pas pu entendre parler de l’existence d’un tel lieu ? C’est impossible. Tandis que nous rejoignons notre table, j’observe la décoration qui rend honneur au groupe. Aux murs, j’y vois des photos célèbres de Frida, d’Agnetha, de Benny et de Björn. Des guitares dédicacées par le groupe et des tenues sont exposées un peu partout à travers le bar.
— Et voilà, bonne soirée, crie la serveuse avant de rouler jusqu’à une autre table.
Mon sourire ne disparaît pas et je ne peux m’empêcher de chanter la chanson Voulez-Vous que diffuse le DJ.
— Merci, je dis en l’embrassant. Je suis tellement heureuse.
— Alors, ça ne valait pas le coup de traverser la patinoire sur le ventre ?
— Si j’avais su, je serais tombée plus tôt !
Je n’ai qu’une envie : danser, mais une serveuse roule jusqu’à notre table, un plateau à la main sur lequel se trouve deux verres et des menus à la forme de guitares.
— Bienvenue au Waterloo, elle dit. Voici les menus et deux cocktails de bienvenue. Je vous laisse choisir !
Les cocktails sont servis dans des verres à milkshake et sont délicieux. Assis côte à côte, nous jetons un œil aux menus à la forme étonnante.
— OK, maintenant, c’est sûr. Ce bar est le meilleur endroit du monde.
Sur la carte, on y trouve le burger Chiquita, les pâtes à la Dancing Queen et une quantité impressionnante de cocktails portant tous des noms liés aux chansons du groupe. Au dos de la carte, j’y trouve les spécialités suédoises que propose le bar.
— WÔW, c’est comme chez Ikea, je dis.
Fabio rigole. Ses yeux rayonnent de bonheur.
— Espérons que ça soit meilleur que leurs boulettes de viande !
Saumon gravlax, Kalops, pomme de terre Hasselback et les incontournables boulettes de viande, spécialité d’Ikea. On y trouve toutes les recettes suédoises que l’on puisse imaginer. Tandis que Fabio choisit son plat, j’envie ceux qui se déhanchent sur Honey Honey. Je n’ai qu’une volonté : les rejoindre.
Une serveuse nous retrouve et prend notre commande.
— Allez, viens !
J’attrape sa main et l’entraîne sur la piste. Je n’ai pas dansé avec autant d’engouement depuis mes vingt ans. J’agite la tête de droite à gauche, remue les hanches, sautille. Fabio, bien que je n’en sois pas surprise, est plutôt bon danseur. Les chansons s’enchaînent et le DJ lance la chanson That’s Me de leur album Arrival, sorti en 1976. Oui, je suis une bible ambulante.
La joie et les sourires sur le visage des autres clients m’impressionnent. C’est pour cette capacité à transmettre autant d’émotions, de joie et de plaisir à travers ses chansons que je suis tombée amoureuse du groupe à mes quatorze ans.
— Le repas arrive !
Un peu déçus de quitter la piste de danse, nous nous dirigeons vers notre table et je dois dire que mes boulettes de viande semblent succulentes. La serveuse nous lance un large sourire puis s’éloigne vers les cuisines.
— Bon appétit, joli coeur, dit Fabio.
Joli coeur. Il m'a appelé "joli coeur". JOLI COEUR.

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