108 - 12 h 48
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J’ai le sentiment de faire un bond en arrière d’une semaine. J’insère la clé dans la serrure, fais une rotation à gauche et la porte se déverrouille. Je l’ouvre. Ah ! Mon appartement. Il est identique à ce qu’il était, minuscule. Petit, certes, mais cosy.
Tout est sa place. Le lit est rangé, les bières sont dans le frigo, la serviette de bain est accrochée à la poignée du four-micro-ondes et ma garde-robe est ce qu’elle a toujours été : restreinte et élégante. Ça va paraître fou, mais cet appartement, je l’aime. Il m’a presque manquée.
J’ouvre le tiroir à couverts.
— Ah, chouette !
Un paquet de cigarettes neuf se trouve à l’intérieur, comme à son habitude. J’y conserve toujours un paquet d’urgence, au cas où. J’ouvre la seule et unique fenêtre de l’appartement et m’installe à la table. Le cendrier est vide et je me hâte d’y déposer mes premières cendres.
Je me sens si bien au milieu de mes posters d’ABBA, des cartes postales qu’Eddie m’envoie à chacun de ses voyages et des photos de Bouboule et moi dans des positions rigolotes ?
— Alexa, mets ABBA sur Spotify.
La petite boule bleue installée près de la minuscule télévision s’allume.
— D’accord.
Disillusion, l’une des plus puissantes de leur album de 1973. À cet instant, j’oublie tous mes problèmes. Je ne pense ni au sablier ni à Fanny et encore moins à Eddie et ses caprices de petite fille. J’ai envie de ce moment pour moi seule. J’écrase ma clope, fais disparaître la table dans le mur et ouvre le lit. Je sors la couette du placard où se trouve le ballon d’eau chaude et la jette sur le vieux matelas. Dans le frigo, j’attrape une bière, un paquet de chips chinoises et une tablette de chocolat dans le placard. C’est une chance d’avoir fait les courses avant de signer ce contrat.
Je m’installe sous la couette, dans ce lit qui grince et dont je sens les ressorts. J’ouvre les chips, la tablette de chocolat et la bière, allume la télé et tombe par grand hasard sur une émission spéciale de Faustine.
Ah ! Faustine. Je l’aime. Cette femme est mon symbole de la féminité. Jolie, naturelle, élégante et d’un talent d’écoute indéniable. Elle a de la gueule. Je suis contente, car ce n’est pas habituel de regarder Faustine un samedi après-midi sur France 2.
Le générique débute. Je coupe la musique.
— Bonjour à toutes et tous, je suis heureuse de vous retrouver ce samedi pour une émission spéciale, consacrée à nos héros du quotidien. Ils sont pompiers, infirmiers ou encore stewards et hôtesses de l’air. Avec humour, dérision et sensibilité, nos quatre invités du jour vont vous raconter leurs récits incroyables, et ça commence aujourd’hui. Merci d’être avec nous.
C’est fou, elle m’en donnerait des frissons. Je dois être un spécimen. C’est Karima, hôtesse de l’air depuis vingt-quatre ans, qui prend la parole.
— Alors, Karima, racontez-nous cette incroyable naissance à quarante mille pieds d’altitude.
Eh beh, je n’aurais pas aimé être à sa place. Avec précision, Karima décrit la scène apocalyptique. Un bébé qui ne se présente pas dans le bon sens, le seul médecin à bord est dentiste (très pratique pour un accouchement), et une maman qui hurle de douleur. Et oui, pas de péridurale dans un avion.
— Mais alors, ce bébé, il est né en bonne santé ? demande Faustine le regard fixe, impatiente d’en savoir plus.
— Oui, en parfaite santé. Ce qui est dingue, c’est la générosité qui s’est levée tout autour de nous. À la fin du vol, après notre atterrissage à New York, l’ensemble de l’appareil a applaudi. C’était assez fou.
— Et, pardonnez-moi de poser cette question, mais le placenta, qu’en avez-vous fait ?
Karima, prise d’un fou rire, entraîne avec elle le reste du plateau.
— Excusez-moi, c’est nerveux. Eh bien, un de mes collègues est tombé dans les pommes et nous l’avons stocké dans le frigo jusqu’à l’arrivée de l’ambulance.
— Dans le frigo ? s’étonne Faustine.
— On avait la consigne de le conserver ! Je ne vous raconte pas la tête de mon collègue, sans enfant, qui ne s’attendait pas à voir arriver le placenta !
Ne m’en parlez pas. En plus de tomber dans les pommes, c’est un joli vomi qu’ils auraient eu à nettoyer. Cette vision de l’accouchement me répugne, malgré toute la beauté de l’instant.
— Et ce bébé, vous savez ce qu’il est devenu ?
Karima fait un signe négatif de la tête, ses yeux se remplissent de larmes.
— Vous êtes émue ?
— C’était l’un des moments les plus magiques de ma vie. Oui, je suis émue.
Généralement, c’est à ce moment-là que je pleure. Le sourire malicieux de Faustine laisse envisager une surprise.
— Et bien, Karima, nous avons une surprise pour vous. Ce bébé, il s’appelle Pierre ? C’est ça ?
La voix tremblante, un mouchoir au bout du nez, Karima, confirme.
— Pierre, aujourd’hui, à neuf ans, il se porte à merveille et il est juste derrière notre écran.
C’est bon, je pleure. Merci, Faustine.
— Merci d’accueillir Pierre !
Standing-ovation sur le plateau, tout le monde est en larme (surtout Faustine), et le jeune Pierre arrive aux côtés de sa maman. Je n’en connais pas la raison, mais je suis effondrée. J’ai mis de côté tant de contrariétés ces derniers jours, que je ne peux plus les retenir. Elles sortent d’elles-mêmes. Je coupe la télé, plonge la tête sous la couette et pleure.
Contrat.
Fanny.
Fabio.
Tout ça, bientôt terminé.

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