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Ça fait une heure que je fais les cent pas dans l’appartement. Fabio, assis sur le canapé devant Vivement Dimanche Prochain, m’observe d’un drôle d’air. Je suis contrariée par ma mère qui, certes, me pousse à lui répondre, mais qui m’enfonce à chacun de ses messages. C’est comme ça depuis mon adolescence. Après le départ de mon Géniteur pour réaliser son rêve (une tournée des bars de France), ma mère a dû affronter la dure réalité de l’emploi.

Remettons-nous en situation. On est dans le début des années 90 et bien que beaucoup d’entre elles travaillent, les femmes sont, encore, encouragées à s’occuper des enfants, faire le ménage et attendre sagement que le mari rentre d’un travail ennuyeux, qui ne paye qu’à peine les factures et qui se tape probablement la secrétaire de son bureau, car Madame est trop fatiguée lorsqu’il rentre le soir. Aujourd’hui, j’appelle ça « un connard ».

Imaginez ma mère, un CV quasi vierge, malgré de bonnes études, célibataire, et deux enfants à charge. C’est la recette parfaite pour le « merci, mais vous n’avez pas assez d’expérience », quand bien même il s’agissait de ramasser les ordures de sa commune.

Après un an de galère, Maman rencontre Jean-Pierre, que j’appelle vite Jiji. Avec lui, c’est l’amour avec un grand A. Ma mère retrouve l’espoir, un travail et la volonté d’avancer. Jiji sera mon repère paternel durant toute mon enfance, jusqu’aux alentours de mes quinze ans (époque difficile), où ma mère finit par le quitter. Je n’ai pas les mots pour décrire les sentiments que je ressentais à son encontre le jour où elle me l’a annoncée. Mon cœur s’est déchiré. Elle m’a retiré le seul homme de ma vie pour lequel j’avais une profonde affection.

Depuis, notre relation est tendue et elle a transféré cet amour, qu’elle n’était plus en capacité de me donner et que je ne pouvais plus recevoir, envers Fanny. Logique, me direz-vous. J’ai consulté des psys, des spécialistes de l’enfance et même une voyante. Je n’ai jamais pu mettre un mot sur cette « haine » que l’on se partage depuis cette époque.

Fabio doit avoir mal à la tête à force de me voir marcher autour de la pièce.

— T’es sûre que ça va ? il demande.

— Oui, oui.

Non. Bien sûr que non, ça ne va pas. Mais je ne peux rien lui dire, où il découvrira la vérité. Je n’ai plus que quelques heures à tenir avant que tout revienne à la normale. Ça va le faire.

— Bon, Kristie.

Aïe. Ça sent le roussi.

— Je vois bien que ça ne va pas. Je pense que tu as besoin de te reposer. Je vais te laisser seule pour le reste de l’après-midi.

Non. S’il te pait. Ne me laisse pas seule.

— S’tu veux, je dis.

T’es conne Kristelle.

— Tu me rejoins chez moi pour 19 h ? Ça te dit ?

— OK, on fait comme ça. Je vais dormir un peu.

Il se lève du canapé, s’approche de moi et m’enlace comme s’il me retenait de tomber dans un fossé. Le câlin dure près de cinq minutes. Il me relâche, m’embrasse et m’embrasse encore.

— À tout à l’heure, petit cœur. Et repose-toi, c’est important. OK ?

J’affirme d’un signe de la tête et le regarde quitter le salon, se diriger vers la porte d’entrée et la claquer derrière lui.

Voilà, je suis seule.

Seule face à ma réalité. Youpi.

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