119 - 22 h 26

4 minutes de lecture

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Je me suis régalée. Comme plat principal, Fabio s’est affairé tout l’après-midi à cuire un poulet fermier et à préparer une purée maison et des légumes cuits à point. Bon, OK, bien que je sois team chocolat et chips chinoises plutôt que celle des légumes verts, je dois dire que c’était très bon. Nous avons pris notre temps pour manger, toujours accompagnés de la voix très subtile de Gino Paoli

Fabio se charge de tout et refuse catégoriquement toute aide que je puisse apporter. La seule consigne : rester assise. Tandis qu’il a le dos tourné à faire la vaisselle, je tâte l’enveloppe. Rien. Une simple lettre, je pense. J’essaye d’apercevoir quelque chose à travers le papier en la plaçant face à la lumière émise par la bougie, rien. Je suis chafouine et curieuse. Je prends mon mal en patience et attends. 

— Prête pour le dessert ? 

— Ah ! Parce qu’il y a un dessert ? Tu sais que je suis toujours partante pour le sucre. 

— Je vais devoir connaître ton secret de réussite ! Manger autant de sucre et être aussi belle que tu l’es. 

Si tu savais, Fabio. 

— Alors, je t’ai préparé l’une des spécialités de ma région, un strudel aux pommes. Tu vas voir, c’est succulent. 

Aucune idée du goût de son truc, mais tant que c’est sucré, ça me va. 

— Ma mère m’en préparait tous les week-ends. Je ne sais pas les faire aussi bien qu’elle, mais sans vouloir me vanter, ils ne sont pas mauvais. 

— Strudel, ça sonne un peu allemand, non ? 

Aïe. J’ai dit ce qu’il ne fallait pas dire. Fabio me jette un regard sombre, presque offensé. 

— Alors oui, selon certains, le strudel provient de Hongrie et d’Europe centrale. MAIS — il insiste sur ce mot – personne, je dis bien, personne, ne le prépare aussi bien que les Italiens. 

— Oui monsieur, je vous crois. Dégustons ! 

Il dépose devant moi une petite assiette où se tient un long roulé aux pommes (je ne sais le décrire autrement), accompagné d’une boule de glace à la vanille.

— La glace est italienne aussi. 

Il insiste. Il est fier. 

— Ah, mais tu m’as fait voyager ce soir. J’en suis très heureuse, tu sais. 

Fabio analyse avec attention, la réaction que j’ai à la première cuillère. La consigne donnée : un morceau de Strudel, un peu de glace. C’était la recette de sa mère. Sans surprise, c’est délicieux. C’est sucré, bien évidemment, mais le mélange des pommes à la cannelle, du rhum (il n’a pas eu la main légère sur le rhum), de l’huile d’olive qui revient en arrière-goût, c’est un délice. 

— C’est super bon. 

Son sourire est immédiat. 

— Ah, je suis content que ça te plaise.

Malgré l’agréable soirée que je passe en sa compagnie, je n’oublie pas le point le plus important : la fin du contrat. D’ici moins de deux heures, c’est fini. Je ne cesse de jeter un œil sur l’horloge accrochée près de la télévision. 

— Tu sais, Kristie, je voulais te dire quelque chose d’important. 

— Ah oui ? 

— C’est assez fou, parce qu’on se connaît que depuis quelques jours, mais j’ai ce sentiment de te connaître depuis toujours. 

J’ai envie de lui hurler : MOI AUSSI ! 

— Je trouve que tu es une personne d’attachante, de maladroite, parfois, mais c’est ce qui fait aussi ton charme. Tu es intelligente, belle, perspicace et drôle. Ah ça, pour être drôle, tu l’es. 

Je rougis. Mes joues sont si rouges que je suis sûre de pouvoir faire fondre la glace à distance. 

— J’ai vécu des derniers mois difficiles, c’est vrai. 

J’ai envie de lui hurler : MOI AUSSI ! 

— Et sans le voir venir, tu es arrivée. Tu as changé mon quotidien morose en quelque chose de joyeux, de beau. 

Et j’ai envie de lui hurler : MOI AUSSI ! Mais je ne fais rien. Je reste silencieuse, je l’observe. 

— Ce qui est troublant, c’est que j’ai le sentiment que c’est ton cas aussi. Je crois qu’on s’est trouvés l’un et l’autre. C’est très curieux et j’aime ça. 

La musique s’est arrêtée. Le vinyle est arrivé à sa fin. Un silence profond occupe l’espace, interrompu un instant par la seule voix de Fabio.

— Tu as su combler quelque chose que je pensais perdu. Après ce que mon Ex m’a fait, j’ai perdu toute confiance envers l’amour, envers l’humain. 

— J’ai eu ma part de souffrances aussi, je sais ce que tu ressens. 

Il sourit. Une fossette que je n’avais pas remarquée apparait sur sa joue droite. 

—  Voilà, c’est de ça que je te parle. On s’est trouvés, par hasard, et j’ai su aussitôt lorsque je t’ai croisé que tu allais faire partie de ma vie, d’une manière ou d’une autre. Je suis très heureux de t’avoir dans ma vie, Kristie. 

Kristie.  

Pas Kristelle. 

Il ne perçoit pas les remords et la tristesse sur mon visage. J’ai appris à être bonne comédienne ces derniers jours. 

— Et j’espère que ce n’est pas trop tôt pour le dire, ou que tu ne prennes pas peur, car il n’y a pas de quoi, mais… 

Mon portable sonne. Comme par hasard. Sauvée par le gong ? Peut-être. Je peux ignorer la sonnerie qui m’annonce l’arrivée d’un nouveau SMS, mais cette sonnerie en particulier n’est pas n’importe laquelle. C’est celle de mon Géniteur. Oui, pour le différencier des autres, je lui ai attribué une tonalité différente. Nous avons échangé nos numéros il y a près de six ans et jamais ne nous nous sommes écrit. Je ne peux pas faire comme si le téléphone n’a pas sonné. 

— Excuse-moi, je dis. Je dois regarder. 

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