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— Oui, monsieur, je sais. Elles sont lourdes, mais elles sont pleines de souvenirs !
Avec beaucoup d’efforts, le chauffeur parvient à ranger mes deux lourdes valises dans le coffre. À Paris, le temps est catastrophique et comme disait ma grand-mère : il pleut comme vache qui pisse. L’expression prend tout son sens. Ça caille, le soleil est porté disparu, le vent m’emporte. Bienvenue Kristelle. Bon retour.
— 228 rue de l’Université, c’est bien ça ?
— Oui, monsieur. Merci beaucoup. Combien de temps ?
— Quarante-cinq minutes, madame.
— Je vous remercie.
Je suis impatiente d’arriver. Je ne peux pas décrire ce que je ressens, là tout de suite, mais je sais que quelque chose bout à l’intérieur de moi. De l’excitation, probablement. J’ai cette impression d’être différente. Durant toute la semaine qui vient de s’écouler, je n’ai pas cessé de m’analyser des pieds à la tête. La conclusion est sans appel : mon vieux corps gras et rouillé me manque. Alors, je sais, c’est con. Si je perds cette silhouette, j’accepte de dire adieu à l’appartement, au compte en banque illimité et à tous les avantages que j’ai acquis. Mais mon visage à la peau grasse et aux boutons d’acné, mes cheveux secs et noirs, mes jambes mal rasées et mon ventre mou sont des parties de moi que je ne peux pas effacer comme ça, d’un simple revers de la main. À l’inverse, ce que l’on oublie facilement : le découvert de cinq cents euros, l’inquiétude des impôts, les rendez-vous chez Pôle Emploi.
J’ai envie de dormir. Le réveil à 6 h 30 ce matin m’a achevée. Mais je suis excitée comme une puce. Si tout se passe bien, ce soir, je me couche dans mon lit qui grince et qui ne sent pas bon du 6e. Vous voyez les hyperactifs qui ne peuvent pas s’empêcher de faire trembler leur jambe lorsqu’ils sont assis, ou de sautiller lorsqu’ils font la queue chez Carrefour ? Et beh, c’est moi. Pour me calmer un peu, j’enfile mes Airpods et enclenche la playlist ABBA. Croyez-le ou non, je ne les ai pas entendus depuis dix jours. À l’inverse, j’ai eu le temps d’écouter toutes les playlists de Dalida et des Beatles. Je ne me suis jamais sentie aussi proche de Fabio, qu’en écoutant Paroles Parolesen boucle.
— On arrive, madame.
La pluie torrentielle continue de s’abattre sur Paris.
— D’ici demain, la Seine devrait sortir de son lit et commencer à inonder Paris.
C’est ce qu’ils ont dit sur France Inter, à la radio. Je n’ai pas pensé au parapluie. Merde. Le taxi se stationne devant le 228. Je paye. Soixante-dix-neuf euros. Dieu merci, je n’ai pas encore récupéré mon découvert.
— Vous pouvez m’aider ? je demande.
— Non, madame, désolé. Il pleut, j’ai d’autres clients et j’ai très mal au dos.
Tu m’étonnes, maintenant que j’ai payé. Super. Sous la pluie, en espadrilles, short et petite veste, j’extrais avec difficultés les valises du coffre. Elles font respectivement quarante et trente-huit kilos. C’est ce que m’a annoncé la charmante hôtesse Air France à l’enregistrement.
Après m’être tordu le dos pendant cinq minutes, les valises sont sur leurs roulettes, trempées. Je ne fais pas la fière. Mes cheveux me dégoulinent sur le visage et si avec les vêtements mouillés et le vent glacial je ne tombe pas malade, ça relèvera du miracle. Vive le sud, je vous le dis.

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