138 - 16 h 56
6 - 16 h 56
Assise autour de ma table favorite, dans un recoin de la terrasse, j’attends l’arrivée des filles. Trois semaines plus tôt, j’étais assise, sur cette chaise, face à Fanny, à l’écouter m’annoncer l’une des pires nouvelles qui soient.
D’ici quelques minutes, elles vont franchir le seuil du bar et je ne sais pas comment réagir.
— Kristelle, s’écrie Peter.
Quel bonheur d’être de nouveau reconnue.
— Heureuse de te revoir ! je dis.
— Mais oui, ça fait longtemps. T’étais passé où ?
— Des vacances. J’en avais besoin.
Il sourit. Il était là, le soir où j’ai hurlé sur Fanny face à une terrasse bondée. Il sait.
— Comme d’habitude ?
— S’il te plait.
J’allume une cigarette. Ça m’aide à me concentrer sur autre chose. J’attends cet instant depuis plusieurs jours et j’espère que les retrouvailles vont se dérouler comme j’ai pu les imaginer : dans la bonne humeur, l’amour et autour d’un bon verre de vin (sauf pour Fanny).
J’aperçois Eddie. Elle est belle, comme toujours. Ses longs cheveux bouclés retombent sur son dos. C’est moi où elle est encore bronzée des Maldives ? Injuste quand tu sais que j’ai passé dix jours dans le Sud et que j’ai à peine la trace du maillot.
— Ma chérie ! elle s’écrie.
Elle me serre dans ses bras. Je tousse. Je n’arrive plus à respirer. Quel bonheur. Elle m’a terriblement manquée.
— Bon, racontes moi tout ! elle dit. Où es-tu passée ?
Je n’ai pas le temps de répondre que dans la seconde, Fanny et ma mère arrivent. Fanny est jolie, comme à son habitude. Bonne mine (ce qui change de la dernière fois que je l’ai vu), bien habillée, bien coiffée. Fanny, dans toute sa définition. Ma mère, qui ne lâche pas son bras, est fidèle à elle-même. Le visage fermé, sa manière de dévisager ceux qui se trouvent sur son chemin, elle semble très heureuse d’être là (ironie). Je suis prête à parier que c’est Fanny qui l’a poussée à venir.
— Salut, me dit timidement Fanny.
Je ne réfléchis pas une seconde de plus, je lui saute dans les bras. Je la serre si fort qu’elle ne respire plus. Trois semaines plus tôt, Fanny était celle à abattre, par pure rancune. Aujourd’hui, c’est différent. Je sais qu’elle et Mathias sont destinés l’un à l’autre, car je sais que Mathias n’est pas fait pour moi. Il ne l’a jamais été.
— Allez, on s’assoit, dit ma mère. J’ai soif et ça fait une heure qu’on est dans les bouchons.
On s’assoit avant que Peter apporte mon verre de whisky.
— Jeune homme, je vais vous prendre un grand verre de Chardonnay. Ma fille prendra un jus de pomme et Eddie, qu’est-ce que tu veux ?
— Un Virgin mojito, ça sera parfait.
Après m’avoir lancé un clin d’œil discret (je l’ai prévenu de l’arrivée imminente d’une sorcière), il disparaît derrière le bar. C’est à mon tour d’entrer en scène. J’ai un cœur à vider.
— Je suis désolée, je dis. Vous ne vous rendez pas compte de ce que j’ai vécu ces dernières semaines. C’était les montagnes russes. Mais pour commencer, Fanny, je dois te demander quelque chose. Comment va Mathias ? Est-ce qu’il se porte bien ?
Je sens les regards se croiser. Fanny cherche celui de ma mère, qui cherche le regard d’Eddie, qui cherche celui de Fanny. Médusées par la question, elles ne savent plus où regarder.
— Très bien, hésite Fanny. Nous rentrons ce soir dans le Sud.
Soulagement. Le Connard est toujours vivant. Oui, j’ai beau accepter sa relation avec ma sœur, il n’en reste pas moins qu’un connard.
— Je suis contente pour vous, je dis. Comment vont les bébés ?
— LES ? s’écrie ma mère.
Merde. En plus de ne plus avoir d’oreilles (merci Maman), je réalise avoir gaffé. Si l’enterrement de Mathias n’a pas eu lieu, Fanny n’a pas dû annoncer attendre des jumeaux.
— Comment tu sais ? s’étonne Fanny.
— Euh…
Ah. Oh. Uh. J’hésite. Que dire, que faire ? Tout raconter ? Non. Elles vont me prendre pour une folle. Improvise, Kristelle. Improvise.
— Une intuition, je dis.
— Et, quand avais-tu l’intention de m’en parler au juste ? s’agace ma mère.
— Maman, pas maintenant. Je parle avec Kristelle.
Ah ! Tu m’étonnes qu’elle l’envoie bouler. Trois semaines qu’elle vit chez elle. C’est pire que de passer une semaine entière devant les Anges de la téléréalité, en boucle.
Peter apporte les boissons. Enfin, ma mère a quelque chose à se mettre dans la bouche. Elle va pouvoir nous ignorer un peu.
— Fanny, au fait, j’ai repensé à ta proposition.
— Laquelle ?
Je tiens l’effet de surprise.
— Je veux bien être ton témoin, mais seulement si je suis la marraine de l’un des bébés.
Fanny pleure. Eddie pleure. Ma mère, ma mère. Moi, je souris. Je suis heureuse. Fanny se lève et vient me prendre dans ses bras. Je suis soulagée, tout a fini par rentrer dans l’ordre. Bon. Oui, OK, Fabio n’a plus aucun souvenir de nous, mais j’espère pouvoir le reconquérir grâce à ce corps imparfait, mais assumé.
La soirée se termine. Aucune de nous n’a envie de rentrer, sauf ma mère qui est dégoutée de louper le nouvel épisode de Grey’s Anatomy.
— Maman, tu regarderas en replay, je dis.
— En quoi ? Riplè ? C’est quoi ce truc ?
J’abandonne. Fanny s’en chargera.
Eddie me propose de rester avec moi le temps d’un dernier verre. Je refuse. Fanny insiste pour décaler son retour chez elle à demain. Je refuse. J’ai besoin de me retrouver seule. J’ai attendu bien trop longtemps pour ce moment. Ma mère, quant à elle, n’est pas difficile à faire partir. À peine elle se lève pour payer le jus de Fanny et son verre de Chardonnay, qu’elle a déjà le manteau sur le dos, le sac à main à l’épaule, les clés de voiture en main et se trouve déjà sur le trottoir.
— On s’appelle, Kristelle, elle crie au loin.
— Ouais, bisou m’man !
Tu parles. Elle m’appellera dans quinze jours pour me demander un service. Comme toujours. J’enlace une dernière fois Fanny avant de lui promettre de venir lui rendre visite dans le sud. Eddie m’embrasse et saute dans son Uber.
— J’t’appelle demain, mi corason.
Je me lève et me dirige au comptoir. Je paye l’addition.
— Le paiement est refusé, Kris.
Hein ? Quoi ? Je fonce vérifier le solde de mon compte.
Découvert autorisé : 400 €
Solde du compte : - 576 €
À découvert depuis le : 06/11
Bon, le retour à la réalité risque d’être plus douloureux que je l’imaginais. À la recherche d’un peu de liquide, je fouille mon portefeuille. Rien. Vide. Nada. Merde.
— T’inquiètes, ce soir, c’est pour moi. C’est pour te remercier de ta fidélité.
— Merci beaucoup, Peter. T’es adorable.
Ce Peter est le meilleur. Je l’adore.
Je marche jusqu’à la maison à pas de loup. Je repense à cette soirée et à ce que m’offrir la vie à partir de maintenant. J’ai envie de changement et de me reprendre en main. Finalement, Lou Dutint m’a plus aidée que l’on peut croire. Avoir rencontré l’amour, le vrai, m’a fait prendre conscience d’une chose : la vie doit être vécue à cinq mille pour cent.
En dix-neuf jours, j’ai traversé bien plus d’émotions qu’en vingt ans. C’est fou.
Vive l’amour, comme disait grand-mère.

Annotations