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En retard, j’arrive en catastrophe. Rien n’est prêt et les premiers invités arrivent dans trente minutes. Fanny plie les serviettes depuis trois heures et Mathias est incapable d’essuyer des verres correctement. Je lui ai fait recommencer trois fois (petit plaisir personnel). Fabio gère l’espace de vente à chocolat. Il tient à s’en occuper soi-même. Il installe la dernière livraison arrivée dans l’après-midi.
— C’est bien mon chéri, beau boulot.
Toujours encourager son mari. C’est la seule solution pour le garder chaud comme la braise à son retour le soir. Enceinte, mais pas sans libido. Croyez-moi.
Ma mère, qui a finalement accepté de nous aider, surveille Bridget et les enfants de Fanny : Charlie, Bérénice et Paige. Eh oui, trois mioches. Après la naissance des jumeaux, Charlie et Bérénice, Fanny est retombée enceinte très vite. « Par accident », comme elle aime le dire. Neuf mois plus tard est arrivée Paige, une jolie blonde au visage recouvert par les taches de rousseur, comme sa mère. Un peu grosse, pour une jeune fille de son âge, mais elle tient ça de son père. Mathias était un bon gros pépère à cet âge (il a depuis brûlé les photos).
— Mathias ! Fanny ! Plus vite ! je crie.
Avec moi, ça ne rigole pas. J’y prends un peu de plaisir, je ne vais pas mentir. Les premiers invités (nos amis) arrivent aux alentours de 18 h, avant d’ouvrir nos portes aux clients à 18 h 30.
Et merde, une contraction. Ça se produit toujours quand j’ai besoin de ma mobilité. Je m’assois et avec un ventre aussi gros que le mien, se faufiler à travers les tables n’est pas simple.
— Ma chérie, ça va ? demande Fabio.
— Oui, super. Une petite contraction de rien du tout. Vous êtes prêts ?
— Je vais préparer le champagne pour le toast.
Je le regarde avec supplice.
— Tu m’en feras une toute petite, s’il te plait ?
Je lui fais les yeux de chat qui supplie pour recevoir des câlins.
— Non.
Bon. J’ai essayé.
Fabio et moi avons travaillé très dur pour que ce bar à chocolat ouvre ses portes, au cœur du 4e arrondissement. Oui, vivre à Paris, c’est plus notre délire, mais y travailler, on adore. À la carte, des choix de cocktails maison à base de chocolat. La classe, hein ? Du chocolat dans des cocktails. Je vous conseille le Bloody Chocolate. C’est exquis.
Nous proposons également un service de restauration. Lorsque vous nous rendrez visite, demandez notre entrecôte et sa sauce chocolat noir et aux truffes. C’est divin.
Nos premiers invités arrivent. Éric et Stéphane, Julie des Z’amours (oui, elle a fini par me répondre), Claude, Arnaud, Sylvie et Pierre, Eddie, Isham, Claire et Olivia (nos voisines de Senlis avec qui l’on aime faire la bringue), et quelques invités surprises comme Dalhia, Girgo et Katie, qui viennent d’Italie spécialement pour l’occasion.
— Approchez, dit Fabio.
Le champagne est prêt. Je me relève avec difficulté de la chaise sur laquelle j’ai salué les invités. Ce n’est pas poli, OK, mais j’ai le dos en miettes.
Tout le monde se rassemble au centre de la pièce, autour de Fabio et moi. Eddie, qui arrive sur le côté, me tend une coupe de Champomy. Elle me murmure dans l’oreille :
— J’ai fait croire que c’est du Champomy, mais je l’ai échangée avec du champagne. Régale-toi.
C’est pour ça que je l’aime. Une petite coupe de champagne, ça ne va pas me tuer. Ni moi ni le bébé. Et puis autant qu’il s’y habitue tout de suite, maintenant que sa mère adore le champagne.
— Merci à tous d’être venus, dit Fabio.
Je fais signe à nos employés de nous rejoindre. Ludivine, la barmaid, Kuku (c’est son surnom), en cuisine, ainsi que Marc et John qui sont en service. Pauline assiste Fabio à l’espace chocolaterie.
Oui. Marc. Je l’ai contacté dès le début du projet. J’ai pensé que si tout avait disparu à la suite de l’annulation du contrat, l’argent que je lui ai donné a dû s’envoler à son tour. Je l’aide à ma manière et je suis heureuse de le voir reprendre goût à la vie.
Je suis nerveuse. J’ai les mains qui deviennent moites. Tous attendent mon discours. Kristelle, ne pleure pas.
OK, je pleure.
— Merci à tous, je dis entre deux bafouillages. S’il y a cinq ans, vous m’aviez dit qu’on se retrouverait tous ensemble, ici, pour célébrer l’ouverture de cette si belle entreprise, je vous aurais ri au nez.
Ils rigolent.
— Mais nous voilà. Je lève donc mon verre, certes sans alcool (Eddie me lance un clin d’œil), à vous tous. À l’amour de ma vie, Fabio, sans qui rien n’est possible. À ma sœur, avec qui la route a été pleine de cailloux, mais que nous avons su traverser ensemble. À Mathias, pour m’avoir larguée comme une vieille chaussette, mais qui sans ça, m’aurait empêchée de rencontrer l’homme de ma vie.
Malaise. Mathias, que tout le monde observe d’un drôle d’œil, se cache derrière ma mère. Je plussoie.
— À Eddie, mon amie depuis toujours, qui m’a ouvert le chemin à tant de remises en question et qui m’a permis d’être celle que je suis aujourd’hui. À ma mère, pour nous aider avec les enfants et me permettre de continuer de m’envoyer en l’air et de picoler avec vous autres.
Ils rigolent tous, sauf ma mère.
— Et dire que tu t’apprêtes à être mamie pour la cinquième fois. C’est beau, non ?
Elle me fusille du regard. Elle déteste se faire appeler mamie ou mémé. Moi, ça me fait rire.
— Il y a cinq ans maintenant, à quelques jours près, j’ai eu la chance de rencontrer mon parfait morceau de chocolat à moi. Sans lui, ma vie aurait pu prendre un tout autre chemin.
Je regarde Fabio. On se comprend d’un simple regard.
— Merci à vous tous. Ce soir, c’est pour nous. Faites-vous plaisir. Bonne soirée les copains.
Une nuée d'applaudissements envahit la pièce. Les amis partent s’installer aux tables de leur choix, tandis que les employés se préparent au premier service et que Fabio prend place derrière le comptoir de la chocolaterie.
Je passe derrière le bar, ouvre le compteur électrique et actionne le fusible de la vitrine. Les lumières s’allument, la musique se lance (ABBA, bien évidemment), et je pars accueillir nos premiers clients. Une nouvelle aventure débute.
— Bonjour, bienvenue au Chocolat Parfait.

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