Fragment VI :..: 5 avril 2026
Dimanche 5 Avril 2026. Hôtel Canopy Hilton. Paris.
Hier, samedi, j'ai récupéré Gwenaël devant chez lui.
Une banane énorme sur son visage. Il était arrivé en courant vers moi, puis avait lancé son sac à dos, sur les places arrières de la voiture. Nous étions partis pour quarante minutes de route pour rejoindre Morlaix et attraper le train de 9h45, direct pour Paris-Montparnasse.
Notre deuxième sortie, mais premier long week-end ensemble.
Évidemment, nous avions quasiment une heure trente d'avance. Alors nous avons pris le temps d'aller nous garer à quelques centaines de mètres, dans une petite rue.
Ça évite le parking hors de prix, surtout pour trois jours.
Le fric, je l'ai investi ailleurs, dans le confort des hôtels et des restaurants plutôt que celui dans celui de ma Corsa, qui s'en moque bien d'avoir une Tesla ou une Audi à côté d'elle. Elle ne se la pète pas, mais elle frime un peu des fois, je le sais, parce qu'elle a le logo Hybrid, mais ça s'arrête là.
Gwenaël était radieux. Ça se voyait. Moi aussi, je crois, que ça se voyait trop. En tout cas, j'étais heureuse de l'avoir retrouvé dans un lieu qui nous mènerait ailleurs que dans mon village.
Le week-end dernier nous avions passé seulement une nuit à l'hôtel.
À Paris, aussi.
Là, c'était pour trois jours, deux nuits. On progressait.
La journée de lundi serait dédiée à Disneyland. Second parc. Il n'y était jamais allé, ni dans le premier d'ailleurs.
Les gens se pressaient sur le quai tout en nous regardant non pas de travers, mais avec une sorte de curiosité. Les cheveux bleus et jaunes, ça attire et ça fait montrer du doigt chez les tout-petits. On avait un petit côté team de League of Legends. Je me voyais bien dans le rôle de Jinx, la criminelle excentrique, et Gwenaël dans une sorte d'assistant. Je me disais que chaque Batman avait son Robin, chaque Catwoman avait sa Holly Robinson, alors Celtic Jinx avait donc son Celtic Gwen, façon Nagisa Shiota.
Rame de tête. Première classe. Voiture deux.
J'avais demandé sur l'application des places face à face, et nous avions eu côte à côte. Petite déception mais après tout, c'était pas si mal car Gwenaël et moi pouvions nous donner la main discrètement. En tout cas sans que cela ne se voit trop. Déjà que nous étions visuellement pas très discrets, il ne fallait pas en rajouter.
Je remontai mon casque sur les oreilles. Mon compagnon fit de même.
Deux mondes séparés ?
Non.
Nous écoutions les mêmes musiques sur mon compte Spotify, mode aléatoire.
Genre choisi : Acid Punk.
Nous avons mangé nos viennoiseries achetées sur le chemin jusqu'à la gare ; deux pains aux chocolat pour Gwenaël et deux énormes pains aux raisins pour moi. Au diable mon petit paquet de quatre biscuits Gerblé, il nous fallait des calories pour arpenter Lutèce.
Je reviens vite fait sur un point. Oui, Gwenaël et moi étions désormais ensemble. Depuis la journée où je lui avais teint les cheveux. Tout était allé très vite et sans même qu'on s'en rende compte vraiment comme vous avez pu le constater. Une tête qui s'appuie sur un bras, une main qui glisse à la recherche d'une autre dans une poche, un baiser dans une rue celte et vide.
Glamour ? Pas vraiment, quoique. Excitant ? Absolument.
Pour dire vrai, être ensemble ne signifie pas grand chose. Tout est relatif.
En tout cas à notre niveau.
Cela remplit dans un premier temps nos rangs sociaux individuels, puis cela ajoute une petite mention [MAQUÉ·E] avec cette écriture inclusive de merde des féministes wokistes que j'exècre sur la carte de visite virtuelle que nous exposons sur la place publique, et ce, même si les doigts sont entrelacés sous la table d'un Club Quatre et que les conventions sociales ne sont pas les bonnes.
Enfin, pas celles que l'on attend.
Rien n'aurait dû se faire ou exister en nous, en réalité.
Et alors ? Hein ? Il se passe quoi après, m'dame Michu ?
Être ensemble signifie surtout, pour nous, d'être pour chacun présent dans la vie de l'autre, au delà de ce qui transpire, de ce qui s'interprète, et bien au delà des libertés interdites.
Cet oxymoron délicat n'est-il pas ce qu'il y a de mieux pour nous décrire physiquement et dans la moralité ? Oui, nous étions libres dans l'interdit, oxymore d'tes morts.
Je ne sors pas souvent en ce moment, alors je n'avais pas hésité sur l'endroit où passer deux nuits ; le Canopy Hilton. J'y étais déjà venue, il y a quelques années, c'était alors offert par une boite de production ; vue sur la Tour Eiffel mais un peu plus loin que le Pullman du week-end dernier.
Suite Junior Eylau, celle sans la terrasse. Ça ne servait à rien en ce début de printemps. Ça faisait cher le supplément pour admirer la vue allongés sur un transat, au frais, surtout qu'on n'allait pas en profiter, et plutôt traîner nos Vans dans la soirée et le lendemain dans Paris.
Gwenaël s'était endormi, bercé par la rame, le doux roulis de la vitesse, le décor qui défilait à trois cents. Sa tête avait glissé contre mon épaule, encore, alors, l'accoudoir remonté, je m'étais tournée de trois quarts, le dos appuyé contre la vitre, la jambe droite repliée sur le fauteuil, pour l'accueillir dans mes bras. Tout contre moi.
Je m'assoupissai. Trois heures trente de train. Quand même.
Musique acidulée dans nos oreilles.
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15h00. Quais de Seine.
La vie est bien faite quelques fois. En tout cas, tout était parfait. Tout le monde s'était mis d'accord pour nous faire sentir le mieux du monde ; le train était à l'heure, le soleil était au rendez-vous, Paris ne sentait pas trop mauvais, les quais étaient presque propres,
Notre-Dame, cendrier géant de l'apocalypse, qui avait été vidé de ses poussières noircies et plombées, retapée. Une main douce et chaude était de temps en temps dans la mienne. C'était ça le plus important au final, même si tous les autres facteurs conjugués apportaient une notion exaltante du bonheur, la réalité était là, dans cette union de nos doigts, loin de chez nous et des celtes qui nous connaissaient.
Gwenaël m'avait demandé si on pouvait visiter le musée de cire et monter au troisième étage de la Tour Eiffel. Je lui proposai que nous montions au sommet le soir pour admirer la ville et ses lumières.
Et puis, j'avais prévu quelque chose.
Nous étions donc allés au musée Grévin et avions passé l'après-midi sur place puis dans le quartier.
S'il y a bien un endroit où on peut passer inaperçu, ou presque, avec nos looks, c'est bien dans Paris.
Dans le IXe en tout cas. Je ne connais pas trop les autres arrondissements parisiens.
Je crois qu'on nous a presque pas calculés par moments. Il faut dire que les trainards et les cassos sont nombreux autour de l'Opéra Garnier, dans les rues adjacentes des Galeries Lafayette et du Printemps.
C'est ça en fait, on passait crème parce qu'on avait des têtes de cassos, mais des propres. Pas ceux avec des fringues déchirées ou des chaussures ouvertes. En vrai, je me disais qu'il ne manquait plus que les chiens pour ajouter au tableau.
Je repense au jour où une amie disait que je portais les cheveux colorés en rose – Oui, j'ai aussi fait dans le rose, avant deux mille vingt-deux – parce que j'appartenais selon elle à un mouvement féministe.
Tout ce que je n'aime pas.
Sans compter ceux qui s'imaginaient que j'étais lesbienne.
Comme quoi, les réflexions ne volent pas haut et les préjugés sont tenaces sur les singularités qu'on veut se donner pour changer de notre monde terne et bruyant.
Finalement, tout le monde a découvert que je ne suis ni lesbienne – J'aime trop les garçons pour cela – ni féministe non plus ; j'aime trop m'instruire.
Nous avions tout fait à pied.
Le métro, ça pue bien plus que nos mouettes et le Pioka, et ça fait perdre du temps.
La météo s'y prêtait dans tous les cas.
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20h00. Le Jules Verne. Tour Eiffel.
Quitte à venir à Paris et à cramer un peu d'argent, autant le faire avec classe.
Le restaurant parisien du premier étage de la Dame de fer ferme son accueil à vingt-et-une heures, et donc il faut venir assez tôt et surtout avoir réservé. Ce que j'avais fait. Et là, superbe spectacle que de dîner et de se rincer les yeux au-dessus de tout le monde.
Les deux stylos à plumes bleues étaient émerveillés et contemplaient le spectacle.
Qu'ajouter de plus, sinon essayer de convaincre mes amis, à mon retour, de faire le même périple et le même restaurant gastronomique, même si le menu proposé ne valait pas forcément le détour, quand bien même s'agissait-il à sa direction du chef Frédéric Anton qui lui, avait obtenu fièrement deux étoiles pour ce restaurant perché à cent vingt-cinq mètres.
Certes, je suis dure, difficile, mais la bouffe, pour moi, est tellement loin de mes préoccupations quotidiennes que je me demandais toujours comment on pouvait faire autant de foin sur trois ou quatre machins marinés posés comme des petites crottes au milieu d'une assiette qui aurait pu en contenir une bonne trentaine.
Pourquoi avais-je donc voulu venir là ? Dans un lieu si cher ?
Pour critiquer, tout simplement.
Pour savoir que je n'aimais pas, il fallait que je teste.
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22h15. Sommet de la Tour. Paris
Deux cent soixante-seize mètres.
C'est ça qu'on appelle être hors sol ? En tout cas, c'est ce qui fait paraître à ceux qui s'élèvent au plus haut point de Paris, le troisième étage.
Nous y sommes restés quarante-cinq minutes ; à rêver, à admirer au travers du grillage imposé puis à attendre notre tour pour redescendre, répondant à la demande expresse d'un garde du monument qui nous indiquait que le site allait fermer.
Nous étions alors redescendus et avions traversé le pont puis la place du Trocadéro, observés, dévisagés – plus besoin désormais de préciser pour quelles raisons – par des promeneurs et vagabonds tardifs qui avaient le temps de regarder les autres, pas comme ceux qui filaient dans la journée ; les fourmis, les travailleurs, la tête baissée ou les yeux rivés sur l'écran du smartphone et qui ne nous avaient pas remarqués.
Et pourtant.
Avec le recul, je pense qu'on aurait aussi bien pu manger à l'Esprit Nouveau, restaurant gastronomique du Canopy, ou encore mieux ; prendre des sandwichs et manger là-haut dans la chambre.
Mais bon, on aurait loupé la vue depuis la Tour, et puis se taper trois heures de train et presque une heure de voiture pour rester à l'hôtel, même si celui-ci est classe, n'a aucun intérêt.
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23h52. Suite Junior Eylau. Canopy Hilton. Paris
Le Canopy n'avait rien d'extraordinaire vu de l'extérieur. Il ressemblait à tous les autres jolis immeubles de la rue. La facade était propre et presque blanche, avec juste une sorte de bannière orange discrète indiquant son emplacement. En revanche, passé la double porte automatique, sas moderne de verre et de fer forgé, l'entrée était magnifique et hype.
C'est ça la grande classe ; une façade simple, presque bidon pour le quartier, un pauvre drapeau façon Pékin-Express sur le fronton, mais un luxe incroyable à l'intérieur.
Le chargé de la conciergerie nous fit un signe de tête en passant, nous reconnaissant.
Évidemment.
Rock On dans sa direction, tout en lui tirant la langue. Il semblait amusé, regarda à droite et à gauche puis répondit avec le même signe de la main cornue. Sans la langue.
J'imaginais qu'il avait vérifié qu'il n'y avait pas son supérieur dans les parages ou un client plus guindé que ne l'étaient les deux personnages de League of Legends.
Un métaleux. J'ai adoré. Tout en légèreté, comme nous. Pas de prise de tête.
Troisième étage, badge couleur bannière sorti de sa poche, Gwenaël, gardien provisoire de la clé magnétique, déverrouilla la Suite.
Nous retrouvions nos sacs à dos que nous avions balancés en plein milieu de la pièce principale avant d'entamer notre petite balade printanière.
— Ouah, elle est carrément différente de celle de la semaine dernière.
— C'est la deuxième fois que je viens ici et je suis toujours aussi ravie. C'est vrai qu'il est différent cet hôtel, mais il n'y avait plus une chambre libre dans le Pullman. T'as vu comme ça rend bien toutes les petites lumières au plafond du salon ?
— En vrai, je trouve que c'est mieux ici.
La première chose que Gwenaël ait faite, c'est de se précipiter sur la fenêtre du salon pour voir si la Tour Eiffel était là. Enfin, disons plutôt si elle était bien visible depuis la chambre. La vitre ne s'ouvrait pas en entier, mais il avait tout de même sorti son téléphone et avait pris une photo.
— Ouais, elle est vraiment plus loin.
Derrière lui, mes bras par dessus ses épaules, appuyée, collée contre son corps, je me penchai.
Une vague de chaleur était montée rapidement en moi, sans vraiment que je le veuille. Mon pubis appuyé contre le haut de ses fesses m'avait envoyé un électrochoc et une sensation agréable. Gwenaël supportait une partie de mon poids.
Première fois en un mois de couple, que nous nous étions rapprochés de la sorte. J'avais osé ce que lui n'avait pas fait. Il glissait toujours ses mains dans les miennes et j'avoue que c'était toujours dans ce sens. Je n'osais jamais initier le projet. Ce soir-là, j'étais contente. J'avais entrepris de l'entourer, comme j'avais fait dans le train, pour qu'il se repose, à l'aise.
J'avais beaucoup aimé cette sensation, cette petite montée d'adrénaline qui avait fait s'allumer l'alerte cardio de ma Garmin. Encore ces putains de BPM qui s'affolaient.
Nous n'étions pas des rapides, ni des violents, pourtant les cœurs s'affolaient, dans le calme.
Ça oxymorait encore.
Aucune précipitation entre nous. C'était ça notre être ensemble. C'était respecter l'autre, sa vitesse, son rythme, sa compréhension des enjeux.
Pour chacun.
C'est vrai qu'elle n'était pas vraiment en face, cette Tour Eiffel, il fallait faire des efforts pour la voir, mais elle était là quand même et c'était beau.
Ses cheveux ne sentaient plus rien, mais ils me chatouillaient le nez. Au dessus de lui, les miens, plus longs, recouvrirent son visage comme un rideau raide bleuté.
J'attendais la réaction.
— Hé, je vois plus rien.
Je déposai un baiser sur sa tête. Il se tourna alors lentement et, tout en se réhaussant, en déposa un à son tour.
Un instinctif et divergent.

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