Fragment XI :... Trois semaines plus tôt 2/2
Samedi 14 mars 2026 [2/2]. Creac'h Ar Bolloc'h. Là où finit la terre.
L'après-midi était bien avancé.
Sur l'horloge de la cuisine, mais aussi dans le ciel, où les nuages avaient presque disparu vers l'Est.
La pluie avait cessé, et le cri des mouettes, au loin, par la fenêtre entrouverte, avait fait son retour.
J'étais perdue et présente à la fois. Moi qui pensais qu'une telle occasion, celle de retrouver un tant soit peu l'amour avait disparu de mon horizon immédiat. J'étais un peu retournée par la situation qui avait pris un tournant inattendu depuis mercredi dernier.
L'amour est quelque fois une option qui ne se présente que peu de fois, pour ne pas dire rarement. Certes, je pouvais tomber amoureuse en quelques secondes ; un regard croisé, un visage ou une coupe de cheveux qui me fait tourner les yeux, ou alors je pouvais me retourner au passage d'un être que je trouvais craquant puis le détailler en me retournant pour admirer son allure complète, vue de derrière.
Ses fesses et ses jambes quoi.
Les hommes font bien cela, alors pourquoi pas moi, hein ?
Là, ça n'avait pas été le cas.
Bon, je ne vais pas vous refaire le film, la rencontre a déjà été inscrite sur un fragment, un peu plus tôt.
Il aura fallu attendre quand même sept ans.
Sept longues années avant que l'occasion se présente à nouveau.
Nous étions assis chacun sur un de mes gros fauteuils moelleux du salon. La baie vitrée, en face de moi, était encore marquée par la trace de nos lèvres. Je n'avais aucune intention de la nettoyer avant un bon bout de temps.
J'aurais bien pris un feutre indélébile pour entourer l'endroit et indiquer la date en dessous, sur la vitre ; quatorze mars deux mille vingt-six. Comme on expose un trophée.
— Dis, Lana, je peux te poser une question ?
— Pourquoi tu ne pourrais pas ? répondis-je sans réfléchir en sortant de mes rêveries.
Au moment où je terminai cette réponse, me revint en mémoire une réflexion d'une ancienne copine au lycée, qui m'avait fait remarquer que je répondais souvent à une question par une autre question ; la question rhétorique, ou la contre-question, c'est le nom pseudo-scientifique de cette astuce verbale. J'avais cette manie depuis l'adolescence où les petits français n'arrêtaient pas de me questionner sur mes origines et mon accent. Et je dois avouer que j'en avais marre d'être l'objet de curiosité en plus d'être moquée par une partie (voir texte "Limande 2026"). Alors, oui, je répondais comme m'avait appris mon père. Comme les jésuites, me disait-il, qui ne doivent jamais livrer quelque secret que ce soit.
Dans le cas immédiat, il s'agissait plutôt d'un mode de défense et qui n'avait pas eu lieu d'être. J'avais oublié qu'il ne fallait pas l'appliquer pour tout ou tout le monde et encore moins pour mon petit ami.
J'avais agi par réflexe.
— Excuse-moi, Gwen. J'étais ailleurs. Dis-moi...
— Bah, je ne sais pas comment dire...
— Je ne te fais pas peur quand même ?
— Non.
— Alors ?! Je n'ai rien à te cacher, tu sais. Vas-y, laisse aller ta pensée. Demande-moi...
— Okay. Je voulais savoir, commença-t-il timidement, si tu avais un mari... avant...
— Avant de te rencontrer ?
— ...
— D'accord, tu as le droit de le savoir. Répondis-je alors. Oui, bien sûr, tu imagines bien qu'il y a eu quelqu'un avant toi. Nous nous sommes quittés, il y a sept ans environ. On n'était pas mariés.
La réponse semblait le satisfaire. Il se tourna ses yeux vers l'extérieur, puis revint vers moi.
— Comment il s'appelle ?
— Hé, dis donc, c'est un interrogatoire ou c'est comment ? Répondis-je en souriant. Il s'appelle Théo.
— Comme celui qui t'appelle tous les jours ?
— Oui, Inspecteur, comme celui qui m'appelle tous les jours. Répondis-je en le fixant pour voir sa réaction.
J'avais décidé de jouer le jeu. Quitte à être transparente, autant l'être aussi sur ce sujet-là. Je n'avais rien à cacher. Surtout à lui.
Je me levai un peu gênée quand même et me dirigeai vers la porte qui séparait le salon de la cuisine.
— Vous n'êtes plus ensemble pourquoi ? Continua-t-il en me suivant.
— Pour plein de raisons, mais la principale est que je voulais qu'il vive sa vie, qu'il voie d'autres personnes que moi.
— Ah bon ?! Tu ne l'aimais plus ?
— Si... enfin non, enfin... c'est compliqué.
La question m'avait prise de court. Je ne l'avais pas vu arriver.
Pourquoi avais-je bien pu quitter Théo alors que je l'aimais toujours ?
— Tu sais, peu importe la façon dont on aime, Gwen, l'essentiel est de toujours aimer.
Voilà une réponse à la con que j'avais pondu en trois secondes dans mon cerveau embrumé.
C'était hyper nul.
J'avoue.
J'étais vraiment enlisée dans un truc dont j'étais certaine de ne pouvoir m'en sortir. Mais après tout, étais-je vraiment obligée de me justifier de tout, et notamment sur ce sujet ?
— Je vais tout de suite te rassurer. Théo et moi sommes restés amis parce qu'on travaille ensemble. Comme tu le sais, je suis professeure de violon et chanteuse, et lui, il est professeur de piano et arrangeur. Comme il connait beaucoup de gens, il me trouve des petits contrats pour chanter avec des groupes de musique dans sa région et ailleurs. Ça explique que je sois tout le temps en contact avec lui... expliquai-je. Ça n'a rien de personnel, tu sais, même si on a plein de souvenirs en commun... ajoutai-je en m'approchant de lui.
— Je comprends..., répondit-il, avant que je ne le stoppe dans son élan pour déposer un baiser sur ses lèvres.
— Et toi ?
— ... ?
— Eh bien, pourquoi tu es tombé amoureux de moi ? Demandai-je, afin de le mettre dans un petit embarras.
— Je ne sais pas vraiment. C'est pas une chose qui se décide. Ça vient comme ça, non ? Je crois que c'est parce que tu es cool, gentille, qu'on s'est beaucoup écoutés, et que tu es... jolie, ajouta-t-il dans dernier souffle, en rougissant.
Les papillons dans mon ventre se mirent à branler... enfin,... je veux dire... à danser le branle du nord Bretagne, en même temps qu'ils battaient de plus en plus fort des ailes pour sortir leurs petites pattes qui trainaient dans l'eau.
Trop tard. Leurs genoux aussi étaient pris.
Il fallait que je me reprenne.
Que je pense à autre chose, avant de faire des bêtises trop rapidement.
Que je regretterais.
Ou non.
— Ça te dit, maintenant qu'il fait meilleur, d'aller faire une petite marche ?
(✿♥‿♥✿)
Dix-huit heures.
J'avais raccompagné Gwenaël pour le départ de la dernière vedette, puis j'avais rejoint le restaurant de Max. ll fallait que je tue le temps, que je remplisse ce qui manquait désormais en moi pour ne pas que ce samedi soir ne semble trop vide, trop stupide, toute seule.
Certes, il y aurait nos WhatsApp échangés à toute heure, mais quelque chose commençait à se créer différemment quand il était là.
En présentiel, comme on dit de nos jours.
Aujourd'hui avait été un tournant. Avec un rayon plus large, qui ramasse plus.
Et il y avait quelque chose qui se créait quand il n'était plus là ; le manque affectif.
Pourquoi si rapidement ? Aucune idée. Mais il s'était créé.
Alors, j'ai fait des galettes. Chez Max.
J'en ai mangé aussi, pas mal.
Pour combler le vide.
Vers vingt-trois heures, je rentrais chez moi, et me connectais alors sur le serveur Discord de Théo. Celui dont il se servait pour ses jeux en ligne, mais qui ne me servait qu'à discuter avec lui, pendant qu'il détruisait ses adversairese et la moitié du monde.
— Hé... ma witch_29 ! s'immisça dans mon casque.
— Ça va Mister_T ?
Je devinais sa voix au loin, ainsi que le bruit des boutons de la manette.
— On a avancé d'un cran aujourd'hui, annonçai-je à celui qui, après avoir été mon petit ami pendant huit ans, était devenu mon confident. Je me sens pas bien, je t'envoie un truc. rajoutai-je.
— Ouais. T'as mal au ventre, t'as le trac comme sur scène, encore plus que ce matin, et que hier, et que encore avant-hier, quand tu m'as parlé de lui. Car c'est bien de ton visiteur que tu veux parler ?
Je ne répondis pas, mais j'entendis Théo pouffer puis rire de l'autre côté du monde virtuel, à cinq cents kilomètres d'ici.
— C'est sa photo que tu m'envoies là ?
Je ne rajoutai rien.
— Putain, mais... Lana... On avait dit quoi ?
— Quoi ?
— Pas en bleu, pas lui, Lana... Il est suffisamment... beau... pour que tu n'aies pas besoin d'y mettre ta touche personnelle.
J'étais contente. Ça parait idiot, mais je l'étais vraiment.
Après tout ce que j'avais pu lui raconter depuis le mois de février, tout ce qu'il avait suivi des étapes de notre rencontre, il me donnait comme son assentiment.
Silencieusement, ou presque.
Le coup de tampon [VALIDÉ PAR THÉO] sur mon passeport de l'amour.
En tout cas, c'était sa façon de dire ; okay, je te donne l'autorisation de me tromper sept ans après notre rupture, Lana.
Un WhatsApp venait d'arriver. La conversation s'interrompit.

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