Fragment III :..: Un mois et demi plus tôt

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Samedi 14 février 2026. Chez Max. Le village de là où finit la terre.

J'étais assise chez Max, le restaurateur chez qui je fais quelques heures certains après-midi, histoire de l'aider et de me faire un peu de pourboire.

Je regardais, enfin plutôt je rêvassais, les yeux plongés à travers la fenêtre, quand mon œil frisa au passage furtif d'un cycliste le long de la plage. Je me levai d'un bond, contournai ma chaise, et tirai la porte battante. Celle-ci cogna contre le bout de ma chaussure et rebondit pour se refermer aussitôt, quasiment sur mes doigts.

— Puuutain, sa mère la pute ! criai-je, en donnant un coup de poing sur la porte vitrée, furax de ne pas avoir été assez rapide, et surtout vexée de m'être empêtrée toute seule de manière si ridicule devant tout le monde.

Enfin sortie sur le perron, je regardais dans la direction de l'église. Le cycliste disparaissait déjà au loin.

— Hé, Lana, il t'arrive quoi ? Encore un Korrigan qui t'a emmerdée ?

Max et ses blagues sur les Korrigans sont légion. Enfin, uniquement dans la salle et entre le comptoir et la porte. Il ne sort jamais, alors elles ne risquent pas de les faire connaitre hors de son restaurant.

Tant mieux pour vos oreilles.

Les petits esprits farceurs bretons sont liés à tout ce qui ne présage rien de gentil ou bon, et cette blague, Max aimait bien la faire aux touristes.

Je le regardai d'un air mauvais, la main endolorie par le coup, et encore humiliée par cette connerie de porte ouverte trop rapidement. Évidemment, les gars du bar-restaurant rirent. Les bâtards ! Pas de sa blague nulle, mais plutôt de ma bêtise et du sketche que je leur avais offert, insulte gratuite inside, avec ma fausse manœuvre, qui me fit passer, encore une fois, pour la zinzin du bateau échappée de l'asile.

Oui, ici, la zinzin n'est pas dans le bus, mais dans un bateau.

Je ne pouvais pas leur en vouloir.

Je ne sais pas ce qui me froissait le plus ; avoir mal à la main ou avoir loupé le cycliste.

J'étais persuadée d'avoir reconnu le garçon. Celui rencontré par hasard, il y a quelques jours – dix exactement –, sur un de mes chemins. Le même qui avait eu la gentillesse de m'accompagner pendant une partie de ma course.

Je ne saurais pas comment expliquer, – enfin si, je saurais, mais c'est délicat – il avait rendu ma course beaucoup plus agréable et délicieuse que prévu. Nous n'avions été qu'une heure et quelques quarante-sept minutes ensemble, et j'avais trouvé que le temps était passé trop vite.

Je sais, j'ai toujours été précise dans l'approximatif ; cent sept minutes. Le temps passé ensemble où chaque seconde a son importance.

Quand il est parti, c'est comme si un vide s'était créé à l'intérieur de moi. La sensation était la même que celle déjà éprouvée autrefois avec mon ex petit ami, lorsqu'il retournait chez lui après chaque période de vacances. Chacun chez soi, par la force des choses et la distance. Là, c'était pareil, quelques heures de discussion, tout en faisant du sport, et puis départ. Puis soudain ; gros manque. À l'ancienne, un qui passe, qui s'atténue avec le temps qui file, mais qui reste en suspens quelque part encore dans le cortex machin-frontal et qui se ravive inopinément ou à la simple vision au loin d'une silhouette qui pourrait correspondre, ou d'une voix identique, identifiée par sa fréquence et son grain, qu'on pourrait distinguer au cœur du brouhaha d'une foule.

Je n'avais pu apprendre que peu de choses de lui ce jour-là. Son prénom, Gwenaël, sa ville, Roscoff, et son âge. Je lui avais indiqué les miens en échange. Comme s'il y avait besoin d'une première mise en lumière, d'une base cadrée en toute clarté et sans fausseté entre nous. J'avais eu l'impression de faire une présentation comme on fait dans les forums Internet ; prénom, âge, et ville.

Et toi, prénom, âge, ville ? Okay, et toi ? Prénom, âge, ville ? Okay, et toi ? Etc.

Maintenant, on savait où aller.

Je savais où aller.

Il n'empêche qu'il était venu presque par hasard ici. Il avait payé les onze euros pour l'aller-retour, pour se promener, seul, sans aucun ami. Juste pour le fun de faire du vélo et de regarder les fleurs et les arbres dans un jardin botanique. Il avait atterri là, sur mon aire de balade préférée au monde. Il avait aimé et semblait l'avoir adopté pour sa quiétude, sa légèreté.

Je trouvais ça étrange, mais pas tant au final.

Peut-être aussi était-ce pour autre chose. Le temps le dirait.

Durant la course, nous étions passés devant chez moi, juste sous mes fenêtres, sans qu'il ne le sache, sans qu'il ne le devine. Ce n'est pas que je ne voulais pas l'inviter à se rafraichir, mais je ne voulais pas qu'on le voit entrer dans ma maison. Dans le même temps, je n'avais pas envie qu'il rentre chez lui. J'aurais voulu qu'il reste là, près de moi, juste pour discuter, pour communiquer, pour lui montrer des instruments de musique, mon piano, mes violons, mes altos, mon violoncelle.

Peut-être cela l'aurait-il intéressé, et dans le même temps, j'avais hésité. Il semblait être un peu comme moi ; distant de tout, seul et en même temps curieux de l'autre.

Je crois que c'est ça qui m'avait fait fondre.

Depuis toujours, j'aimais la solitude, ou alors être seule avec une bonne amie qui parle peu, et pourtant j'avais aimé être avec lui ce jour-là. D'aucuns se demanderont pourquoi et d'autres comprendront sans nul doute.

Ceux qui me connaissent et qui ont la clé.

C'est à dix-huit heures qu'il était reparti, par le dernier bateau. J'en avais été un peu chamboulée pendant le restant de la soirée.

Aujourd'hui, c'était différent. Ce n'était pas un mirage que j'avais eu en le devinant passer devant la fenêtre du restaurant, j'en avais rêvé plusieurs fois en dix jours. Là, j'en étais certaine, ce n'était pas un songe éveillé, c'était bien lui, sur ce même vélo lavande.

Un mystère parmi d'autres de ce jour béni de la Saint-Valentin qui crée des miracles chez ceux qui errent seuls.

Je ne répondis pas à Max. Je terminai mon café en regardant par la fenêtre. Pensive.

Une goutte de sang perla sur une de mes phalanges.

****** * ******

J'étais remontée chez moi, cinq minutes après, pour me changer et revêtir ma tenue de sport.

Je voulais en avoir le cœur net, alors je me suis mise à courir, pour la seconde fois de la journée. Je pris mon chemin habituel, celui qui me faisait faire le circuit de quatre kilomètres. Avec un peu de chance, j'allais tomber sur lui.

Elle était avec moi ; la chance.

Plutôt la destinée.

— Hé, Salut Gwenaël, Tu es revenu sur l'île à ce que je vois, dis-je en le croisant quasiment au même endroit que la première fois, et feignant la surprise.

— Bonjour. Oui, ça fait plusieurs fois que je viens, répondit-il avec le même sourire qui m'avait captivée lors de notre première rencontre.

J'avais couru un petit kilomètre à peine quand nous sommes arrivés au niveau de la plage. Je n'étais pas fatiguée, loin de là, mais je trouvai une excuse pour nous arrêter, car je voulais autre chose de notre seconde rencontre, et surtout ne pas courir.

Ne pas puer la transpiration. Voilà ce qui m'avait motivée. Je voulais être propre, nickel, ne pas être repoussante. Au mieux. Pour moi.

Pour lui.

— Je suis nase, en plus il fait chaud, ça te dit qu'on se trempe les pieds ?

— Ouais, pourquoi pas.

Gwenaël déposa son vélo contre le muret puis retira ses sneakers et ses chaussettes. Je fis de même avant de le rejoindre.

La mer était calme. Le vent inexistant. Quelques touristes s'étaient installés comme nous sur le sable, les yeux vers l'eau. Roscoff juste en face.

— Alors comme ça, tu aimes venir te perdre sur mon île ?

— C'est ton île ? répondit-il, espiègle. Oui, je suis revenu quatre fois, mais je ne t'ai pas vue.

— Tu as refait la traversée pour me voir ? Moi ? Mais c'est super mignon, répondis-je, étonnée, à cette affirmation inattendue.

Connaissant le prix de l'aller-retour, cela me surprenait encore plus. Je n'avais pas su quoi répondre. J'étais au final plus troublée que surprise. Tout d'abord parce que depuis le début, je le trouvais mignon, vraiment, ensuite parce qu'il avait un petit quelque chose qui me faisait penser à mon ex, quelque chose d'attirant dans ses yeux et son visage. Cette façon qu'il avait de peu cligner des yeux tout en regardant au fond de moi.

Voilà ce qui me troublait. Les yeux. Le sourire. Ses pommettes qui rougissaient davantage à chaque fois qu'il me répondait

J'avais rougi moi aussi, sans savoir si c'était à cause de l'effort, de la chaleur étonnante sur la France en cette mi-février, ou du message caché, mais je sentais les gouttes perler autour de mon cou et mes épaules.

— Oui. J'avais envie. J'ai bien aimé quand on avait fait le tour de l'île, tous les deux.

— Tu viens d'arriver dans la région ? Tu n'as pas d'amis à Roscoff ? Enchainai-je, ne sachant pas quoi penser sur le moment de ce tous les deux surprenant et inattendu.

— Si, mais bon, c'est des cons pour la plupart.

Je ne relevai pas. J'avais senti en lui à cet instant la même sorte de jugement que je portais parfois sur les personnes de mon entourage.

Il m'arrivait de parler vite, de juger vite. J'avais rarement tort. Sans doute ne l'avait-il pas non plus.

— Viens, on va marcher un peu dans l'eau tant qu'elle est haute. Ça va me rafraichir les pieds. Ça te dit ?

À vrai dire, j'avais peu couru. Mes extrémités n'étaient en rien échauffées, mais les vaguelettes fraiches furent quand même plaisantes. Sans parler, nous avions parcouru deux fois la longueur assez courte de la plage. Marche lente, dans l'eau jusqu'aux genoux.

Nous avions remonté la plage puis étions allés sur la route.

Tenant nos sneakers à la main, dans la rue, nos pieds que nous ne pouvions essuyer endurèrent avec fragilité les aspérités du bitume chaud contre leurs plantes avant de retrouver un petit carré de vert à la sortie du village. Nous nous y étions allongés.

La douceur d'une rencontre, la rudesse d'un sol imparfait sous nos pieds nus, les odeurs âpres du bord de mer, un carré vert et mœlleux, tout cela réajustait mes sensations qui, au fond de moi, devinrent créatives et inspirantes.

J'écrivis alors quelques vers sur mon Moleskine en rentrant à la maison, deux heures plus tard.

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https://www.atelierdesauteurs.com/text/323667722/---pieds-nus--2026----

https://www.youtube.com/watch?v=_ibD7JWmH34
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