La belle et la bête
Le départ de Marinette laisse un goût amer à Émilien. Il tourne en rond comme un lion en cage. Il sait qu'il l'a bien cherché…A son retour sur le chantier, Joseph a troqué son camion contre la mobylette. Il trouve les trois voisins au café et en pleine conversation.
- Émilien ? Interroge-t-il
D'un signe de tête, ils désignent la haie de bambous .
- Bon, il faut caler la plateforme et retirer les rondins. Quelqu'un a vérifié que les plots sont en place?
- Oui moi ! Excusez-moi, j'avais besoin de me calmer…
Émilien sort de sa cachette suivi par le chien !
- Et quelqu'un sait à qui est ce chien? Parce que sinon je sens qu'il va finir chez moi ! Siffle Joseph. C'est René, son ami de longue date qui lui répond.
- C'est sûrement au père Cardain! Quand il est mort, y avait du monde pour récupérer les bêtes mais pas les chiens ! Le mâle et la femelle ont disparu, on les a pas retrouvé mais il devait rester un petit de la dernière portée…c'est sûrement ça ! Ça doit faire plus de dix jours qu'il est dans la nature, la pauvre bête !
- Ben nous voilà bien ! Peste l'oncle de Marinette , les enfants sont repartis en plus!
- Il peut être utile… suggère Émilien.
Le coup d'œil interloqué de Joseph incite Émilien a s'expliquer.
- On va pas le laisser dans la nature! Elle serait furieuse…si je le prend dans le toit avec moi, il gêne personne et en plus, il montera la garde. Il a l'air de vouloir me suivre partout…
Le jeune retraité s'étonne lui-même de la proposition qu'il vient de faire! Il a jamais eu de chien ! Mais c'est sorti tout seul de sa bouche!
“ Si on trouve pas de solution, elle nous pardonnera jamais! Et je veux la paix! “
Ils ont encore plusieurs heures de travail pendant lesquelles Émilien a tout le loisir de réfléchir à sa relation ambiguë avec la belle rouquine.
“ On le dit que c'est pas les plus faciles, les rousses… ça, c'est sûr ! On dit aussi que ça sent pas bon et c'est des âneries, c'est sûr aussi. Son odeur me fait même tourner la tête! Mais elle veut quoi ?! “
Émilien imagine qu'il trouvera la réponse à ses questions en discutant avec Joseph. Alors il décide de le cuisiner, l'air de rien, à la faveur du départ des voisins en fin de journée.
- J'ai fait quoi à Marinette pour qu'elle ait l'air fâchée contre moi? Parce qu'elle est fâchée, hein?
- Pour sûr qu'elle l'est ! Joseph répond en souriant
- Ça t'amuse ?! Grogne Émilien.
- Écoute ! Je sais pas ce que tu attends que je te dises, ni ce que tu veux d'elle, mais c'est pas en faisant le coq que tu y arriveras !
- Et elle, elle veut quoi ! ? Fulmine t-il en serrant rageusement un boulon récalcitrant. C'était moins une question que l'expression de son désarroi devant le caractère bien trempé de la belle.
Joseph sent bien qu'il a besoin de comprendre, mais quelle clé peut-il lui donner sans trahir sa nièce.
- C'est pas à moi de répondre à ça, mon garçon…il faut lui demander à elle… tout ce que tu dois savoir, c'est que son veuvage a été une libération. Ils se sont mariés trop jeunes, elle a pas su voir qui elle épousait, aveuglée par la passion des premières fois…on l'avait prévenu, mais elle a pas écouter !
Émilien le dévisage, pensif. “ Je comprends rien! “ .
- Ne la prend pas pour une petite chose fragile, traite là comme ton égal. Elle est pleine de ressources et de qualités que tu n'imagines même pas ! Elle sait ce qu'elle veut et surtout ce qu'elle veut plus!
- Tu me conseilles quoi pour me faire pardonner ? Je sais que j'ai pas été très tendre mais je sais pas y faire avec les femmes !
- Commence par là ! De toute façon, d'une manière ou d'une autre, il finira à la maison ! Réplique l'oncle en désignant du menton le chien, couché en boule dans un coin.
“ Le chien bien sûr ! “ Le regard d'Émilien s'éclaire soudainement à la grande satisfaction de Joseph qui imagine que le presque prétendant de sa nièce va finir par arrêter ses questions qui le gêne. Mais c'était sans compter l'enthousiasme que cette idée a engendré.
- Faut lui trouver un nom, pis faut le faire voir au véto quand même ! Non, je sais ! Je le ramène ce soir et je la laisserai le baptiser ! C'est mieux hein? ! Oui c'est mieux ! Et pour pas déranger Hélène, il viendra avec moi la nuit, si ta nièce est d'accord évidemment. Ce sera son chien, c'est elle qui décidera ! Hein!?
- Oui, oui …. Fais comme tu veux…bon on débauche ?! Tu ramènes la barque ou la bécane?
- La barque avec le chien ! Tu arriveras avant moi, tu pourras dire à Marinette de m'attendre à la conche ? Mais tu dis rien pour le chien ! ?
Joseph part en riant, contaminé par l’exaltation qui déborde de son locataire !
Émilien rassemble vite les outils dans l'embarcation bleue, siffle le chien qui ne se fait pas prier pour monter, passe doucement sous le pont et enfin, à grand coup de pigouille , file à toute allure sur la Sèvre. A son passage, elle fait des vagues, dorées par le soleil qui descend dans la douce chaleur de l'été. Il a le cœur léger. Il est même sensible au décor qui l'entoure ce soir. Il n'est pourtant pas homme à s'émouvoir de si peu. Il vient de comprendre.
“ Je suis amoureux, pas de doute! Manquait plus que ça ! Joseph doit être rendu déjà…et si elle vient pas, je fais quoi? C'est qu'elle était bien vexée en partant tantôt !
- Elle va venir, hein le chien? Ce dernier, campé fièrement sur son derrière, la tête droite, l'œil vif, lui répond avec le regard en alerte et en remuant la queue. Il penche légèrement la tête sur le côté accentuant l'air coquin que lui donne son oreille cassée.
- J'avais pas remarqué que ton poil, par endroit, était aussi rouge que ses cheveux ! Vous irez bien ensemble !
“ Qu'esque je raconte ? Tu parles au chien maintenant ! “
L'arrivée est toute proche. Émilien sent son estomac se nouer. Il aperçoit une silhouette au bord de l'eau. Il sait que ça peut mal se passer mais compte bien sur l'intervention de Joseph en sa faveur. Il aura peut-être su apaiser la colère de Marinette. Il ordonne au chien de se coucher dans le fond de la barque.
- C'est bien mon joli, le complimente t-il.
Sans vraiment le vouloir, il ralentit le rythme de son approche. Plus il devine le profil de la jeune femme, plus il freine son ardeur. C'est comme s' il voulait profiter de l'instant, le dernier avant une collision inévitable…
Elle s'est assise sur le ponton, ses fines jambes en tailleur, et machouillant nerveusement la tige d'une pâquerette. Émilien lance la corde d'amarrage à ses pieds, qu'elle attrape et noue au piquet sans un mot. En relevant les yeux sur le bateau, elle aperçoit le chien dans le fond et le large sourire qui fend son visage éclaire le vert de ses yeux.
- J'ai cru que je te reverrai pas !
Émilien ne sait pas trop si elle s'adresse à lui ou au chien…dans le doute, il tente une réponse.
- Pourquoi pas? il n'a pas bougé du chantier… Je crois qu'il t'aime bien… tu vas l'appeler comment ?
Surprise par la question, Marinette regarde Émilien dans les yeux, cherchant une lueur d'ironie dans son regard. Mais rien! Enfin si, c'est plutôt de la tendresse qui se dessine sur ses traits matures, lui qui a toujours la figure marquée par les années de travail plus que par son âge. La vision de ces retrouvailles en ferait fondre plus d'un.
“ Ou c'est moi qui me ramolli ! “ Constate t-il
- Tu veux que je lui donne un nom ? C'est que t'a pas d'idée ? Alors c'est moi qui doit le faire !
Elle fait mine de se vexer de la situation et s'amuse à entretenir l'ambiguïté.
- Mais non! C'est ton chien, pas le mien… et je suis sûr que tu sais déjà comment il s'appelle, depuis ce matin ! Pas vrai ?
Le petit rictus d' Émilien a le don de l'agacer au plus au point, mais elle doit bien reconnaître qu'à cet instant précis, elle a plus envie de lui sauter au cou.
“ Il a raison en plus…”
- Boby, c'est Boby…chuchote t-elle
- Pardon ? Insiste-t-il , la main derrière l'oreille, comme pour entendre mieux et pour marquer sa petite victoire…
- Ho ca va, t'a bien entendu… c'est Boby ! Annonce-t-elle fièrement.
- Va pour Boby !
- Joseph le sait je suppose ? Je l'ai entendu se disputer avec ma tante en partant…c'était pour ça ?
Il acquiesce de la tête, l'air désolé.
- Elle en voudra pas, c'est sûr !
Émilien la rassure aussitôt.
- J'ai promis de le garder la nuit avec moi pour pas la déranger et aussi quand tu seras en déplacement ! Enfin si ça tu es d'accord… Lundi, je l'emmène au véto, pour être sûr que tout va bien.
- Je travaille pas lundi, on ira ensemble ! Ce soir, je vais le brosser et le frictionner à la terre de diatomée.
Elle ajoute timidement:
- En tout cas merci…tu pouvais pas me faire plus plaisir…
- Bon, on rentre ! Je voudrais bien qu'il reste quelques farcis, ils sont excellents ! Je sais pas qui les a fait, mais je lui tire mon chapeau !
Un clin d'œil vient finir sa phrase. Côte à côte, ils traversent la petite route qui les sépare de la maison sous le regard de Joseph qui vient chercher les caisses d'outils. Boby fait sa première entrée dans la maison, sous les grognements à peine masqués d’ Hélène qui cherche à ignorer ses marques d'affection. Malgré tout, elle glisse, discrètement , quelques morceaux de pain ou de gras sous la table à son intention.
Alors que les conversations tournent autour de la place de Boby dans la maison, Marinette se lève pour finir le service et en profite pour faire une déclaration qui mettra tout le monde d'accord.
- Bon écoutez, c'est mon chien et je m'en occuperai ! La compagnie m'a proposé un poste. Elle va agrandir le café de Niort. Comme j'avais demandé, je peux pas refuser. J'arrêterai enfin les déplacements pour pas grand chose. J'ai juste à savoir si je prend le logement de fonction.
Émilien l'arrête aussitôt.
- Un logement de fonction ?? Tu sais ce que ça veut dire?!
- Non, quoi? C'est normal, ils savent que j'ai pas de logement à par ici…mais c'est pas chez moi.
Hélène, qui se fait assez peu entendre d'ordinaire, manque de s'étouffer en entendant ces derniers mots!
- Non mais dis donc ma petite fille ! Je peux savoir où t'a été élevée si c'est pas dans cette maison ? Ton oncle a même réussi à me faire accepter ce satané chien ! Pour toi ! Alors je t'interdis de dire que c'est pas chez toi !
Et elle ajoute en marmonnant entre ses dents :
- Et quelque chose me dit que tu resteras plus très longtemps…A presque cinquante ans, il serait temps !
Hélène aura réussi à doucher l'enthousiasme de tout le monde ! L'ambiance est devenue tendue et personne n'ose relever. Seul Boby tente une sortie de dessous la table aussitôt remis en place par la patronne des lieux:
- Toi, couché !
Il s'exécute, penaud, pendant que Marinette, vexée d'avoir raté son effet d'annonce, se lève machinalement pour débarrasser la table. Au passage, elle s'arrête prêt de sa tante. Elle se penche pour lui glisser à l'oreille un “ pardon et merci tata…” en lui faisant une bise sur la joue…
Émilien en profite pour s'éclipser, suivi du chien qui préfère disparaître de la vue d'Hélène, sans doute. Il savoure le spectacle de la tombée de la nuit et de ses couleurs si particulières au marais. Vingt bonnes minutes plus tard, ils sont rejoints par Marinette.
- C'est une bonne nouvelle, je suis content pour toi. Tu commences quand à Niort ?
- Ils veulent que ça ouvre avant l'hiver. Je vais devoir partir encore tout l'été. Et ils m'envoient en formation à Paris Austerlitz courant septembre pour 3 semaines. Ils espèrent être prêts en octobre…
- Ça te laisse le temps de décider ou t'installer… Ajoute-t-il avec un coup d'œil en coin, pour évaluer sa réaction.
C'est le moment que choisit Boby pour plonger à l'eau, éclaboussant Marinette généreusement. Le mouvement de recul pour s'écarter de la bombe mouillée, l'envoie directement dans les bras d’Émilien! Il la retient fermement serré contre lui et après avoir retrouvé leur équilibre, ils prolongent l'étreinte en éclatant de rire. C'était comme si une évidence venait de les éclabousser ! Leurs deux coeurs battants se jaugent,
s'écoutent pour finir par s’unifier dans un long baiser.

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