CHAPITRE 1 : LE QUARTIER

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Jeanne avait cherché. Longtemps Ses prétentions étaient simples : un quartier facile à vivre, tranquille. C’était tout ce qu’elle demandait. Mais surtout, un quartier qui ne l’attachait à aucune histoire ; c’est pour cette raison qu’elle l’avait choisi. Une décision mûrement réfléchie, qu’elle voulait croire la meilleure. Son activité ne reprenant qu’en septembre, elle avait tout le loisir de flâner et d’arpenter son nouveau quartier. Son appartement, à quelques pas d’une station de métro, lui offrait un accès rapide au centre de la ville. Mais ce qui l’avait véritablement séduite, c’étaient ces arbres, visibles depuis sa terrasse. Et, plus proche encore, l’étendue silencieuse du parc.

Après quelques jours passés à ranger ses affaires, elle décida, en ce premier week-end, de sortir sans but précis. À gauche, la bouche de métro, un sésame vers l’effervescence et le bruit. Elle savait qu’en quelques minutes, elle pourrait rejoindre le cœur névralgique de la ville, ses cafés bondés, ses vitrines éclatantes, ses rues saturées de vie.

À droite, le parc s’étendait, vaste et silencieux. Les grilles noires, hautes et solides, ouvraient sur un écrin de verdure. Les allées, encore gorgées de rosée, sentaient une odeur de terre humide et d’herbe fraîchement coupée.

Elle hésita un instant. La ville représentait l’énergie, l’anonymat, le mouvement. Le parc, quant à lui, offrait la lenteur, la respiration.

Ce fut le parc. Pas à pas, elle découvrait ce nouveau territoire, qu’elle voulait faire sien. Les bancs, les arbres, les visages croisés deviendraient bientôt des repères familiers. Elle s’arrêta un long moment sur un banc. Les yeux clos, la tête en arrière, elle laissa les premiers rayons du soleil la réchauffer, quand le souffle saccadé d’un joggeur la fit sursauter. Elle sourit, certaine que bientôt, ses runnings fouleraient elles aussi cette terre meuble. Flânant sous les arbres au feuillage tendre, reconnaissable à cette saison, elle profitait du soleil qui filtrait à travers les branchages lorsqu’elle regarda sa montre : 12h27. Le temps avait filé sans qu’elle s’en rende compte. Son estomac, jusqu’à présent silencieux, lui rappela qu’elle n’avait rien avalé depuis le matin.

Elle remonta le parc par l’allée centrale, persuadée qu’elle trouverait bien quelque chose à grignoter dans les alentours. Un peu émue elle regarda le vieil homme assis nourrissant des oiseaux. Les plus audacieux venaient picorer dans sa paume. Il lui rappelait son grand‑père. Sa main puissante et rugueuse l’emmenait autrefois voir les volailles : les poules, les plus curieuses, accouraient aussitôt. Il déposait alors quelques graines dans ses mains jointes en coupe pour qu’elles viennent picorer. Le léger pincement de leur bec l’effrayait un peu, mais son regard tendre la rassurait toujours. Elle sourit, puis passa devant la fontaine de marbre blanc. Les jets rebondissaient d’une vasque à l’autre. Au fond du bassin, quelques poissons rouges glissaient entre les nénuphars. Au loin, elle entendait des cris d’enfants qui jouaient. La partie semblait endiablée. Plus elle s’avançait, plus elle percevait le bruit sec de leurs pieds frappant le ballon, qui roula jusqu’entre ses jambes. Elle le ramassa et le jeta au loin, d’un geste rageur, tandis qu’un gamin, essoufflé, les joues toutes rouges s’approchait d’elle. Il s’arrêta un instant, surpris, hésita une seconde puis repartit aussitôt récupérer son ballon en lançant un « merci m’dame » un peu trop poli.

Elle détourna le regard et hâta le pas vers la sortie. Définitivement, elle détestait ce sport. Son cœur palpitait, ses mains tremblaient presque. Elle s’appuya un instant contre un lampadaire pour retrouver son calme. Elle haïssait ces moments où elle n’arrivait pas à se contrôler. Après deux longues inspirations qui lui brûlèrent la poitrine, elle repartit en quête d’un endroit où déjeuner. Son pas s’arrêta devant ce petit bistrot, un peu vieillot. Les tables et les chaises en fer forgé au vert écaillé lui donnaient un charme désuet, presque intime. Elle s’installa et remarqua vite une clientèle d’habitués. Alors que la patronne circulait entre les tables, on pouvait entendre – Bonjour Gilles, Bonjour Etienne. Et tous répondaient « bonjour patronne ». Quand elle arriva à sa table, un menu à la main, elles échangèrent quelques banalités. Il y avait chez cette femme une chaleur simple, une manière de regarder les gens comme si chacun comptait un peu, même juste le temps d’une commande. Jeanne supposa que c’était pour cela qu’il y avait autant d’habitués. Lorsqu’elle régla l’addition, elle souriait de nouveau et se promit qu’elle reviendrait. Un premier ancrage.

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