Chapitre 3. La boite
"Tell all the truth but tell it slant" (Emily Dickinson)
Amy pencha la tête sur Lily, endormie dans ses bras. Elle la regarda longuement avec tendresse, et, en la voyant ainsi, petite et fragile, elle eut presque les larmes aux yeux. Alors elle enfouit son nez dans les boucles blondes, qui sentaient le beurre, le lait et le biscuit. Elle ferma les yeux, tandis que les mèches souples et chaudes ondulaient doucement sur son propre visage. Elle resta là, enlacée à l’enfant, sans aucune volonté.
C’est le bruit de succion qu’effectua Lily avec son pouce qui la sortit de ses rêveries. Elle déposa la petite à son endroit habituel, sur le canapé en velours du salon, où Lily finirait sa nuit et rabattit sur elle la couverture laissée par sa mère. Elle recula, examina cette scène, mains sur les hanches. Mais elle trouva qu’il y avait à y redire. Nous arrivions à la fin de l’automne, la fraîcheur s’installait, il lui faudrait une autre couverture. Elle ne voulait pas que la fillette prenne froid.
Amy tourna alors les talons pour rejoindre sa chambre, en quête de ce qui manquait.
Éclairant la pièce, elle se rendit à son armoire, celle qui ne fermait plus, comme elle en avait perdu la clé. Sur la dernière étagère du haut, il y avait bien une couverture ou deux. Elle prendrait la plus chaude.
Comme elle était de taille modeste, Amy traîna une chaise jusqu’au meuble, puis grimpa sur celle-ci. Cependant, cela ne suffit pas. Même ainsi, elle ne pouvait atteindre son but. Elle dut se hisser sur la pointe des pieds. Et c’est en équilibre instable qu’elle saisit un coin de couverture, puis tira dessus avec force pour qu’elle vienne à elle.
Or ce geste fit affleurer, au bord de l’étagère, une boîte ancienne, et étrange. Une boîte en bois sculpté. Munie d'un sceau.
Amy interrompit tout mouvement : cette boîte se trouvait là, de façon incongrue.Et celle-ci semblait d’ailleurs si près de tomber qu’elle en était comme suspendue dans l’air. En attente de sa propre chute. Et dans cette position presque irréelle, l’objet imposa dans la pièce sa présence. Le cœur d’Amy s’emballa. Mille pensées à peine conscientes traversèrent son esprit .
Cependant, elle se ressaisit vite. Debout sur sa chaise, elle resta immobile un moment, s’efforçant de contrôler sa respiration. Avec patience, elle laissa s'écouler les minutes jusqu’à ce que son cœur lui batte une mesure plus calme. Puis, tout en maintenant son attention sur cette boîte, elle jeta à l’aveugle la couverture derrière elle.
Elle avança la main vers la boîte et l’effleura du bout des doigts, non sans crainte. Pour rien au monde, elle n’aurait souhaité que son contenu se répande sur le sol. Elle dardait son regard sur elle, comme si elle eut voulu percer son secret sans toutefois risquer de l’ouvrir.
L’ouvrir. Cela lui était pour l’instant impossible. Trop douloureux. Vraiment.
Pourquoi aurait-il fallu l’ouvrir d’ailleurs, cette boîte ?
Elle se tourna un instant en pensée vers ses souvenirs...
Quand elle avait quitté la maison de ses parents trois ans auparavant, Amy n’avait rien désiré emporter avec elle, si ce n’est quelques vêtements et bien sûr, quelques livres. Mais sa mère était intervenue avec force, elle avait insisté pour qu’Amy prenne cette boîte-là avec elle. Elle la lui avait presque jetée entre les mains, sans lui révéler ce qu'elle renfermait. Elle avait simplement ajouté que c’était important pour Amy, important pour la suite, important pour comprendre.
Mais comprendre quoi ? Le dysfonctionnement de sa propre famille ? La souffrance qu’on en héritait ?
Amy s’imaginait parfaitement ce qu’il y avait dans cette boîte : des photographies jaunies de proches qu’elle ne voulait pas se rappeler, des souvenirs sans valeur, peut-être aussi des lettres, de confidences ou d’excuses.
Peu importait. Amy redoutait de l’apprendre...
Seul l’intriguait un signe mystérieux qui ornait le devant de la boîte, une sorte de symbole étrange, un sceau. Il s’agissait d’un cercle ouvert sur le dessus et contenant un point en son centre.
Un cercle dont la base portait comme la marque d’une virgule.
Qu’était-ce donc que cela ?
« Aucune idée, pensa Amy, et aucune envie de le savoir ! »
Et elle repoussa avec dégoût cette boîte au fond de l’armoire comme on rejette dans un coin le cadavre d’un insecte hideux.
Mais on ne se débarrassait pas de ce type d'objet comme on le souhaitait.

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