Un pacte et des crocs
Enregistrement vidéo et audio, automne 2025
Séance d’échange n°131 entre le Docteur Rahûëll et Anabelle de Louvigny
« Nous allons parler de l'incident de ce matin. Voix grave.
– Gros souffle. Les pieds d'un tabouret métallique grincent contre le sol. Lâchez-moi, Blouse. Il n’y a rien à dire.
– Rien, Mademoiselle De Louvigny ? Un jeune homme est à l'hôpital par votre faute, encore.
– Ça lui apprendra à ne pas traîner dans mes pattes ! C’est ce sale vicieux fourbe connard de Gardien qui me tape sur le système. Vous n’avez qu’à vous en prendre à vous même de me mettre les nerfs à vif. Des cliquetis résonnent lorsque bougent les menottes.
– Votre réaction, ignore la précédente remarque, n’est pas tolérable. Je vous rappelle l’un des termes pour votre sortie hors de mon établissement : une surveillance constante. Vous ne l'appréciez pas, et pourtant jusque-là vous considériez sa présence comme un défi ou que sais-je. Et soudain, vous l’attaquez ? Sans l’un de vos si chers avertissements ? Plisse les yeux, creuse la raison sous-jacente à l’altercation.
– …
– Soupir. Je constatais avec une sincère joie vos progrès. J’informais régulièrement vos parents de l’amélioration de votre capacité à vous concentrer, de votre remarquable intelligence enfin exploitée, de votre aptitude à ne pas réagir aux stimuli de manière… disproportionnée. Tout n’était en fait que façade, n'est-ce pas ? La voix baisse, il se masse les yeux. Ais-je eu tort de croire en vous ?
– Crachez le morceau ! Hargneuse.
– Bras posés sur la table, mains jointes. Force est d’admettre que j’ai échoué, Anabelle. Un lourd classeur s’ouvre, des pages sont feuilletées avec lenteur. Ces coups d’éclat, cet acharnement dont vous faites preuve à vous isoler. Je pense qu'il est temps de mettre fin à cette expérience. Vous serez ramené à votre chambre, où vous reprendrez vos traitements quotidiens. Ferme.
– NON ! Cri strident. Le dossier d’une chaise tombe contre le sol, les chaînes se tendent, la porte s’ouvre à la volée. Vous ne pouvez pas !
– Dehors.
– Mais, Monsieur ?! S’étonne l’homme prêt à plaquer Anabelle contre la table.
– Agent Conrad, de-hors, insiste avec un calme tranchant le docteur Rahûëll.
– La porte se referme sur un juron étouffé. Le silence revient, uniquement coupé par le souffle rèche d’Anabelle. Elle répète d’un ton menaçant ; non.
– Le Docteur respire profondément. Intéressé par la réaction. Pourquoi ? Vous ne cessez de clamer que vous détestez cette école. Feuillette d’autres pages du lourd classeur. Et je vous cite : “ pensez à la brûler chaque jour que je fais en docile employé du Diable incarné dans la chair malade de mon salaud de géniteur. “
– Silence. Puis, lorsque le docteur Rahûëll s’apprête à reprendre, bruit d’une chaise redressée du pied et d’un corps qui s’assoit. Il y a… des choses… qui me plaisent, là-bas. Que vous ne savez pas. Voix basse. Ne m’en privez pas. Implorante.
– Est-ce là un autre piège que vous me tendez ? Espoir teinté de méfiance.
– Je serai exemplaire ! Juré craché, crache. Laissez-moi une seconde chance.
– Ce sera la trente-cinquième, relève-t-il poliment.
– Rhoo. Vous savez ce qu’on dit ; jamais deux sans trente-cinq ! Retrouve son ton provocateur habituel.
– …
– Aller. Ne faites pas votre quiche. Promis j’écrirais cette lettre pour Satan et Lilith.
– Monsieur et Madame de Louvigny, reprend avec patience le docteur Rahûëll. Une lettre par semaine en appuie de mes propres rapports, et ce tant qu’il en sera de ma responsabilité de vous suivre.
– Vous êtes dur, Blouse. Minaude alors qu’elle réfléchit. D’a-ccord.
– D'accord, répète-t-il sur le même ton neutre. Je vous la donne. Mais tenez le pour dit ; cet incident était le dernier. Vous devez être exemplaire à partir de cet instant. J’y inclut le respect de mon agent.
– Promis je ne le touche plus. Il n’attend que ça de toute façon. Dénonce à voix basse. C’est un pervers qui rêve de se taper toutes les filles du campus. Il s’en ai déjà faite une, je peux dénoncer.
– Bien, ignore la remarque. La séance est terminée. Je vous revois la semaine prochaine.
Le docteur Rahûëll prend son téléphone et compose une code. La porte s’ouvre de nouveau sur le visage furieux de l’agent Conrad qui s’en va lentement libérer Anabelle. Celle-ci se relève et se masse les poignets rougis. Les deux se fixent un long moment, brûlant de haine l’un pour l’autre.
– Je vous ferai porter du papier et un crayon pour votre première lettre, l’informe calmement le docteur sans daigner observer leur bravade silencieuse. Je suis persuadé que vous trouverez le temps d’écrire, entre deux chapitres de votre journal, de longues, sincères et larmoyantes excuses pour Monsieur et Mamade de Louvigny. Oh, pensez à vanter les bons soins que l’on vous prodigue au sein de notre établissement.
– Ne jubilez pas trop, Blouse. L’exubérance vous va si mal. Chafouin de lui concéder une victoire, mais rassurée d’avoir échappé à la sanction.
– À bientôt, Mademoiselle de Louvigny. »
Journal de Clarence,
Lundi 17 novembre. Le soir sur son lit.
Coucou le journal,
Des nouvelles du campus : Armand est revenu ajd ! Plus de peur que de mal. Ouf ! Tout le monde parle d’Anabelle et de Maxime, s’ils voulaient rester discrets, c’est rapé ! 3 jours de suspension, revient demain en cours. Même pas exclue, les profs disent rien. Tout paraît trop bizarre, c’est louche.
Ils ne comprennent pas. Mais moi, je sais. Je sais qu’elle sait que je sais.
Ce n’était pas Maxime qu’elle visait. C’était Armand. Elle voulait qu’il tombe, se blesse. Pourquoi ? Pour moi ? Pour le rdv au bar ? Ma faute si Armand a été aux urgences ?
N’aime pas ça. Pas du tout. Anabelle a un truc unique. On a fait tu sais quoi. C’était dingue ! On doit clarifier la situation, pour pouvoir avancer (ensemble ?)
Ai pris quelques jours off. Argué un prétexte de révisions. La cheffe n’aime pas, a laissé entendre que mon boulot est bien, mais qu’elle se passera de moi des postes de nuit si continue à faire ma chieuse.
Besoin de dormir. Tête pleine. Coeur qui bat trop fort. Demain. Demain. Demain. Demain.
Bonne nuit,
C.
Mardi 18 novembre
Cours de physiologie animale, amphithéâtre B
/ Bout de papier plié en quatre et glissé dans une trousse, pause de 10h /
Anabelle,
Pas besoin de simuler. Pourquoi avoir poussé Armand ? Dis la vérité.
Laisse-moi ta réponse sur ton classeur.
C.
/ Morceau de feuille récupéré en douce sur un classeur, pause de 12h /
Je ne supportais pas de voir ce morveux te tourner autour.
J'ai trouvé ça insupportable. Voilà.
/ Bout de papier plié en quatre sous un gobelet, reprise du cours à 13h30 /
Anabelle,
C'est stupide. Et dangereux. Il y avait d’autres façons. On est quoi ? Rien pour le moment. Si tu redeviens agressive : te parle plus.
C.
/ Morceau de feuille caché entre trousse et classeur, pause de 15h /
Je suis comme ça, c’est ainsi. La colère, je ne connais que ça. Je te veux. On pourrait reprendre là où on s’est arrêtées la dernière fois.
Je trouverai un moyen de duper cet abruti de Gardien. Ne t'inquiète pas pour lui.
/ Bout de papier plié en quatre glissé dans le sac, 17h fin du cours /
Anabelle,
OK, Maxime n'est pas ton frère. Ça me le confirme. Mise en scène pourrie. Et je déteste le fatalisme. Tu me veux ? Moi aussi. Mais pas à ces conditions. Tes crocs, tu les gardes pour moi, moi seule.
Sinon, adieu !
C.
Lettre Reçue par la poste
Le repère Normand
19 novembre 2025,
Non-renouvellement de votre contrat de service
Madame Clarence Landalle,
Faisant suite à notre entretien de ce jour, nous vous confirmons par la présente la fin de votre embauche au sein de notre établissement.
Cette décision, bien que difficile, est motivée par les observations répétées de votre responsable quant à votre récent manque d'implication et votre comportement jugé déviant lors de vos dernières prises de poste.
Nous vous souhaitons néanmoins bonne continuation dans vos projets futurs.
Veuillez agréer, Madame Landalle, l'expression de nos salutations distinguées.
Mr. Delorean, Gérant
Boite mail de Clarence
De : l.lodie-rh@mairie.fr
à : Clarencelandalle@gmail.com
Date : 19 nov. 2025 08:48
Objet : Fin de mission
Madame Landalle,
Votre CDD ne sera pas renouvelé pour motif d’absences répétées.
Vous souhaitant une bonne continuation.
Cordialement,
Rapport n°70 - 19/11/25
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous informer d'une découverte qui signe, je l'espère, la fin définitive de cette vaine et dangereuse expérience.
Je suis parvenu à intercepter des échanges écrits entre A et une étudiante signant ses messages d’un C. Ces messages (ci-joint) sont d’une clarté sidérante et confirment la désobéissance de votre patiente quant aux règles établies.
A y admet sans détour avoir agi intentionnellement pour causer l'incident du 08/11/25, confirmant les dires de mon précédent rapport. En effet, ces documents établissent que l'agressivité de la patiente n'est pas un simple accès de rage incontrôlé, mais une manipulation des parties prenantes (y compris vous) orchestrée afin d'atteindre ses objectifs.
De plus, A expose clairement ses intentions et menace de récidiver.
Je vous demande une prise de décision immédiate : mise en isolement strict de la patiente et clôture de son assignation à un cursus universitaire. Une autre réponse serait perçue à mon sens comme une temporisation, signe que A est parvenue à vous amadouer et serait une mise en danger de la sécurité publique.
J'exige une action dans la journée. Sans cela, je me verrai contraint de référer l'intégralité des preuves et de la documentation à Monsieur et Madame de Louvigny.
Cdt,

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