Le numéro

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Le lendemain, je me sens moins étrangère aux murs, certainement pas plus légitime, mais un peu moins perdue. Je commence à savoir un peu où je vais, je crois reconnaître deux ou trois visages dans le couloir bondé.

Arrivée à ma salle de cours , j'ouvre la porte non pas sans une certaine appréhension. Je vois Camille, deux rang derrière la porte. Elle me regarde et m'offre un sourire qui fait plaisir à voir de bon matin. Elle me fait signe de venir m'asseoir à côté d'elle.
En attendant l'arrivée du prof, elle me parle d’un contrôle à venir, d’un prof un peu bizarre, de livres qu’elle aime. J’écoute, je réponds. Je me surprends à me sentir… normale.
À midi, pourtant, je la perds. On a pas la même option et elle mange une heure après moi. Je vais devoir affronter ce repas seule, ma gorge commence déjà à se serrer.

À la cantine, le bruit me tombe dessus d’un coup. Les plateaux s’entrechoquent, les voix se superposent, c'est un brouhaha infernal que je n'ai jamais apprécié. Mon plateau entre les mains, je cherche une table du regard. Les groupes sont déjà formés. Comme toujours. Je ne peux en vouloir à personne. Je viens d'arriver, je suis pas leur pote.
Je finis par m’asseoir seule, au bout d’une table presque vide. Ça ne me fait pas mal. Pas vraiment. J’ai l’habitude. Je mange souvent seule. J’observe. Je me fais petite. On en apprend énormément sur les gens quand on prend le temps de les regarder.

Je trifouille mon assiette sans grande conviction, quand une présence s’arrête en face de moi.

— Je peux ?
Je relève la tête.
Léo.
— Bien sûr.
Il pose son plateau, s’installe comme si il était chez lui. C'est normal.
— Ça va ? me demande-t-il simplement.
Je hausse les épaules.
— Oui. Enfin… oui. Je me racle la gorge.
Il sourit, comme s’il comprenait exactement ce que ça voulait dire.
— Les deuxièmes jours sont souvent pires que les premiers.
— Je croyais être la seule à ressentir ça.
—T'inquiète, ça finira par passer. Et ça aurait pu être pire, j'ai déjà vu des nouveaux partir manger aux toilettes.

On mange en parlant de choses sans importance. Les profs, le lycée, le fait que la cantine soit mauvaise dans tous les lycées de France. Je me détends sans m’en rendre compte. Le brouhaha devient supportable, comme si les décibels étaient un peu descendus. Mon cœur ralentit.

— Au fait, lance-t-il après un moment, y a une soirée ce week-end. Rien de fou. Un gars de terminale.
Je relève les yeux.
— Ah.
— Tu pourrais venir, si ça te dit.

Il n’insiste pas. Il n’enrobe pas. Il laisse la phrase là, tranquille.
Je pense à moi, seule à cette table quelques minutes plus tôt. À ce que ça m’a fait quand il s’est assis.

— Je… je vais y réfléchir.
— Comme tu veux.
Et pour la première fois depuis longtemps, réfléchir à une soirée ne me donne pas envie de fuir. D'habitude, on m'invite par dépit, ou par culpabilité, j'ai jamais vraiment sû.
Pendant le repas, des élèves passent, lui tapent sur l'épaule, lui demande si ça va. Il répond d'un signe de tête, d'un sourire, d'un mot ou deux. Il est dans son élément et ça se voit.

—Tu connais beaucoup de monde dis donc. Je finis par dire, un léger sourire aux lèvres.

—Assez oui, dit-il en haussant les épaules. Trop parfois.

Alors qu'on se lève pour aller debarasser nos plateaux, deux autres gars l'alpaguent, lui passe le bras autour du cou, il rit. Puis ensuite c'est une blonde. La fille d'hier, Pauline. Elle pose sa main sur son bras, lui parle, de très près, son sourire ravageur toujours affiché sur ses lèvres. Il lui sourit poliment en retour. Puis il tourne la tête pour vérifier que je suis toujours là. Ça n'échappe pas aux yeux de Pauline qui passe sa main dans les cheveux de Léo, lui glisse un baiser sur la joue puis s'en va. En langage de fille, on sait toutes ce que ça veut dire. Il me regarde l'air un peu gêné et s'excuse.

—T'es monsieur populaire en fait ! Je dis sur le ton de la blague.

—Non, dit pas ça, j'aime pas l'image que ça renvoie. Et surtout, ça n'a pas toujours été le cas. Là ils font tous les gentils, mais crois moi, y a beaucoup d'hypocrites.

La fin des cours arrivent plus vite que je ne l'aurais cru. Devant la grille, les groupes se reforment et le brouhaha habituel se fait entendre. Alors que je m'apprête à traverser la foule, j'entends qu'on m'appelle.

—Prudence !

C'est Léo qui zigzague dans la foule pour essayer de me rejoindre.

—Tu rentres comment ? Me demande-t-il.

—À pied.

—Moi aussi, on peut faire un bout de chemin ensemble si tu veux.

On marche côte à côte, une distance de confort s'installe entre nous. Ni trop près, ni trop loin. Alors que nous passons devant le panneau publicitaire Chapatiz, il me semble voir son œil oeil s'attarder plus que de raison sur celui ci. Mais il est fort probable que je me fasse des idées, il faut dire aussi que le panneau est bleu et rose pétant, forcément, ça attire le regard.

Il s'arrête.

—Je vais par là moi.

Il m'indique une route qui n'est pas la mienne. Il reprend :

—Pour la soirée, je t'enverrai les infos.

—Et tu comptes me les envoyer comment ?

Il sort son téléphone de sa poche, comme si ça allait de soi.

—Attends Léo, je t'arrête, tu crois quand même pas que je vais te donner mon numéro comme ça. Je lève les sourcils l'air faussement effronté. Tu comptes vraiment m'écrire ou c'est un réflexe de mec populaire ?

Il me regarde et sourit. Un vrai sourire, il ne s'y attendait pas.

—Aïe ça pique. Très bien, puisque c'est ainsi. Prudence, accepterais-tu de me transmettre ton numéro de téléphone s'il te plaît pour que je t'envoie les infos sur une soirée et non pas uniquement pour flatter mon égo ?

—Demandé comme ça, il va être difficile de dire non.

Je lui dicte mon numéro. Il répète pour être sûr de ne pas s'être trompé.

—Parfait, je t'enverrais les infos. Et peut être quelques messages avant. À demain Prudence !

À demain.

Je reprends ma route. Mais au bout de quelque pas, je me rend compte que mes pas n'ont pas le même rythme que d'habitude, et que mon cœur non plus. Quelques messages avant. Est ce que ça veut dire qu'il va m'écrire ce soir ? Ou demain ? Ou jamais. Non, je suis déjà en train de me faire des idées, c'est ridicule.

Je sens une chaleur monter dans mes joues. Mon ventre commence également à se serrer. Je pose ma main sur ma poitrine, comme si ça allait calmer quelque chose.

Calme toi Prudence.

Respire.

Il t'as juste demandé ton numéro.

Tu as l'air ridicule.

Sauf que non, il ne m'a pas simplement demandé mon numéro. Déjà, il me l'a techniquement demandé deux fois, donc il le voulait vraiment, et il a souri, il a plaisanté, il a insisté. Et moi j'ai aussi plaisanté, j'ai jouer à ce petit jeu avec lui.

Je me surprends à sourire tout seule, mais je me reprends aussitôt. Ça sert à rien de s'emballer. Les mecs comme lui savent très bien s'y prendre et réussisse d'une manière générale à amadouer n'importe qui pour obtenir ce qu'ils veulent.

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